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Annonciation à l'aiguille

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Posté(e)

Un matin hurlant de lumière,

Un matin blanchi à la chaux…


Le monde perd sa consistance,

Il a fondu comme de l’eau ;

Grande aquarelle sans lisières

Parmi laquelle je perds pied

Et nage, et nage en éphémère

Se noyant dans un verre d’eau.


L’ophtalmo du centre ville a

Dans le ventre un choeur de grenouilles

Celui de l’hôpital des yeux

Tranchant comme des allumelles.

Je crois bien qu’il ne me voit pas ;

Il me parle comme à lui-même :

Sur la longue liste du jour,

Je ne suis pour lui qu’une ligne,

Un numéro, pas même digne

D’un mot de consolation.


C’est le premier pas, le baptême

D’invisibilisation.



* * *



Des couloirs, longs comme des jours

Sans pain, sans espoir, sans amour.

Odeur d’ether, d’eau de javel,

Odeur puissante et éternelle,

Odeur de souffrance et de mort.

Aseptisé le sol, les murs ;

Aseptisé dans les poitrines

Les cœurs, les cœurs à la dérive.


Jeune homme, tu n’es plus pareil

À celui qu’hier, au soleil,

Tu étais…


Dans ce monde en dehors du monde,

Tu n’es plus qu’un fantôme en blouse.

Un nom, juste un nom, sans passé

Sans identité, sans histoire –

Sur la longue liste du jour,

Une ligne parmi tant d’autres

Et incapable de savoir

Combien s’est écoulé de sable

Depuis l’heure où, dans ce couloir,

On t’a désigné une chambre.


Dans cette autre réalité,

Le temps aussi se débobine…



* * *



Des larmes de Solumedrol

Se mêlent au sang de mes veines ;

Dans la nuit blanche de sommeil

Le roulement des infirmières ;

Un malade meurt patiemment

Dans le lit qui jouxte le mien ;

Le temps s’écoule, graine à graine

Oh, lentement, si lentement !


Mais l’heure de la grande aiguille,

La grande aiguille dans le dos,

Libère au sablier le sable

Qui tout a coup file à tout va.

Et avant qu’on ait crié gare,

Enfin tu redeviens moi,

Jeune homme à l’œil qui ne voit pas.


Moi, qui au terme du périple –

Où bien à son commencement ? –

Apprend le nom de cette chose

Qui gîte en moi comme une vase,

Qui croit en moi comme la ronce,

Qui boit en moi comme à sa source,

Qui voit en moi clair comme en l’eau,

Qui gâche le parfum des roses,

Le sourire des enfants roses,

Le goût du miel et des baisers,

Les heures bleues et puis les mauves :


Sclérose !

_________________

Les scènes décrites dans ce poème ont eu lieu voilà bientôt vingt ans...

Voilà ! Avec "Vieille Compagne" et "Lacune lexicale" (renommé depuis "Le mot pour exister"), celui-ci complète le triptyque que j'ai intitulé "Trois Poèmes chroniques"...

Modifié par Bruant

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