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Le parfum des immortelles

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  • Semeur d’échos

Je voulais juste acheter un produit pour faire briller les cuivres : la batterie que m'avait léguée mon arrière-grand-tante et dont je prenais grand soin, avait besoin d'un petit coup de jeune.

A Castelmoron d'Albret, il n'y a qu'une boutique, tenue par Monique et son mari René.

Habituellement, on n'y passe pas énormément de temps, on s'en vient acheter quelque ingrédient, un onguent ou une brosse à reluire, des flocons d'avoine ou du sel rose de l'Himalaya.

Tout le monde se connaît, on se salue amicalement ; parfois, on boit un café en grains qui fleure bon la longue torréfaction, dans des gobelets en étain ; on se raconte ce qu'on est venu chercher.

De la glu pour Désirée qui a cassé son porte-revues, de la cire pour Elvire qui chouchoute son parquet, de la lessive pour Yves qui lave ses marcels tous les vendredis, du sel pour Marcel et du poivre pour Olive qui cuisine beaucoup pour sa femme gironde qui aime tant manger ; Juliette achète sans compter des cacahuètes pour son perroquet, quant à Lucien, il prend des croquettes pour son chien.

Quant à moi, comme je l'ai dit plus avant, je voulais juste un produit pour faire briller les cuivres.

Je fus surprise, ce matin-là, de voir autant de monde se presser dans la boutique et, surtout, autant de visages inconnus.

Des voitures stationnaient partout, dans les rues, ce qui n'était pas habituel dans le village où tout le monde allait et venait à pied.

René était rouge comme la crête du coq qui cocoricote dès l'aube, quant à Monique, gardant l'air stoïque, elle encaissait sans cesse et sa vieille caisse enregistreuse n'arrêtait pas de sonner.

C'était tellement incongru que je ne pus m'empêcher de poser la question à Noëlle qui donnait les nouvelles, mieux que n'importe quel journaliste de ces radios alarmistes qui aiment à répéter que le monde est triste et que la fin du monde approche.

- Quoi, tu n'es pas au courant ? me postillonna-t-elle en levant les bras au ciel, ou plutôt au plafond.

Figure-toi qu'un stock de montres connectées, dernier cri, que le monde entier aura bientôt au poignet, vient d'arriver ici ! René a fait l'affaire de sa vie ! Il les vend trois fois leur prix !

- Ah, et à quoi servent ces montres ?

- A tout, à te donner des tas de conseils, tu poses une question et elle te répond, tu peux dormir sur tes deux oreilles !

Pauvre Van-Gogh, pensai-je, à part moi.

- Mais elles donnent l'heure, au moins ? hasardai-je

Noëlle me regarda comme on regarde un extra-terrestre qui jette un œil sur notre pauvre planète avant de retourner à vitesse grand V chez lui, persuadé que la terre ne tourne pas très rond.

- Heu ... peut-être, mais celle d'une autre vie !

J'ai bien vu que je l'avais contrariée, j'ai quitté la boutique, plutôt secouée.

Le soir, j'ai appelé mon ami Edouard qui a gardé les recettes de sa grand-mère dans ses tiroirs et, sans hésitation, il m'a conseillé d'utiliser du sel et du vinaigre blanc pour faire briller mes cuivres.

Ce fut très efficace.

Je ne suis plus sortie pendant deux semaines, et quand j'ai voulu acheter des graines, le magasin était fermé.

Monique et René avaient fait fortune et avaient quitté Castelmoron d'Albret, le dos rond ; la rumeur dit qu'ils sont allés s'installer à Paris sur les Champs Elysées, ça m'a donné le cafard, un village sans commerce c'est comme une gare désaffectée, on n'attend plus rien, et pourtant on regarde encore les rails.

J'ai dû aller à Bordeaux, la ville la plus proche acheter de l'insecticide et durant le trajet, je songeais au bon vieux temps, quand le village était encore vivant ...

La nostalgie m'a ajouté quelques rides, des pattes d'oie autour des yeux qui clignent pour revoir des choses d'antan.

Le rêve de fortune étant extrêmement contagieux, beaucoup sont partis en effet, laissant beaucoup de choses derrière eux ; les plus vieux, bien las, à minuit, se retrouvent devant un grand feu qui n'a plus rien de joyeux.

Ils se regardent, et dans leurs yeux les souvenirs s'enfuient.

Un soir, lors d'une promenade solitaire, j'ai trouvé, non loin du cimetière, une montre qui parlait.

Je l'ai fait taire et lui ai dit le mal qu'elle avait fait, la mettant au défi de traire la vache, de bêcher la terre pour faire respirer les violettes ou d'admirer le coucher de soleil qui met le feu derrière la treille.

Elle ne faisait même pas tic, ni tac et avait cet air froid du glaçon qui fond sans pousser ouf dans mon sirop d'orgeat ; je l'ai ramassée, l'ai jetée dans le puits ; en vérité, je vous le dis, encore plus molle que celle de Dali, elle n'est jamais remontée.

Le temps a passé.

Bien longtemps après, alors que je somnolais à l'ombre du figuier, en proie à de bien tristes pensées, je vis arriver Noëlle, surexcitée.

" ça va bouger ! me dit-elle, en s'asseyant toute essoufflée sur la balancelle au petit vent d'été

ils vont reconstruire l'école, un boulanger arrive, et un couple, Albert et Nicole, va rouvrir la boutique !

Castelmoron d'Albret va revivre, enfin !"

Sur le moment, cela m'a remplie de joie mais quand j'ai vu arriver le couple en question, je suis restée sceptique ...

Albert voulait implanter l'informatique, il fut question de fibres et d'histoires idylliques sur les relations futures, la communication ; Nicole avait au poignet, je le jure, une montre connectée.

Ce n'était pas de bon augure.

Le boulanger faisait bonne figure mais son pain congelé ne m'a pas convaincue, d'ailleurs son four était électrique.

L'école en effet ouvrit ses portes en septembre, mais les enfants trimbalaient des portables dans leur cartable et ne voyaient rien d'autre que des écrans à perte de vue.

Je regardai une dernière fois les collines rasées, les arbres coupés, et, m'approchant du puits, je criai : tu as gagné !

L'écho me répondit eh oui !!

Alors, je suis partie ...

J'ai regardé une dernière fois les cuivres de l'automne qui brillaient derrière moi.

Si un jour, vous entendez un clocher qui sonne dans les brumes du soir, en passant dans un petit village où l'on prend encore le temps de se dire bonsoir, au hasard d'une ruelle qui sent bon le vrai café, que vous voyez un moulin battre encore ses ailes dans la fraîcheur du matin, un vol d'hirondelles, je ne serai pas loin.

Laissez-vous guider par le parfum des immortelles ... arrêtez votre course un peu folle dans un champ d'asphodèles mêlées aux tournesols.

Levez les yeux au ciel et, surtout, surtout, ne me demandez pas l'heure qu'il est.


(joailes -) 26 juin 2026 - 22h



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