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Les Deux îles (III, 2)

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Scène 2 – Selkirk, Stradling, l’aubergiste

L’aubergiste (d’un ton surpris) : Oh, veuillez m’excuser, Monsieur le Capitaine, je ne savais pas que vous étiez là : bonjour à vous, j’espère que vous allez bien.

 

Stradling : Bonjour à vous, Monsieur l’aubergiste. Et je vous en prie, point trop d’égards pour moi, surtout que je suis un vilain voleur !

 

L’aubergiste : Comment cela ?

 

Stradling : Je me suis permis de prendre votre place derrière le comptoir et d’aller y récupérer deux nouveaux verres !

 

L’aubergiste : Ah ! Ah ! Ah ! Vous avez bien raison : deux verres, voilà qui devrait valoir la corde ! (Il se reprend.) Oh, pardon : je ne voulais pas rappeler de mauvais souvenirs, ce n’était qu’une mauvaise blague…

 

Stradling : Ne vous en faites pas, je ne vous ferai point corriger pour insubordination ! Par contre je souhaitais que vous soyez notre témoin, à M. Selkirk et moi.

 

Selkirk (froidement) : Je ne trouve pas cela drôle.

 

L’aubergiste (moins sur un ton froid mais sur la réserve néanmoins) : Je dois reconnaître que, pour une fois, je suis d’accord avec Monsieur.

 

Stradling : Vous me comprenez mal, tous deux. Avant votre arrivée, Monsieur l’aubergiste, nous discutions, M. Selkirk et moi, et je lui ai fait une proposition.

 

Selkirk : Un mariage apparemment ?

 

Stradling (à l’aubergiste) : Vous connaissez, Monsieur, l’histoire du navire qui porte le nom de votre auberge. J’ai d’ailleurs appris comment vous l’avez su mais passons, nous aurons tout le temps d’y revenir. Ce que je proposais à M. Selkirk ici présent, c’est de l’emmener avec moi en voyage pour y faire escale sur l’île où… je l’ai abandonné.

 

Selkirk : Qu’avez-vous besoin de raconter notre histoire ? Elle nous appartient !

 

Stradling (sortant un livre de sa poche) : Du tout M. Selkirk et pour deux raisons. La première, que vous le vouliez ou non, c’est que nous appartenons à l’humanité et il est du droit de celle-ci de faire le récit de sa propre destinée. Je suis d’accord avec vous sur ce point que nous n’avons ni l’un ni l’autre un intérêt à figurer dans ce récit gigantesque qu’on appelle l’Histoire mais c’est ainsi. La seconde, là encore que vous le vouliez ou non, c’est que notre mésaventure, vous m’excuserez si je n’ai pas un autre mot à utiliser, a été exploitée par l’un de nos auteurs. Il s’est inspiré de votre vie sur l’île pour écrire un roman mais j’avoue que je n’en ai pas terminé la lecture…

 

Selkirk : Parce que vous n’y apparaissiez pas à votre avantage ?

 

Stradling : Nullement : je n’y apparais point du tout et j’en suis bien content, figure-vous. Non, ce qui m’a gêné dans la lecture, c’est le personnage que vous deveniez, un nom différent certes mais un personnage qui sort grandi de son aventure quand vous, vous en sortez petit.

 

Selkirk (élevant la voix) : Qui m’y a mis, sur cette île ?

 

L’aubergiste (à Stradling) : S’il vous plaît, Monsieur le Capitaine, ne le poussez pas à bout. Je sais de quoi cet homme est capable.

 

Stradling (tout en regardant Selkirk) : Alors adressez-vous à lui en homme ! Pardonnez mon expression, je viens de me rendre compte qu’elle prêtait à confusion : ce que je voulais dire, c’est qu’il vous faut pour commencer par considérer M. Selkirk pour ce qu’il est.

 

L’aubergiste (à Stradling) : Je l’ai vu à l’œuvre, cela m’a suffit, je n’en veux plus.

 

Stradling : Voilà pourquoi je parlais d’un témoin, Monsieur. Vous êtes homme de commerce, je suis homme de mer mais M. Selkirk, quel homme est-il, lui ?

 

Selkirk (froidement) : L’homme qui se suffit à lui-même.

 

Stradling : Et moi je crois que non.

 

Selkirk (même jeu) : Que savez-vous de moi ? D’un autre côté, vous m’avez fait, nous pouvons donc considérer que vous êtes en quelque sorte mon père de conscience. Cette paternité-là, je ne vous la discute pas : elle est entièrement de votre responsabilité.

 

Stradling : Je le reconnais mais un père peut parfois essayer de se corriger et, de ce fait, tenter de corriger son fils ? Ne le croyez-vous pas ?

 

Selkirk : Le fils est resté trop longtemps éloigné.

 

L’aubergiste (à Stradling) : Je vous le répète, Monsieur le Capitaine, vous jouez à un jeu dont vous ne connaissez pas les conséquences.

 

Stradling (à l’aubergiste) : Je ne les connais que trop bien ! Mais connaître n’est pas vivre ! Et c’est pour cela que je vous parlais d’être notre témoin : je serais curieux de vous entendre narrer ce qui vous est arrivé entre M. Selkirk et vous. Je précise bien de votre bouche, et avec le maximum de détails, car tout ce que j’ai appris est bien pauvre, et d’une bouche qui m’est chère mais qui n’avait, pour le coup, pas grand-chose à dire.

 

L’aubergiste (à Stradling) : Eh bien…

 

Stradling (à l’aubergiste, en désignant Selkirk puis lui-même) : Pas qu’à moi, Monsieur, pas qu’à moi : où s’en trouverait l’intérêt ? A nous deux, je vous en prie !

 

L’aubergiste : Je ne comprends pas…

 

Selkirk : Moi que trop !

 

Stradling : Monsieur l’aubergiste, je comprends que ce souvenir vous fasse mal mais il me fait peut-être plus mal à moi qu’à vous. Et je pense sincèrement que le raconter, avec vos mots à vous, vous ferait le plus grand bien. (Il désigne leur table.) Je vous en prie : installez-vous, vous êtes ici chez vous et tous les trois sommes à égalité. Oublions les titres et les grades et parlons simplement, s’il vous plaît !

 

Selkirk : Vous n’y arriverez pas comme cela.

 

Stradling : Je vous saurais gré de m’en laisser seul juge. Monsieur l’aubergiste, nous sommes à vous.

 

L’aubergiste (hésitant d’abord puis s’affermissant de plus en plus) : Eh bien, comme je l’ai raconté hier à ce marin qui semble votre ami, du moins qui a navigué sous votre commandement, j’ai beaucoup voyagé pour mon commerce et, par habitude, j’ai fait le choix de donner un numéro à chaque auberge que j’ouvrais dans un nouveau port. Londres était la cinquième ville car c’est qu’il en faut du temps, pour un homme comme moi, d’accéder à une telle cité ! Automatiquement, suivant mes habitudes, j’appelais donc mon auberge Les Cinq Ports. Les affaires avaient bien commencé, à l’époque je ne savais pas que c’était le nom d’un navire à la si tragique destinée et si je l’avais su, croyez bien que j’aurais changé mes habitudes ! Bref : cela faisait quelques semaines quand ce monsieur…

 

Stradling : Son nom ! Son nom s’il vous plaît ! Redonnez-lui son nom pour lui redonner son humanité !

 

L’aubergiste : Je disais donc : quand M. Selkirk est entré brutalement, un jour, alors que la salle était remplie de monde. Cela m’a sauvé, je crois, car il a marché froidement vers moi, me fixant du regard… Je ne savais pas comment réagir, c’était la première fois : j’avais toujours entretenu de bonnes relations avec mes clients, peut-être un ou deux ivrognes mais pas plus et, surtout, je les connaissais ! Mais cet inconnu qui s’avance vers moi comme le Diable, j’ignore pourquoi, je suis resté, debout, comme figé, peut-être même comme hypnotisé. Et sans rien dire, je crois d’ailleurs que c’est cela qui m’a le plus troublé, sans une seule parole !, il se jette sur moi, me serre la gorge au point de m’étouffer ! Si les autres clients, que Dieu les en remercie, n’étaient intervenus, je ne serais plus là pour vous servir, croyez-le bien. Cela vous suffit-il comme récit ?

 

Stradling : C’était très bien, merci à vous. Et très courageux par ailleurs, je le souligne. Mais qu’a-t-il fait que vous n’avez pas déposé plainte contre M. Selkirk ? Une agression devant témoin, cela aurait pu lui valoir cher !

 

L’aubergiste : Je ne veux rien avoir affaire avec les autorités ! (Il se reprend.) Je vous prie de m’excuser, Monsieur le Capitaine, je ne voulais pas me montrer irrespectueux mais je préfère rester loin des histoires judiciaires, c’est tout.

 

Stradling : Je comprends, rassurez-vous. Mais n’y avait-il pas autre chose ? Je le soupçonne : avec mon expérience, je sais lire le cœur des hommes. Il est juste dommage (en regardant Selkirk) que je n’ai pas appris à lire plus tôt.

 

L’aubergiste : J’avoue sans honte qu’il y avait aussi l’intérêt. M. Selkirk m’a bien payé et m’a proposé en plus une belle rémunération mensuelle si j’acceptais de le laisser boire son lait de chèvre quand il venait chercher ses provisions. D’après lui, c’était plus pratique car mon auberge se trouve en face du magasin où il fait ses achats.

 

Stradling (à Selkirk) : Comprenez-vous maintenant l’homme que vous êtes devenu ?

 

Selkirk (froidement) : Non. J’ai commis une erreur et j’en paye le prix encore aujourd’hui. Il ne m’a pas fallu dix-sept ans pour m’en rendre compte.

 

Stradling : Moi, il y a une chose que je ne comprends pas. Pourquoi vous montrez-vous violent avec quelqu’un qui ne vous a rien fait, ou si peu !, et n’en faites rien quand je me présente à vous ?

 

Selkirk : La violence résout l’incident, la rancune l’entretient.

 

Stradling : La violence exclut aussi l’homme, la communauté le retient… ou pas selon la gravité du cas.

 

Selkirk : Votre culpabilité est plus grave.

 

Stradling : Vous avez raison et c’est bien la raison pour laquelle je vous ai proposé, et de la manière la plus sérieuse qui soit !, ce voyage jusqu’à votre île. Ce que je cherche, M. Selkirk, ce que je veux même puisque là c’est plus ma volonté que mon intellect qui parle, c’est vous ramener parmi les hommes.

 

Selkirk : C’est déjà fait mais ce sont des pirates qui m’ont ramené.

 

Stradling : Et moi je ne crois pas. Ils n’ont fait que ramener l’enveloppe corporelle quand l’esprit, lui, est encore à chercher de l’ombre sur son île !

 

Selkirk (froidement) : Ne me poussez pas à bout.

 

L’aubergiste (calmement) : Écoutez-le, Monsieur le Capitaine.

 

Stradling : Et moi je n’écoute que ma conscience ! (Il se saisit de la cruche qui contient le lait de chèvre.) Quand on est un homme, on ne boit pas de lait ! Même le chevreau cesse de s’allaiter auprès de sa mère et il est grand temps, M. Selkirk, que votre île cesse de porter à vous ses deux mamelles !

 

Selkirk (froidement) : N’insultez pas mon île.

 

Stradling : Votre île ? Votre personne ? Votre conscience ? Il faut clarifier les choses car l’on s’y perd, M. Selkirk !

 

Selkirk : Je suis ce que je suis devenu, je fais ce que j’ai appris à faire seul, et le goût du lait de chèvre m’est agréable : vous n’avez pas le droit de m’en priver.

 

Stradling : Non, vous avez raison. Mais résumons-nous si vous le voulez bien : si j’analyse à mon tour, vous venez chaque mois chercher vos provisions dans le magasin d’en face puis vous passez dans cette auberge boire votre lait de chèvre, seul, à l’écart des autres, après un accrochage violent qui aurait pu laisser un mort dans cette salle. Je vous répète ce que je vous disais tout à l’heure, M. Selkirk : vous n’êtes plus qu’un automate, aussi bien remonté qu’une pendule ! Je reviens à la prochaine lune et je vous retrouve encore dans les nuages de ce nappage crémeux ! Vous dites que le goût du lait de chèvre vous est agréable, moi je dis que c’est être la chèvre qui vous fait plaisir !

 

Selkirk (en frappant la table de la main) : Je ne suis pas un animal !

 

Stradling : Non, vous êtes pire : un objet sans conscience ! La chèvre, elle au moins, peut être utile par son lait ou, dans certaines malheureuses occasions, pour servir de proie : mais vous, à quoi êtes-vous utile, M. Selkirk ? Allez, répondez-moi : quelle est votre utilité ?

 

Selkirk (se levant subitement et toisant Stradling) : Je ne suis utile à personne ! A personne si ce n’est qu’à moi, et c’est déjà bien suffisant !

 

Stradling : Et vous appelez cela être humain ?

 

Selkirk (se rasseyant) : J’appelle cela être un survivant.

 

L’aubergiste : Mais Monsieur le Capitaine est aussi un survivant…

 

Selkirk (froidement) : Je ne vous permets pas.

 

L’aubergiste (à Selkirk) : Écoutez, M. Selkirk, moi aussi vous finissez par m’agacer avec vos grands airs ! Ce que l’on vous a fait est indigne, nul ne dira le contraire, pas moi du moins : quand j’ai appris votre histoire, je m’en suis voulu d’avoir donné ce nom des Cinq Ports à mon auberge, croyez-le ou non. Mais je crois que vous ne voulez plus croire et c’est tout.

 

Selkirk (à l’aubergiste) : Je ne crois qu’en moi-même.

 

L’aubergiste : Alors pourquoi venir dans mon auberge une fois par mois, parfois le lendemain et encore le lendemain comme c’est le cas aujourd’hui ?

 

Selkirk : Puisque c’est ainsi, je pars.

 

L’aubergiste : Vous ne répondez pas à ma question, M. Selkirk.

 

Stradling (d’un ton doux) : Auriez-vous peur d’admettre qu’une partie de vous-même croit encore en l’être humain ?

 

Selkirk (s’essuyant machinalement ses yeux qui commencent à pleurer) : Je ne viens que par habitude.

 

Stradling : Mais cette habitude, elle vous tue !

 

L’aubergiste : Oui, je le vois bien depuis toutes ces années : vous êtes de plus en plus froid.

 

Selkirk : S’habituer donne froid.

A suivre.

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  • Semeur d’échos

Affrontement qui se nourrit à une formidable rancune. De graves questions se posent: le traumatisme justifie-t-il l'égoïsme, par exemple.

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  • Semeur d’échos

Une discussion tendue, les nerfs sont à vif, la tension, palpable et les enjeux d'importance.

Tout cela fait une scène bien menée !

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