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Minuit, l'heure de survie

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Posté(e)
  • Semeur d’échos

(ou comment j'ai appris à raconter n'importe quoi pour ne pas mourir de froid en été)


Minuit, l'heure du crime est un de ces lieux communs que l'on retrouve souvent dans les polars et les films noirs ; mais c'est un genre qui ne doit s'écrire qu'en hiver, devant un feu de cheminée, les quatre fers en l'air avec une bouillotte et du thé.

L'été, quand les journées sont aussi chaudes que des braises, qu'on a refoulé soleil et sommeil en fermant les volets, qu'on a vécu la fournaise malgré l'obscurité propice à un peu de fraîcheur, qu'on a sué au moindre mouvement, minuit est l'heure du rendez-vous sur le toit.

On ne peut être plus de trois, à cause du poids, mais de toit à toit, et de vous à moi, c'est une façon de vaincre la canicule et de vivre quand même en toute amitié avec ses voisins.

Un système de poulie nous relie, je dois vous dire que je suis inventrice. (je n'ai pas inventé la chair à saucisse ni le fil à couper la parole, mais j'ai à mon actif bien d'autres babioles) et on se fait passer ainsi de grands paniers emplis de fruits frais, de limonade et de gâteaux glacés.

A l'aide de cornets et de micros, nous pouvons converser sous les étoiles et c'est vachement agréable, de quoi attendre patiemment le marchand de sable qui a baissé ses prix ces derniers temps. Les soldes de l'univers font faire de belles économies au club de l'insomnie qui compte ses adhérents sur du papier émeri.

J'ai réuni, pour ma part, mes trois meilleurs amis, Beth Rave, Brice Glace et Eléonore Illéosud.

Nous somme assis sur un grand tapis que j'ai rafraîchi avec un tuyau qui part du frigo et qui brumise à volonté, et quand le clocher sonne la mi-nuit, nous agitons nos verres dans les airs, faisant tinter nos glaçons.

Sur chaque toit, c'est le même rituel ; c'est la fête aux rafraîchissements.

La spécialité de Beth Rave, c'est la salade de céleri et de chou rave, mais pas que ; elle a aussi un don pour raconter des histoires ; Brice Glace sait mieux que personne imiter les cris d'animaux, même qu'un soir il a tellement bien imité le cri de la bécasse qu'on a assisté à une parade nuptiale de mâles ; Eléonore Illésosud, malgré un chagrin d'amour, est la reine des petits fours qu'elle badigeonne élégamment de sorbet à la pomme à tomber du toit.

Sur le toit le plus bas, de la maison de Nicolas, trois guitaristes s'en donnent à cœur joie et sur le toit de l'église, la mère Denise, près de la croix, fait des vocalises.

Les paniers commencent à défiler, chacun se régale, la bonne Franquette, discrète, ancienne acrobate du Cirque des Alouettes, remplace les assiettes, remplit les carafes et explique aux chattes brûlantes que les toits sont occupés jusqu'à début septembre.

Pas rancunières pour un sou, elles restent dans les caves et elles jouent ; la mère Denise cache des boulettes dans les trous et c'est la fête aussi pour elles, avec des matous venus des fermes avoisinantes dont les moustaches sentent la menthe.

Une seule fois, en l'an 1980, il y a eu un problème.

Un toit s'est effondré.

Minuit, l'heure du crime, aurait pu être en effet.

Mais c'était un accident.

Sur le toit de la famille O'bèse, des écossais implantés sur nos terres, le fils a fait un malaise après avoir mangé des fraises et vidé quatre bombes de chantilly.

Heureusement, Laurent Gina, médecin de son état, quatre toits plus loin, a vite fait de prodiguer les premiers soins.

La nuit s'est terminée à six heures du matin, alors qu'on recevait du café et des croissants, on s'est tous salués après le petit déjeuner.

On est descendus des toits, chacun chez soi, prêts à affronter une nouvelle journée de canicule.

Mon majordome, Jules, m'attend dans le vestibule.

Il m'accueille, comme chaque matin, avec l' éventail que j'avais inventé et breveté après un été dans les entrailles de l'enfer.

La cuisine est fraîche, je mange deux pêches, bois un café ; le chien me lèche les pieds.

Voici le jour, le soleil emplit la cour.

J'ai refait la déco de ma chambre dès mai et sur les murs, la neige de décembre, les sources pures ... je m'endors presque aussitôt sur la symphonie de Tchaïkowski "Rêves d'hiver".

Minuit ... l'heure de la sortie !

Je consulte ma liste d'invités, j'enclanche le brumisateur, le tapis est prêt.

Je monte sur le toit.

Je vous raconte tout ça, pourtant c'est un secret.

J'aimerais tant que tu soies là, toi ...

Minuit, l'heure gaiement triste d'un récit d'été où je fuis le soleil.

Tu l'as emporté et même s'il fait chaud, j'ai froid.

Alors je raconte n'importe quoi.

Minuit, l'heure de survie ... une absence, un manque, un frisson qui n'ont rien à voir avec la température.

A chaque fois, j'apporte un pot de confiture, celle que tu aimais tant et puis quand l'aube vient, je suis seule à en manger.

C'est de la confiture de mûres.

Minuit, à l'heure d'été ... toutes mes nuits ne sont qu'hivers.

Quand même ... sur les toits, sans toi ... je souris grâce à mes amis qui mêlent leur voix aux cymbales des cigales ...


(joailes -) 28 juin 2026 - 22h 26

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Joli texte déli/yrant. Gagner les hauteurs, c'est le meilleur moyen d'éviter une tuile! J'imagine avec plaisir le spectacle nocturne: tout un petit monde renversé/renversant!

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