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Le cinquième tiroir

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Parmi tous mes clients les plus patients, celui qui m'a le plus marquée, je vous le donne en mille, c'est Vincent.

Sa thérapie a duré dix ans.

Il était archiviste dans un dépôt municipal poussiéreux et passait ses journées à inventorier les biens des défunts sans famille.

C'était un homme méthodique, terne, sans attaches.

Il vivait seul avec son chat, Salmigondis, dans une cabane médiévale, à l'entrée du village, juste après le panneau "Lieu-dit le Bordel" à Saint -Julien sur Sarthe.

Jusque là, rien d'extraordinaire, s'écrie le lecteur qui en veut pour son argent et a hâte d'en venir au fait.

Il faut être patient et prendre son temps, je vais me mettre à l'aise, faites-en donc autant.

Pendant que je réfléchis à la suite, servez-vous une limonade (faite maison) bien fraîche, allongez-vous sur le divan sous le portrait d'Yvan. (le terrible)

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Un jour, Vincent traite le lot d'un certain Monsieur Rousseau, décédé seul dans son appartement.

Toujours rien d'extraordinaire : des livres moisis, des photos jaunies, des vêtements datant du XVIème siècle après Jésus Christ, quelques sachets de parmesan venus de moines bénédictins et cisterciens voici près de mille ans.

Au fond d'une poche de costume traité à l'hydrocarbure aromatique bicyclique, dont il raffole, bien qu'il lui donne le hoquet, il trouve un petit carnet dont la couverture brune est aussi plissée que le Shar-pei de ma voisine, la Baronne de sang mêlé.

Sur la page de garde, il lit ces mots : "Pour Vincent, qui saura tout trop tard".

Puis ce sont des dates, des lieux, des descriptions … de sa propre vie.

Sa première dent perdue, la caresse de sa mère, le nom de son chien mort, le goût du premier baiser volé.

Tout est écrit au passé, comme si quelqu’un avait vécu ses souvenirs avant lui.

A ce stade du récit, je dois préciser que Vincent avait un petit rituel : chaque soir, avant de se coucher, il enfermait un souvenir dans un des quatre tiroirs de son bureau, étiquetés ainsi : Enfance, Adolescence, Age adulte, Rêves avortés.

Un méthodique, je l'ai dit.

J'ouvre ici une parenthèse, (je me goinfre d'un bol de fraises) ce qui vous permettra de faire une pause et au besoin, de relire depuis le début pour ne pas perdre le fil.

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Vincent fut très intrigué et fit une enquête sur ledit Rousseau ; il interrogea les voisins, fit des recherches à l'état civil mais il ne trouva nulle trace, si ce n'est celles d'homonymes qui lui firent perdre à plusieurs reprises son stoïcisme.

Il trouva une photo dans le carnet : un garçon roux sur un manège, avec une femme brune.

Il se reconnaît, il a 6 ans.

Il a la même chez lui, épinglée sur la toile de Jouy de sa salle à manger.

Je crois que c'est à partir de là qu'il a eu des problèmes.

Il est allé dans l’appartement vidé de Monsieur Rousseau et a remarqué un détail que l’inventaire avait oublié : une petite porte condamnée dans le mur, au fond de la cuisine.

Il la force.

Derrière, un réduit.

Un seul meuble : un bureau identique au sien.

Avec cinq tiroirs.

Il ouvre le cinquième.

Dedans, une liasse de lettres adressées à un certain Jean-Jacques, signées par sa propre mère … mais datées de 15 ans avant sa naissance.

Les lettres racontent l’histoire d’un frère jumeau, mort-né.

Ce jumeau s’appelait Jean-Jacques.

Mais le carnet était adressé à Vincent.

Et il comprend : Rousseau n’est pas un inconnu.

C’est son frère jumeau, qui n’est pas mort-né, mais qui a été abandonné à la naissance.

Il a vécu une vie parallèle, et il a passé son existence à observer Vincent de loin.

Le carnet est une preuve d’amour et de jalousie : il a vécu par procuration les souvenirs de Vincent.

Ah, ah l'affaire se corse, n'est-ce pas ?

Le lecteur s'excite et n'ose plus rien dire, de peur, que, vexée, je ne raconte pas la fin.

J'aime bien ce silence et je m'octroie une crêpe au chocolat.

Imaginez-moi dans ma gloriette, à chercher dans ma tête comment vous raconter cette historiette qui vaut son pesant de cacahuètes, à défaut d'or.

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Vincent, bouleversé, prend le carnet et le ramène chez lui pour le ranger dans son propre bureau, dans le tiroir Enfance.

En ouvrant ce tiroir, il voit, pour la première fois, une poussière inhabituelle au fond.

Il tapote le bois.

Le fond du tiroir se soulève : il est factice.

Sous le fond, il découvre une autre photo.

Une photo de lui, Vincent, adulte, en train d’ouvrir ce tiroir, avec une date écrite au dos :  3 juillet 2026 -22h 06.

Il regarde l’heure.

Il est 22h 04.

Il entend un grattement derrière lui.

Son chat, Salmigondis, n’est pas un chat, mais un homme accroupi, grelottant, avec des yeux couleur de jade.

L’homme dit : Tu as ouvert le cinquième tiroir. Maintenant, c’est mon tour de vivre ta vie.

Vincent réalise qu'il n'aurait jamais dû ouvrir le carnet.

Jean-Jacques Rousseau n’était pas son frère.

La dernière phrase du carnet, qu’il avait lue distraitement, s’imprime dans sa mémoire :  Le cinquième tiroir n’est pas un rangement. C’est une porte.


Vincent est venu me voir le 15 juillet 2016, à raison de deux séances par semaine ; j'ai su dès le début que l'entreprise serait vaine, plusieurs fois il est tombé par terre, c'est la faute à Voltaire ; je l'ai pris en sympathie et sa thérapie fut un cadeau, c'est la faute à Rousseau.

Jamais je n'ai compris son histoire, j'ai pris ma retraite peu après.

Quelle ne fut pas ma surprise, un matin, alors que je classai les fiches de mes patients anciens, de recevoir son bureau !

J'ai ouvert tout de suite le cinquième tiroir ...

Il n'y avait pas de photo.
Il y avait un miroir.
Et dans ce miroir, je me suis reconnue.

(joailes -) 3 juillet 2026 - 23h 16



Modifié par Joailes

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Une vie à tiroirs ! Un texte qui fait réfléchir sur l’identité.

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Cette complexe histoire fait... réfléchir, en effet. Quelle tourbillonnante créativité! On est très bien reçu, chez l'autrice que tu es, on est gourmand de tes commentaires. Dommage que tu aies pris ta retraite, je t'aurais consultée: je suis Vincent. Van Gogh, précisément.

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