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Lacune lexicale

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Posté(e)

Des vers plus libres, pour écrire plus vrai

__________________________

Il manque un mot, au moins un mot

Pour pouvoir expliquer enfin

La fatigue ordinaire, chronique

Pour rendre dans sa vérité

Cette compagne de toujours

Qui fait peser, systématique

Une présence sur mes jours

Poids quotidien dès le lever

Lourd à porter, jusqu’au coucher

La chaîne, le harnais, le boulet

La camisole qui étouffe

Jour après jour au corps rivée

Comme mon ombre

Comme mon souffle

Comme la fibre dont je suis fait

Mangeuse d’horizon qui avale

Jour après jour, au corps greffée

Les rires, les joies, les plaisirs

Corrompt les saveurs les odeurs

Mange beauté, désir, bonheur

Froid qui se tisse

Comme une toile d’araignée

Mal qui me froisse

Comme un vêtement usagé

Rumeur qui jamais ne se tait

Jour après jour au corps liée

Bruissant plus fort qu’un bataillon

En campagne parmi mes chairs

Parmi mes tendons, mes viscères

Parmi mes os et mes pensées

Parmi mon sang

Jour après jour, dès le lever

Nuit après nuit, au corps cousu

Un habit raide, amidonné

Que je ne peux jamais quitter

Ceinture nouée, très, très serrée

Vieille compagne de vingt ans

Qui fait le vide en m’emplissant

Vide dehors, vide dedans

Faisant vide la vie elle-même

Sans cesse elle ouvre ses abîmes

Au beau milieu de mes journées

Et je suis là, marin d’eaux troubles

En perdition parmi la foule

Parmi vous tous

Qui vivez vos vies à plein temps

À pleine force, à pleins poumons

Sans même voir que je succombe

Sous les crocs de cette vorace

Qui dès le matin première heure

Dévore le petit bas troué

De forces vives

Qui est mon lot pour la journée

Il y a des mots, des quantités

Des pages, des dictionnaires entiers

Il en manquera toujours un

Pour différencier – plus ou moins –

Cette fatigue qui m’étreint

De celle que vous ressentez

À la fin de la plus longue et

De la plus dure de vos journées

Imaginez, imaginez…

Debout, au milieu d’une rue

Dans Paris la grande, au printemps

Ou Dieu sait où et Dieu sait quand

Parmi la foule des vivants

Vous un vivant, une vivante

Qui allez, sac sur les épaules

Un poids léger, à peine un poids,

Ce baluchon que vous portez

Mais vous avez, trop insouciant

Franchi la limite permise

De vos ressources amenuisées,

Dépensé le pauvre magot

De forces vives qui vous est

Quotidiennement octroyé

Et la fatigue met sa patte

Sans coup de semonce ni délai

Sur vous qui marchez sac au dos

– Un sac léger, oh, si léger !

Qui pourtant tout à coup se fait

Si lourd, plus lourd qu’un âne mort

Le sol se dérobe sous vos pas

La ville se dilue dans vos yeux

Vos membres brûlent, vos membres tirent

Il vous semble qu’ils se disloquent

En même temps que vos idées

Se délitent, noircissent et se brisent

En un milliers d’éclats brouillés

Vous êtes marin à nouveau

Et votre embarcation prend l’eau

Sans radio, carte, ni fusée

Vous mourez d’envie de hurler

De pleurer, prier, supplier

Le premier passant qui viendra

« Pitié, ramenez-moi au port ! »

Vous brûlez de vous coucher-là

À terre au milieu de la rue

Et de vous fondre dans le sol

Pour que la fatigue s’y noie

Et votre existence elle-même

Et n’être plus que de la glèbe

Matière inerte, sans douleur

Sans fatigue, ni corps, ni coeur…

Vous mourez d’envie de dormir

Pour un demi-millions d’années

Belle au bois dormant harassée

Terrassée, cassée, dépassée

Vous mourez d’envie de mourir

Pour que le sang fasse silence

Et que la fatigue qu’il draine

Aux quatre coins de votre corps

N’existe plus, oh, plus jamais !

Oh, plus jamais ! Oh, nevermore !

Le noir corbeau de la fatigue

Refermant ses serres sur vous !

Nervermore, silencieux naufrage !

Nevermore, l’ombre qui se propage

Dans chaque ride du cerveau

Nevermore, le fusil dans le dos

Pour avancer jusque chez soi

Rue après rue, pas après pas

Toujours plus fatigué, plus vide

Monter les trois ou quatre marches

– un Everest, un Galibier

Un Golgotha pour supplicié –

Pousser le battant de la porte

– plus lourd qu’il n’a jamais été –

Retirer les chaussures de plomb

Et le paletot de carton

Tomber sur la chaise ou le lit

Le corps bruissant de ses brûlures

Ses fourmillements, ses raideurs

La vue réduite au sfumato

Le souffle court, le cœur perdu,

Corps à vau-l’eau…

Fin de la séquence ! Lumières !

Vous êtes vous et je suis moi

Chacun chez soi, chacun sa croix

Chacun le petit bas de soie

De ses capacités physiques

Si lentement j’ai déroulé

Le fil intime de mon vécu

Me suis livré (ou répandu :

Certains verront ainsi la chose)

Ce n’est pas un besoin aigu

De vous abreuver de ma prose

Envie de poser en martyr

Désir d’attirer la lumière

De susciter la sympathie

Je cohabite avec l’ogresse

Depuis tant d’années, tant de longues

Et longues journées étouffées

Qu’on peut le dire : je m’y suis fait !

Non, non, non, je n’ai pas parlé

Qu’en mon seul nom

Nous sommes ainsi des centaines

Milliers – bien que « minorité »

Comme on dit dans les ministères

Et les rédactions de journaux

Pour bien placer chaque coco

Dans la case qui lui est allouée

Pour bien étiqueter, cliver

Nommer, hiérarchiser, pointer

Sous couvert de reconnaissance

(Voilà bien un mot désormais

Qui n’a plus aucune substance ! ) –

C’est pour cette poignée d’invisibles

Que j’ai ouvert grandes les vannes

Pour cette poignée de fantômes

Qu’au quotidien vous côtoyez

Parents, collègues ou amis

Patrons, inconnus du métro

Des salles d’attentes, du quartier

Et de partout

C’est pour eux

Pour moi

C’est pour nous

C’est pour que vous nous acceptiez

Dans votre monde, votre ronde

En en adaptant les contours

En acceptant tout simplement

Sans reproches ni jugements

De freiner quelque peu le cours

Du temps, de l’action et des jours

Pour que nous puissions y glisser

Tout comme vous, tranquillement

Sereinement

Un monde à l’aune de chacun

De ses possibles, de ses besoins

Un monde qui soit accueillant

Pour nos carences et nos absences

Nos défaillances

Un monde pour toutes et tous

Sans chuchotis, regards en biais

Je le redis : sans jugement !

Un monde qui possède un mot

Au moins un mot

Un mot de plus

Un mot qui ne soit pas jargon

Un mot qui passe à la radio

A la télé, dans les bistros

Dans les livres, dans les chansons

Un mot simple comme « bonjour »

Comme l’amitié ou l’amour

De son prochain, de son voisin

De son copain

Un mot qui nous fasse exister

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