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Prisonniers [Deuxième partie]

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Posté(e)
  • Semeur d’échos

Prisonniers

Deuxième partie

 

 

Bon, celui-là, ce poème, je ne l’ai écrit nulle part mais je le garde en moi. Il colmate une de mes dents creuses. J’en ai beaucoup, des dents creuses, maintenant. On apprend à souffrir en silence, en prison. Je ne sais pas qui craquera le premier, de Kirk, de Maddy ou moi, Sammy. Je sais que Maddy a été très malade, l’an dernier, peut-être. Il est resté invisible, couché dans sa cellule pendant un mois. Bon, évidemment, les dates, c’est de l’aléatoire, mais on fait ce qu’on peut. Et puis Maddy est réapparu, un beau jour, ou une belle nuit, va savoir. Il n’a pas pipé mot de son absence. D’ailleurs, je l’ai peut-être rêvée, cette absence. Je suis un grand rêveur. Pour ne pas vous servir.

 

Quant à Kirk, il est toujours fidèle au poste, soir et matin, je le vois déambuler dans sa cage, de loin. Il me lance des regards las. Je les lui retourne, mollement aussi. Apparemment, toutefois, il a une santé de fer. Quelquefois, il se met à faire des moulinets dans l’air, comme s’il tenait une épée. Il se prend peut-être pour le Masque de Fer, enfermé dans sa prison au XVIIème siècle. En tout cas, il a fière allure, toujours droit comme un piquet. Moi, ce serait plutôt « mou comme une chiffe ». Mais cela n’a guère d’importance, ici. Les témoins sont en nombre limité et il n’y a pas de concours de beauté. Le temps passe paisiblement. C’est une façon de parler, bien sûr.

 

Parce que quelquefois, j’entends hurler, la nuit. Je dis « la nuit », c’est à vue de nez. Il fait toujours sombre, dans notre cave ignoble. Et les barreaux sont noirs, cela n’arrange rien. Bon, des cris, oui. Pas de mots, des cris. Comme une bête qu’on éventre. Ce n’est pas très agréable, c’est vrai. Je ne sais pas si c’est Kirk ou Maddy qui crie. Ou bien moi, Sammy. On s’y perd. C’est peut-être nous trois. Mais l’un après l’autre. Je n’ai pas remarqué de chœur ou de polyphonie. C’est dommage, d’ailleurs, cela aurait peut-être eu un certain charme, un revenez-y de qualité. Toujours est-il que cela hurle. Impossible de se plaindre du bruit à la Direction, il n’y a pas de Direction, pas de direction du tout. Nous allons au hasard, comme les poissons rouges, en tournant en rond dans notre bocal.

 

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Sammy, avec le concours de l’IA

 

Si je pense au passé ? Autant que je pense à l’avenir. C’est-à-dire néant, nada, zéro. Il vaut mieux l’éviter. Au début, sans doute, j’ai dû me complaire dans des effilochées de souvenirs bêlants. Une femme, des enfants, jeunes sans doute. Je n’étais pas vieux quand on m’a jeté en prison. Des vacances au camping, nous ne roulions pas sur l’or. Un travail à l’usine, comme manutentionnaire. Une vie bien ordinaire, bien rangée, très limitée. Une prison à l’extérieur, en somme. Mais enfin, quelque chose a déplu, en haut lieu, puisque je me retrouve ici. L’ennui, c’est que je ne sais même plus pourquoi. Éprouver des remords ? Expier ma peine ? Ce serait bien difficile. Je ne sais pas (l’ai-je jamais su ?) ce que l’on me reproche.

 

Concernant Kirk et Maddy, j’ignore également ce que le Ministère Public a pu leur reprocher. Le savent-ils encore, eux-mêmes ? C’est possible, mais pas certain. De toutes façons, moi, je m’en moque. Tout ce que je sais, c’est ce que je constate. Et ce que je constate, c’est ce que je vois : nous sommes là tous trois, isolés, solitaires quoiqu’ensemble. Même s’ils avaient tué quelqu’un, j’avoue que je m’en moquerais. Tout est aboli, en ce lieu, plus rien n’a d’importance. Nous ne sommes plus que des galets, des graviers, roulés sur le rivage du malheur. Est-ce qu’un grain de sable juge ses semblables ? Non, pas du tout, à l’évidence. De même qu’il ne condamne pas la moulinette qui l’a réduit en poudre. Il n’en a plus la force, ou le désir.

 

Je vais dormir, à présent, après avoir effacé tout ce que je viens d’écrire sur le mur de ma cellule. Un peu comme Pénélope, lope, lope. Ce ne sont que des sornettes, mes petites confidences à personne, et puis, il faut faire de la place pour mes âneries de demain. J’utilise de la mie de pain pour effacer ma prose sur le plâtre. Cela marche très bien. Bon, allez, j’efface, à demain. Il faudra que je pense à me nettoyer les oreilles demain matin, pendant ma toilette, je crois bien que j’ai oublié ce matin.

 

PS : je me demande si Kirk a des trous à ses chaussettes dans ses rangers de bad boy.

 

 

 

FIN

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Dans ce monde cauchemardesque, les identités se troublent, le temps se perd dans une perspective infinie. Un récit impressionnant où la poésie, malgré les circonstances décrites, a sa place.

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