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Les Deux îles (I, 3)

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Scène 3 – Selkirk, Stradling, le marin

 

Le marin va jusqu’à la porte par où Stradling est sorti. Il l’ouvre doucement tandis que Selkirk reste tendu, debout, au milieu de la salle.

 

Le marin : Venez, mon Capitaine, il est là !

 

Stradling entre, regarde Selkirk qui, lui, regarde au loin.

 

Le marin (passant derrière le comptoir pour y prendre deux verres, un pichet et une bouteille) : C’est que vous avez beaucoup à vous dire, ça va faire mal au gosier ! Je connais vos habitudes, alors je me permets. Mon Capitaine, toujours ce petit rhum de Floride ? (Stradling hoche de la tête.) Je m’en doutais ! Et vous, M. Selkirk, du lait de chèvre j’imagine ? (Selkirk ne le regarde pas et ne lui répond pas.) Pas grave, on fera comme si ! (Il installe une table.)

 

Stradling (s’avançant mais sans tendre la main à Selkirk) : M. Selkirk, je vous souhaite le bonjour.

 

Selkirk : Capitaine Thomas Stradling, Le jour est en effet bien avancé, moins il est vrai qu’en plein milieu du Pacifique.

 

Stradling : Je comprends. Cela vous dérangerait-il que nous nous asseyions ? Ce sera tout de même mieux pour discuter.

 

Selkirk : Je ne vois pas de rocher dans cette pièce et c’était à peu près le seul élément naturel sur lequel je me suis assis pendant près d’un an. Après, il est vrai que cela s’est légèrement habitué : j’avais des troncs d’arbre.

 

Stradling : Je comprends. Néanmoins, nous sommes aujourd’hui à Londres, dans une auberge qui nous rappelle à tous (regardant le marin) de bien tristes évènements. Je vous repose donc la question avec civilité : acceptez-vous de vous asseoir ?

 

Selkirk : Je m’installe parce que je suis fatigué d’être debout.

 

Stradling fait un signe au marin qui part s’installer derrière le comptoir et lui-même s’installe devant Selkirk.

 

Stradling (avec du mal à regarder Selkirk en face qui lui, au contraire, le fixe intensément) : Vous savez, M. Selkirk, cela va faire bientôt dix-sept ans. C’était en 1704, vous étiez déjà un navigateur expérimenté, je commençais comme capitaine. On a beau sortir de l’école navale, cela ne vous prépare en rien à la vie en mer !

 

Selkirk : Je vais avoir droit à toute une autobiographie ?

 

Stradling : Que non, je puis vous rassurer sur ce point : j’ai l’intention de faire court.

 

Selkirk : Pour éviter une nouvelle dispute qui accorderait la raison à qui l’on sait ?

 

Stradling : Du tout, ce ne sont là que des raisons purement pratiques : mon navire repart bientôt et j’ai des responsabilités en tant que capitaine. Je dois en particulier passer à l’arsenal.

 

Selkirk : Vous feriez bien, en effet.

 

Stradling : Vous savez appuyer là où cela fait le plus mal, vous avez toujours su le faire, c’est une qualité chez vous. Et je dois reconnaître que vous avez visé juste, deux fois juste même : oui j’aurais dû vous écouter il y a dix-sept ans et faire réparer le navire comme vous cessiez de me le rappeler et oui j’ai dit que je devais passer à l’arsenal pour vous amener à vous découvrir un peu. De ce côté-là, c’est gagné : vous commencez à me parler, c’est déjà une bonne chose, non ?

 

Selkirk : Si vous avez visé juste deux fois, moi je n’ai eu raison qu’une fois : aujourd’hui, il n’y a pas une minute. Il y a dix-sept ans, ce n’est pas la raison qui me poussait à vous demander expressément de faire escale afin de réparer le navire, c’était… la peur.

 

Stradling : La peur ?

 

Selkirk : Oui, la peur. Une peur égoïste, qui n’avait rien de fier : la peur de me retrouver noyé, perdu dans ces eaux si calmes du Pacifique, à cause de votre inconséquence !

 

Stradling (après un temps) : Je comprends. Moi, puisque nous venons à parler des sentiments, c’est la culpabilité. A cette différence que la peur se diffuse quand la culpabilité vous ronge.

 

Selkirk : Ma peur à moi ne s’est jamais diffusée comme vous le dites si joliment. Elle a toujours été là, une compagne familière, une épouse fidèle (s’il en est !), une amante folle d’amour… pendant plus de quatre ans. Et vous, votre culpabilité, vous a-t-elle rongé dès le début ? Dès que vous m’avez abandonné sur cette plage ? Dès que vous avez repris la mer sans un regard pour ma personne ni une oreille pour mes appels ? Ou dès que vous êtes revenu hier de votre nouveau voyage et que vous avez vu, en passant, une auberge qui s’appelle Les Cinq Ports ?

 

Stradling : Je me doutais que ce serait difficile mais pas à ce point…

 

Selkirk : Difficile ? Si vous voulez de la difficulté, je vous conseille de vous débrouiller à affronter, seul, une forêt aux bois ténébreux, une forêt si dense que malgré toute la puissance du soleil du Sud, pas un rayon n’y pénètre. Là, on en reparlera, de la difficulté !

 

Stradling : Et vous ? Savez-vous ce que c’est que de survivre à un naufrage, de voir mourir la moitié de l’équipage dont on est le responsable ?

 

Selkirk : Il fallait m’écouter, cela vous aurait évité bien des soucis.

 

Stradling : Et sans doute aussi trois années de captivité dans les geôles espagnoles qui parsèment les côtes du Chili.

 

Selkirk (après un temps mais sans montrer de surprise) : Je l’ignorais. Après tout, les Amériques sont un grand continent.

 

Stradling : Cela n’a rien d’étonnant. Vous n’avez toujours pensé qu’à vous-même et c’est ce que vous continuez de faire ! Dix-sept ans et je me rends compte maintenant que vous n’avez jamais cherché à savoir ce que nous étions devenus ?

 

Selkirk : A quoi cela m’aurait-il servi ?

 

Stradling (explosant) : Des hommes, bon sang ! Des marins que vous avez côtoyés pendant des mois ! Beaucoup vous estimaient d’ailleurs, et bien plus que moi : c’est un fait difficile à accepter quand on est jeune mais cela s’adoucit avec l’âge… un peu du moins. Nous vous avons… je veux dire : j’ai pris la décision de vous écouter et de vous laisser sur cette île mais si vous devez le reprocher à quelqu’un, c’est à moi et à personne d’autre ! (Là-dessus il regarde le marin qui écoute toujours derrière le comptoir, attentif.)

 

Selkirk : Si cela peut vous soulager, je me moque bien des autres marins. C’est un fait, je ne le nie pas : j’ai tenté d’en entraîner plusieurs dans une mutinerie, j’ai également essayé d’en convaincre, souvent les mêmes !, de demeurer avec moi sur l’île dans l’espérance qu’un bateau passerait sous peu, mais une fois seul, j’ai abandonné l’humanité tout comme vous avez abandonné un humain.

 

Stradling : Votre demande !

 

Selkirk : Votre décision !

 

Stradling : La mutinerie est une insubordination ! Vous ne connaissez donc pas votre code naval ?

 

Selkirk : Ne pas ramener son navire peut aussi être considéré comme une insubordination. Et les autorités, vous ne les connaissez donc pas ?

 

Stradling : Je ne les connais que trop bien. Car si vous n’avez des comptes qu’à rendre qu’à vous-même, pour ma part, j’ai eu des comptes à bien des supérieurs, et le plus terrible de tous tout en étant, je le crois sincèrement, le plus bienveillant : notre Seigneur.

 

Selkirk : Dans ce cas il ne doit pas écouter du côté des mers du Sud car, pour ma part, il n’a jamais répondu à mes prières.

 

Stradling : En méritez-vous ?

 

Selkirk : En plus de quatre ans, j’ai appris à n’être que mon seul juge : en dix-sept ans, vous n’avez appris qu’à attendre l’estime des autres.

 

Stradling : Ce n’est pas votre estime que je suis venue chercher ici.

 

Selkirk : Mon pardon dans ce cas ? Alors vous pouvez repartir sur toutes les mers du monde, vous ne le trouverez jamais.

 

Stradling (serrant son verre puis, comme pris d’une inspiration subite, mélangeant son contenu à celui de Selkirk qui, pour la première fois, manifeste de la surprise) : Voilà ce que je suis venu chercher auprès de vous ! Regardez comme la blancheur de votre lait de chèvre se mélange à celle de mon rhum ! Regardez comme ces deux textures, pourtant si différentes, l’une piquante et l’autre doucereuse, peuvent s’unir ! Je ne viens pas pour obtenir votre pardon, M. Selkirk, mais pour votre compréhension.

 

Selkirk (prenant le verre aux textures mélangées et l’observant attentivement) : Dans ce cas, je vous invite à mieux observer. Rien qu’à l’œil nu, ces deux textures sont déjà en train de se désunir : cela n’aura pas duré longtemps, même pas celui de cet entretien !

 

Stradling : Au moins ce rêve se sera suspendu quelques instants.

 

Selkirk : C’est beau, la poésie.

 

Stradling : C’est laid, la prison.

 

Selkirk : Monsieur le Capitaine, j’ignore ce qui vous est arrivé après mon abandon sur l’île mais je crois commencer à comprendre : vous avez fait naufrage parce que vous n’aviez pas fait faire les réparations nécessaires que je vous recommandais, vous avez vu mourir la moitié de votre équipage parce que vous n’aviez plus un navire en état d’affronter une tempête comme je vous avais prévenu et vous avez donc croupi pendant trois ans dans les prisons espagnoles dont ne sont sortis que dix-huit survivants si j’ai bien saisi la remarque de votre camarade marin tout à l’heure parce que vous n’aviez pas écouté l’homme qui vous aurait permis d’éviter tout cela.

 

Stradling : A vous entendre, on croirait que vous êtes un prophète.

 

Selkirk : Un prophète annonce ; pour ma part j’analyse.

 

Stradling (se levant de table) : Je m’étais juré, en venant ici, de trouver un terrain d’entente. Je suis au regret de n’y trouver qu’un simple morceau de bois… et je ne parle pas de la table !

 

Selkirk (restant assis mais le toisant) : Le bois se répare, moi pas.

 

Stradling : Pas même pour tout un équipage ?

 

Selkirk (fermement) : Pas même.

 

Stradling : Et l’aubergiste qui tient cette auberge ? J’ai entendu parler de ce que vous lui avez fait ! (A ces mots le marin a un geste de surprise.) Lui aussi méritait que vous laissiez vos empreintes sur son cou ? Et tout cela pour un malheureux concours de circonstances autour de l’appellation de son auberge !

 

Selkirk : Nous avons parlé, lui et moi, et nous avons trouvé un terrain d’entente. La preuve : je viens encore boire mon lait de chèvre chez lui, chaque mois, quand je viens chercher mes provisions, et je reviens le lendemain, comme c’est le cas aujourd’hui, s’ils n’ont pas tout ce que je demande au magasin.

 

Stradling : Vous l’étranglez, vous discutez, vous trouvez un terrain d’entente ?

 

Selkirk (froidement) : Parfaitement. Et vous, vous prenez la décision d’abandonner un homme, vous ne supportez pas d’en avoir perdu plus d’une centaine d’autres et vous espérez trouver un terrain d’entente avec celui qui aurait pu empêcher cela ?

 

Stradling : Je me suis juré de m’occuper de tout mon équipage, de tous mes équipages devrais-je même dire. J’ai changé, M. Selkirk, vous non.

 

Selkirk : Avoir un semblable aide sans doute à changer ; moi je n’ai vu que ma figure dans l’eau de source que j’ai pu trouvée quelques jours après avoir été abandonné. Je vous laisse imaginer ma soif… et elle n’est toujours pas étanchée.

 

Stradling : Je ne repars que demain, si toutefois la marée le permet. J’espère à nouveau que nous pourrons discuter, M. Selkirk.

 

Selkirk : Moi pas.

 

Stradling secoue la tête, non de dénégation mais de dépit. Il regarde le marin, le salue et quitte l’auberge par la grande porte.

 

Selkirk (sans jeter un regard autour de lui) : Un autre verre de lait de chèvre : le mien a été contaminé.

 

Le marin (contournant le comptoir pour se mettre face à lui et Selkirk se levant en voyant son air déterminé) : Je suis pas l’aubergiste, votre verre vous pouvez aller le chercher tout seul et j’ai pas aimé la façon avec laquelle vous avez parlé au Capitaine.

 

Selkirk : L’infortune de la condition réduit les inégalités sociales, c’est déjà cela.

 

Le marin : Pas de vos grandes phrases avec moi, Monsieur le navigateur ! Je vous l’ai déjà dit hier : je reconnais, nous reconnaissons tous que vous avez souffert la damnation sur cette île mais il existe d’autres formes de damnation que la solitude. La plus terrible, c’est l’homme. Vous n’avez pas idée de ce qu’un homme peut faire à un autre !

 

Selkirk : J’en ai pourtant eu un aperçu.

 

Le marin : Comme je vous le disais, faut pas regarder la même face d’une pièce ! Et vous m’avez l’air d’être un drôle de numismate, vous ! Le Capitaine, il est trop gentil ; moi, je vous aurais envoyé une bonne baffe pour vous réveiller mais je crois que j’ai une meilleure idée.

 

Selkirk : Et laquelle, je vous prie ?

 

Le marin : Comme le disait mon grand-père, les paroles ça aide à mémoriser mais les visages, ça aide à se souvenir !

 

Selkirk : Quelque chose comme les mots excusent et les visages accusent ?

 

Le marin : Oui, on pourrait dire ça ! Voyez que vous pouvez être intelligent quand vous voulez ! Alors je vous propose de faire un double voyage dans le passé, ça marche ?

Fin de l’Acte I

A suivre.

Posté(e)
  • Semeur d’échos

La confrontation tant attendue !

Une scène d'une grande intensité qui révèle les arcanes des êtres et pose des questions essentielles !

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Une confrontation d'une grande densité qui donne envie d'approfondir.

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