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Vieille Compagne

Featured Replies

Posté(e)

I

Douleur, j’ai oublié le temps

Où tu n’étais pas dans ma vie.


Vieille Compagne de trente ans,

Au cœur de moi, ton cœur battant

Heurte et me blesse, contondant.


Lame glacée qui m’assassine,

Brûlant tison, bouquet d’épine,

Torrent dévorant qui ravine

Jour après jour, à chaque instant

Mon corps de plus en plus fragile.


Au cœur de moi, à chaque instant

Ta rumeur jamais ne cessant

Pendule qui, méticuleuse,

Découpe, découpe, le temps,

Le temps restant, jusqu’à l’instant…


Tant de temps toujours à subir

Ton monopole, ton empire,

Ta présence pernicieuse.


Souvent, souvent, du bout des doigts,

Seulement du bout de tes doigts,

Tu effleures ma peau, subtile

Comme le souffle au loin d’un train –

Tout juste si on le devine.

Mais graduellement ton refrain

Prend de l’ampleur, oui, comme un train

Dont la rumeur enfle et s’expanse

Toujours plus fort, toujours plus dense ;

Ne laissant plus le moindre espace,

Le moindre soupçon de silence.


Et tout en moi hurle ton nom

Douleur, ton détestable nom !



II


Il me semble qu’à ma naissance

En plus de mon sang, de ma voix

Douleur, on t’a donnée à moi.


Vieille Moitié sans espérance,

J’ai beau savoir au fond de moi

Que mon corps connut autrefois

La sérénité du silence

Immaculé des grandes plaines ;


Qu’il put marcher, courir, chanter,

Vivre et vibrer des heures pleines

Sans éprouver la moindre peine ;


J’ai beau avoir connu l’enfance

De ce corps que jour après jour

Depuis si longtemps et toujours

Tu habites et martyrises,

Je n’en garde plus souvenir.


Cela me semble si lointain,

Si lointain…


Une brume a tout recouvert.


C’est ton haleine, ton haleine,

Ta brûlante et glaciale haleine

Et son odeur de cimetière,

Et son odeur de marécage,

Son odeur de désespérance.


Où est-il ce corps oublié,

Cet instant de mon existence ?


Fossilisé ?


Dans quelle basse et sombre fosse

Est-il tombé ?


Et m’en souviendrai-je jamais ?



III


Tu fais le vide autour de moi

Quand tu me viens, Vieille Barbare ;


Tu me renfermes au creux de moi,

Tes ailes repliées sur moi,

Les feux ardents de tes pupilles

Fouillant la nuit de mes pupilles ;


Tu me coupes de mon amour,

De mes amis, de mes parents ;


Tu bâtis ton mur de silence

Entre moi et mon existence,

Entre moi et la société,

Entre moi et le monde entier ;


Plus rien n’existe que ton corps

Mêlé, parasite, à mon corps ;

Plus rien n’existe que le rythme

De ton pouls battant, hypnotique,

Parmi la chanson de mon sang

Qui semble n’être plus mon sang.


Sang qui te grossis et t’abreuve,

Te fortifie et te rends neuve

À chaque goulée que tu prends.


Mais du milieu de cette nuit

Que tu fais descendre sur moi,

Je ne cesse pas d’être moi –

Pas un instant, oui, entends-moi !


Et tes efforts pour me réduire,

Pour me priver de tout sourire,

De toute volonté de vivre ;

Pour m’empêcher de voir l’oiseau

La rose et le printemps nouveau ;

Pour m’empêcher de croire encore

Que le jeu en vaut la chandelle,

Et de me battre et battre encore,

Vivant toujours, toujours allant

Malgré ta main me retenant ;


Et de vivre et vivre toujours

Au fil chronique de mes jours.

Modifié par Bruant

Posté(e)

Je débarque sur le site, je ne vous connais pas, je parle bien sûr en tant qu'auteur et en tant qu'homme. J'ai survolé les commentaires, et je déduis que ce texte est autobiographique.

Lorsque je lis un poème écrit à la première personne, je ne l'associe pas à son auteur, je veux dire, je ne pense pas que ce poème est personnel. Le " je" peut être un autre moi", c'est bien connu.

Là, la douleur est magnifiquement détaillée, et à chaque strophe, on retient presque sa respiration, on voit la personne, on imagine ses tourments, on voudrait aider, délivrer. ( j'ai travaillé 41 ans en hôpital, la souffrance je l'ai vue).

Je veux espérer, que ce poème n'est pas personnel, mais c'est tellement criant de vérité...L'imaginaire d'un poète peut endosser toutes les armures.

Votre poésie est libre, mais parsemée de rimes, c'est un joli travail; les mots sont durs mais simples, alors l'émotion du lecteur est renforcée à chaque strophe, et le dernier vers ( mais je crois qu'il a déjà été souligné) une trouvaille. Terrible certes, mais comme tout le poème.

Posté(e)

@Bruant

Tout d'abord, merci pour le souhait de bienvenue.
Après, lire une telle description de la douleur, et tous ses effets secondaires sur la vie, et apprendre que c'est autobiographique, je suis réellement en empathie, et saisie comme chaque fois dans ces cas-là d'impuissance.

J'ai travaillé 41 ans en hôpital, je pouvais prendre la main, trouver les mots, ici c'est bien différent, et j'ai beaucoup de peine à écrire un " j'aime" pour un poème qui parle de la souffrance de son auteur.

Vous me dites, que vous ne vous seriez pas trouvé légitime d'écrire ce texte, s'il n'était une part de vous-même.

Je pense qu'un auteur peut tout écrire, qu'il n'y a pas forcément une vérité personnelle pour décrire un état. J'ai écrit sur la souffrance, peut-être plus sur la folie ( l'amour qui peut mener à la folie) pourtant je n'ai pas fait de séhour en HP, ni même vu un psy .

La souffrance ne devrait pas exister, mais tant de choses, de faits, qui ne devraient pas. Une très grande injustice à laquelle on ne peut rien.

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