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Divagations de sept ambres (2)

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  • Semeur d’échos

Plume libre

J’ai donc vu cet homme partout.

Pas partout-partout, évidemment, je n'irai pas jusqu'à inventer des choses folles, mais assez pour que mon cerveau, ce petit moteur à coïncidences, s’emballe comme une mobylette sur un chemin de terre avant de caler dans un endroit désert.

D’abord, je l’ai aperçu au marché, devant l’étal du maraîcher, il tenait trois poivrons jaunes dans ses mains, de même couleur que son ciré ; puis, le lendemain, à la bibliothèque municipale, il feuilletait un atlas des îles grecques.

Et encore, au café, chez le boulanger, au supermarché, à la librairie et enfin, hier, sous la pluie, il attendait le même bus que moi, avec son ciré jaune si voyant qu’on aurait dit un canari comme celui d'un ami, Rémi, que j'ai connu à Thaïti.

Je me suis dit : c’est une coïncidence.

Puis je me suis reprise.

Je ne crois pas aux coïncidences, je l’ai dit.

Alors j’ai commencé à compter. Sept apparitions en sept jours. Sept, comme les chakras, comme les notes, comme les péchés, comme les ambres que je garde dans une boîte de biscuits, ramassés à Archingeay à l'époque du Crétacé, à l'ère Mésozoïque, avec mon amie Monique.

Sept ambres qui brillent sous la lampe, chacun avec un insecte prisonnier, une fourmi, un moucheron, une petite histoire figée dans la résine orange.

Sept : la semaine.

Ce matin, je l’ai vu devant ma porte, il regardait mon paillasson où il est écrit Bienvenue aux rêveurs.

Il a souri, a cligné de l'oeil, puis il a tourné les talons et s’en est allé.

Je n’aime pas les mystères qui s’éloignent.

J’ai couru dans l’escalier, ce qui, vous en conviendrez, est assez périlleux et je l’ai rattrapé dans la rue.

Il s’est retourné. Il a dit :

Vous avez perdu quelque chose ?

J’ai fouillé mes poches. Rien. Pas de clés, pas de mouchoir, pas de billet bleu.

J'ai bégayé : je ne crois pas ...

Il a hoché la tête et il a ouvert sa main : un petit objet rond, poli par le temps, couleur de miel : un ambre.

Le huitième.

Il était sous votre paillasson. Je l’ai vu briller.

Je l’ai pris. Il était chaud. Dedans, pas d’insecte, mais une plume minuscule, une plume de roitelet, peut-être.

Pourquoi me le rendre ?

Parce que c’est à vous. Tout ce qui brille sous votre porte vous appartient.

Et il est parti, sans me dire son nom, sans me demander le mien.

Je suis remontée, le cœur battant, j’ai posé le huitième ambre à côté des sept autres. Et là, j'ai vu : une plume, dedans, avait la même courbe que la première lettre de mon prénom. Pas une coïncidence. Un dessin.

Peut-être qu'il ne me suivait pas. Il me précédait. Il déposait des indices, des petits cailloux de résine, pour que je trouve mon propre chemin.

Ce soir, j’ai écrit son portrait.

Je ne sais pas son âge, ni s’il aime les rillettes ou les tartines de pain grillé, ni s'il divague, ni même s'il existe.

Mais je sais qu’il porte un ciré jaune, qu’il lit des atlas grecs, et qu’il sait où j’habite.

Ce n’est pas inquiétant.

Je ne crois pas aux coïncidences.

Je crois aux ambres qui attendent sous les paillassons, aux plumes qui épellent des prénoms, et aux hommes qui disparaissent avant qu’on ait le temps de les connaître.

Demain, j’irai au marché. Je prendrai trois poivrons jaunes.

Peut-être qu’il reviendra.

Peut-être pas.

Mais si jamais il revient, je lui dirai : merci pour le huitième ambre.

Et je fermerai la porte, doucement, pour ne pas effrayer les rêves qui dorment dans l’entrebâillement.

Ma tante Hélène a fait des madeleines, quelle aubaine ! Comme elle est sourde et muette, je m'entends bien avec elle. Elle devine les choses et il me semble qu'elle a la clé des pots aux roses ; c'est extraordinaire de communiquer avec quelqu'un ainsi.

Elle a des avantages : quand le petit blondinet du deuxième étage braille, ou que le roquet du rez-de-chaussée se fait marcher sur la queue et piaille, elle ne les entend pas, elle m'embrasse et va s'étendre sur le sofa avec son chat qui pratique la sourde oreille quand je l'appelle.

Un jour, je parlerai de ce chat qui vaut son pesant d'or, surtout quand il dort ; il s'appelle Gargantua, a le râble laid et ronfle comme un cochon qui n'a pas appris à ronronner.

Je mets mes boules Quiès, m'en vais sur la terrasse ...

Qui est-ce , cet homme ?

Les fenêtres sont éclairées, et dans l'immeuble d'en face, je retrouve sa trace : sur le balcon du troisième étage, je vois un ciré jaune qui s'agite au vent d'automne.

(joailes -) 5 septembre 2026 - 22h 53




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