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Dans la rotonde

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Posté(e)
  • Semeur d’échos

Levée du pied droit, après un bon café, quelques tartines à la confiture de groseille, celle qui n'a pas son pareil pour dénouer mes zygomatiques, j'ai fait un peu de gymnastique sous l'oeil narquois de Papy qui venait de s'enfiler sa ration de croquettes ; une bonne douche pour me réveiller complètement, j'ai enfilé mon vieux jogging rose fluo et je me suis rendue d'un pas gai, sans ramer, dans ma petite rotonde, au fond du jardin.

Un peu de rangement lui ferait du bien.

Les étagères ont besoin d'un petit coup de plumeau, entre les almanachs Vermot, un dictionnaire d'argot et quelques bibelots, j'ai trouvé un vieux journal que j'avais dû écrire à l'époque où Zola rédigeait Germinal.

Tirant le vieux fauteuil crapaud que j'avais sauvé d'une noyade certaine un hiver où avait débordé la Mayenne, je me plongeai dans la lecture de mes aventures que j'avais oubliées ; bien vite je fus déconnectée du présent.

C'est une bonne idée que d'écrire ses mémoires, afin de retourner dans le passé classé en répertoire, par ordre alphabétique, A, B, C, D ...

Ainsi, je revécus ce voyage avec la Comtesse de Bécu, dans la poussière des chemins, dans la malle-poste attaquée par des malandrins ; mon séjour chez l'Empereur qui pédalait dans la polenta, la crêpe-party chez le Comte Dracula, l'ascension de l'Everest avec mon pote Ernest, les vacances à Vire avec ma cousine Elvire quand on a mangé de si bonnes andouillettes chez le Vicomte A.Dormirdebout (oh, je m'en souviens comme si c'était hier !) la croisière sur le Rhin avec des curistes qui avaient mal aux reins, le stage d'archéologie dans les Pouilles quand on était revenus bredouilles et qu'on avait mangé des nouilles à la bonne franquette chez Lisette.

Oups ... J'ai un peu le vertige, je vais faire une pause.


J'ouvre grand la fenêtre et le parfum des roses m'entête.

Quatre étirements, deux entrechats ; j'ai failli trébucher sur Papy qui dort au soleil, que rien ne pourrait tirer de son sommeil, et je retourne à la cuisine, j'ai comme une petite faim.


Les émotions, ça creuse, tout le monde le sait, voici venue l'heure des religieuses au café et du thé ; tant pis pour le régime, ce soir je ferai pénitence avec des carottes Vichy.


Je mets le tout sur un joli plateau ocre avec des chameaux, que j'avais acheté au Maroc à un ventriloque qui avait marchandé tout seul et je m'en retourne, sans rien renverser, dans mon antre aux souvenirs.


Je reprends mon journal où je l'avais laissé, c'est-à- dire à peu près à la moitié.

Il commence à faire chaud, j'ôte mon jogging fluo et, en maillot de bain, je plonge dans le passé.

J'arrive à un chapitre crucial, j'en oublierai presque ma religieuse, ça s'est passé en Chartreuse, chez les Pères, on avait fait, avec ma soeur, de la liqueur à la distillerie d'Aiguenoire à Entre-deux-Guiers en Isère, on était tellement soûles qu'on en avait oublié père et mère et qu'on a mis deux jours à se remettre d'aplomb ; c'est le frère Léon qui nous a sauvées avec une tisane de sainteté.

La meilleure, et j'arrive à la fin, ne soyez pas trop déçus, chers lecteurs, c'est quand une motte de beurre a failli faire couler la Bretagne.

Dans un petit village blotti où la terre finit, le beurre salé n'est pas seulement une tradition : c'est une affaire d'état.

La crémière, peu encline à la rigolade, était jalouse de ma tapenade et quand j'ai gagné au concours de la meilleure recette contre son kouign-amann, elle m'a injuriée, me disant d'aller faire des crêpes avec Suzette et chez moi retourner.

Finalement, tout s'est bien terminé, ses paroles acides se sont édulcorées en buvant du cidre ; je la trouvais bien chauvine, mais quand je lui ai parlé de mes collines, je me suis rendue compte que je l'étais aussi.

On a échangé nos recettes, et quand ma tante Coline est venue me chercher, elle a rempli notre brouette de beurre salé.

Sans rancune m'a-t-elle dit en agitant son mouché de pouquette

J'écrirai en rentrant ! T'inquiète !

Je me souviens lui avoir envoyé un exemplaire de cette histoire, avec quelques pots de tapenade et notre amitié s'est ainsi scellée.

Je suis arrivée à la fin du manuscrit, il faisait presque nuit ; mes jambes étaient engourdies, pourtant ... j'avais beaucoup marché.

Je l'ai remis sur l'étagère, à sa place impartie : "Le premier tome de toute une vie" et j'ai souri avec tendresse.

Il y en avait encore une bonne cinquantaine ainsi ; j'ai refermé la fenêtre, et me suis retrouvée à aujourd'hui, en décalage ; là-haut, sur les alpages, bêlaient les brebis.

C'est là que le spleen m'a pris, je suis allée me faire des spaghetti avec une sauce si épaisse que j'ai pensé à l'oncle Henri qui vit à Bourg-en-Bresse et qui m'a toujours dit tu devrais écrire, tu as le diable aux fesses.

Le diable sous la plume, peut-être, oui, mais dans ce monde de bitume où plus rien ne fleurit, je suis très fière de mes écrits.

La lune éclaire la rotonde, au fond du jardin, Papy me lèche la main de sa langue râpeuse.

Je suis heureuse.

Je délaisse les carottes Vichy, ce sera pour demain, pour peu qu'il existe ; moi, je me souviens d'hier ...

(joailes -) 11 juin 2026 - 23h


Modifié par Joailes

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Enfin des mémoires qui ne sont pas d’outre-tombe, où l’on saura que le kouign-amann vaut bien la tapenade, en plus riche et plus sucré !

François-René de la Dernière-Pluie.

Modifié par Jeep

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Un leitmotiv sans doute signifiant dans ce texte, comme dans tous tes écrits, Joailes : la nourriture, qui va, qui vient et qui revient, prenant parfois le pas sur la succession des péripéties. Une étrange proximité (identité ?) entre l'écriture et la nourriture, fusion et confusion. On ressent un besoin de maîtriser ce qui vous échappe toujours.

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