Aller au contenu
View in the app

A better way to browse. Learn more.

Accents poétiques

A full-screen app on your home screen with push notifications, badges and more.

To install this app on iOS and iPadOS
  1. Tap the Share icon in Safari
  2. Scroll the menu and tap Add to Home Screen.
  3. Tap Add in the top-right corner.
To install this app on Android
  1. Tap the 3-dot menu (⋮) in the top-right corner of the browser.
  2. Tap Add to Home screen or Install app.
  3. Confirm by tapping Install.

Les Deux îles (III, 3)

Featured Replies

Posté(e)

Scène 3 – Selkirk, Stradling, le marin, l’aubergiste

Le marin (bâillant, tout en ayant un air amusé quand il aperçoit les trois hommes à table) : Mais c’est que vous êtes bien matinaux, tous autant que vous êtes ! Bonjour mon Capitaine ! Bien le bonjour Monsieur l’aubergiste ! Salut M. Selkirk !

 

Selkirk (froidement) : Je n’ai même pas le droit à un peu de politesse ?

 

Le marin (à Selkirk) : Faut pas m’en vouloir, Monsieur le navigateur, mais j’ai comme dans l’idée que notre petit retour dans le passé vous a pas plu ! Attention : quand je dis ça, c’est pas pour hier ! Oh que non : c’est pour ce que je vois sous les yeux ! Trois hommes à table comme si c’était un cercle des Enfers ! Vous avez de cette rigidité, c’est pas possible ! Faut apprendre à vous détendre, vous savez !

 

Stradling (souriant) : Je reconnais bien là mon vieux compagnon.

 

L’aubergiste (souriant malgré lui) : Je dois reconnaître que sous ses airs de fanfaron, ce marin a le discours juste.

 

Selkirk (tout en fixant le marin) : Je suis d’accord avec vous sur deux points : il est vieux et il fanfaronne. Quant à la justesse, je demande à voir.

 

Le marin (prenant une chaise pour se mettre à côté de Selkirk) : C’est parce que vous et moi, nous avons pas la même idée de la justesse ! Vous, votre justesse, elle s’arrête à avoir le compas dans l’œil ; moi, la mienne, elle pique là où ça fait le plus mal.

 

Selkirk : Je reconnais que notre conversation d’hier m’a quelque peu décontenancé. J’ai eu aussi mes moments de faiblesse : après tout, la nostalgie, ça peut vous user un homme aussi bien qu’une lame de scie coupe du bois. Mais, contrairement à vous Monsieur le marin, je ne me laisse guère aller à mes émotions et contrôle mon comportement autant que je le puis.

 

Le marin : Et moi je crois que c’est pas une bonne idée que vous avez là.

 

Selkirk (froidement) : Et pourquoi donc ?

 

Le marin : Parce que le passé, c’est ce qui nous construit notre présent ! Voilà la bonne vieille sagesse populaire dans la bouche d’un pauvre marin qui va bientôt repartir briquer les ponts ! Les Cinq Ports, M. Selkirk, c’était un très beau navire et vous aviez raison et nous avions tort, c’est entendu ; mais ce navire, à l’heure où je vous cause, à l’heure où on vous cause nous tous, trois idiots à vouloir faire avancer un âne, il est au fond de l’eau pour une moitié et pour l’autre moitié… j’en sais rien et je m’en moque ! Alors, je vois bien que vous vous demandez où je veux en venir avec toutes mes histoires car c’est vrai que j’ai pas la parole facile comme vous mais je vais essayer d’être clair, d’être tranchant puisque c’est comme ça que vous faites depuis qu’on s’est tous retrouvés : votre passé, il s’est détruit et votre présent, vous le détruisez aussi ! Voilà : je suis clair, maintenant ?

 

Selkirk : J’ai une ferme que je tiens à merveille. Mes chèvres me donnent du lait, mon blé se vend comme il faut.

 

Le marin : Oui… et que voulez-vous que ça me fasse ?

 

Selkirk (élevant la voix) : Pardon ?

 

Le marin : Je me souviens de votre dispute avec le Capitaine au sujet de l’état du navire, surtout du gouvernail : un moment pareil, ça s’oublie pas ! J’ai pas non plus oublié notre attitude à tous quand vous nous avez appelés à la mutinerie mais qu’on a pas voulu répondre ! On aurait dû, mes excuses mon Capitaine ! (Stradling hoche de la tête.) Mais je me souviens aussi que vous aimiez beaucoup parler de la terre car vous en venez, pas comme nous deux, le Capitaine et moi. Alors, M. Selkirk, il va peut-être falloir arrêter de jouer l’opposition entre la terre et la mer parce que moi, ça me gave ! Tiens, je vais me faire poète : la mer, c’est que le prolongement de la terre, un peu comme un bras qui prolonge le corps ou le corps qui prolonge la tête. Vous voyez ce que je veux dire ? On est tous à deux pas de la Tamise, vous voulez qu’on sorte pour regarder, vous qui avez l’œil si expert ? On verra quoi ? De la terre d’abord et de l’eau ensuite ! Vous voulez que je vous la fasse dans l’autre sens ? Eh bien on verra d’abord de l’eau et de la terre ensuite ! Ça s’appelle le monde, M. Selkirk, et c’est tout. Vous y pouvez rien et nous non plus, d’ailleurs !

 

Selkirk : Je gère ma ferme depuis mon retour de… l’île. Je l’ai rachetée pour une bouchée de pain mais je l’ai reconstruite, tout seul !

 

Le marin : Bravo à vous ! Et je dis ça sans malice, croyez-le ou non ! Mais si un gars intelligent comme vous, avec les talents qu’il a, peut réussir à faire repartir sa ferme, son moulin, ses chèvres et ce que je sais quoi encore, il peut bien faire repartir sa sale petite caboche toute cabossée, non ?

 

Selkirk (froidement) : Ne dépassez pas les bornes.

 

Le marin : Mais M. Selkirk, c’est vous qui les dépassez, pas moi ! Quand je parlais de vous devant Monsieur l’aubergiste, qu’est-ce que je disais de mal ? Vous pouvez me le dire ? Et vous arrivez, droit comme un poteau, et vous me lancez sans me regarder ou si peu « Quatre ans, quatre mois, quatre jours » ! Un vrai métronome que vous êtes ! Faudrait vous utiliser comme sextant, vous seriez plus utile !

 

Selkirk : J’ai rajouté « pour être exact ».

 

Le marin (riant) : Ciel ! Mais c’est qu’il irait me donner le fouet ! Et c’est vrai parce que vous avez rajouté juste après : « Cela vous rapproche-t-il de trois, de quatre ou même de cinq ans ? » Je me trompe ou pas ? (Selkirk détourne le regard.) Pardi, j’en étais sûr ! Il est tombé dans le piège comme une sardine qu’il est ! Il ne vous faut pas la phrase exacte, M. Selkirk, il vous faut le dernier mot et ça, vous ne l’aurez jamais : personne ici l’aura jamais !

 

Stradling : Il a raison… Alexander.

 

L’aubergiste : Je suis également d’accord… Monsieur le navigateur.

 

Selkirk (pensif) : La mémoire, n’est-ce pas ? Ma mémoire se veut exacte, elle l’est d’ailleurs, mais elle reste… ma mémoire.

 

Le marin : Oui M. Selkirk : la mémoire, chez vous, elle reste, c’est tout votre problème. Je vous en veux pas, vous nous aviez prévenus et c’est nous qu’avons pas écouté ! Mais on a su passer à autre chose ! Et je vais continuer puisque, décidément, je me sens l’âme poétique ce matin : un petit voyage au grand air, je pense que ça vous ferait le plus grand bien, peut-être même un retour sur votre île, pour de vrai, pas dans le passé comme on a fait tous les deux : un vrai voyage, avec le vent, avec les voiles, avec les embruns, avec tout, quoi !

 

Stradling (au marin) : C’est ce que je proposais.

 

Le marin (surpris) : Oh ? Alors moi aussi je peux être capitaine !

 

Stradling (souriant et lui saisissant la main) : Vous l’êtes déjà dans mon cœur.

 

Le marin : Merci.

 

Selkirk : Je suis très touché par cette effusion de bons sentiments mais j’ai du travail qui m’attend à la ferme. Pour reprendre votre poésie, Monsieur le marin, une ferme est comme un navire : elle doit filer elle aussi, sous le coup du vent également, parce que les éléments ne lui font pas de cadeau.

 

Le marin : Je comprends. Mais vivre avec vos chèvres, c’est pas comme un peu vivre sur votre île ?

 

Selkirk : Je ne vis pas seul.

 

Le marin (en regardant l’aubergiste) : Oui, c’est ce que j’ai cru comprendre. Mais ça vous aide vraiment, d’avoir cette compagnie-là ?

 

Selkirk : Je ne vous permets pas de parler de ma compagne de cette manière.

 

Le marin : Je ne cherchais pas à être grossier, c’est mon langage à moi, c’est tout. Mais si vous tenez vraiment à y retourner, dans votre ferme, allez-y : moi, je vous retiens pas ! Par contre, je crois que c’est toujours une bonne idée qu’avant de reprendre la route, vous fassiez une petite escale sur votre île, la vraie. La revoir vous permettrait de l’oublier.

 

L’aubergiste : Je m’assurerai qu’en votre absence, votre compagne ne manque de rien.

 

Stradling : Et je couvrirai les frais pour que votre ferme n’en pâtisse pas.

 

Selkirk : Pourquoi ? Pourquoi ? Quand je me répète, ce n’est pas une faute. Pourquoi faites-vous cela pour moi ? Et pourquoi devrais-je accepter de le faire avec vous ?

A suivre.

Posté(e)
  • Semeur d’échos

En pleine confrontation, les caractères se dévoilent et la suite est habilement préparée.

Une scène au cours de laquelle l'action prend un tournant d'importance, tout en restant en suspend pour ménager le suspense.

Account

Navigation

Configure browser push notifications

Chrome (Android)
  1. Tap the lock icon next to the address bar.
  2. Tap Permissions → Notifications.
  3. Adjust your preference.
Chrome (Desktop)
  1. Click the padlock icon in the address bar.
  2. Select Site settings.
  3. Find Notifications and adjust your preference.