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Les Deux îles (II, 5)

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Scène 5 – Selkirk, le marin

La scène représente Más a Tierra mais cette fois-ci ce n’est plus la plage mais l’intérieur de l’île : une plaine avec quelques arbres, des outils à terre mais de nouveaux aussi, fabriqués à la main. Selkirk est au milieu, le marin sur le côté.

Le marin : Eh bien, M. Selkirk, vous vous placez vite au milieu cette fois ! Il faut dire que c’est votre domaine à vous, votre île ou votre cachot : je sais pas, appelez ça comme vous voulez, c’est votre bon droit ! Par contre je suis un peu perdu : on est en quelle année ?

 

Selkirk (regardant un arbre avec des traits sur le tronc) : Quatre années ! Cela fait exactement quatre années !

 

Le marin (d’un ton ironique) : C’est un drôle d’anniversaire ! Cela doit donc nous faire 1708 ou 1709 parce qu’on vous a laissé dans les derniers mois de l’année 1704 et je peux pas être sûr que vous ayez commencé à compter dès le début !

 

Selkirk (le regardant sévèrement) : Quatre années ! Il n’y a pas de quoi rire ! Et je me moque bien quelle date cela peut faire pour vous : 1708 ou 1709 ? Eh donc ! Savais-je ce qu’il se passait en Europe pour avoir besoin de mesurer le temps de manière aussi exacte ? Non ! Quand je dis « quatre années », Monsieur le marin, c’est à partir du moment où je suis devenu mon propre maître !

 

Le marin (d’un ton plus doux) : Je vous l’ai déjà dit, M. Selkirk : vos grands airs, avec moi, ça marche pas ! Et puisque vous parlez d’être votre propre maître, j’ai encore une petite leçon à vous donner : personne n’est son propre maître ! L’enfant, il obéit à ses parents ; l’adulte, il obéit à son patron ! Et quand bien même certains pourraient se mettre dans leur vilaine tête qu’il y a qu’eux sur cette bonne vielle terre, je m’en vais vous les tromper : même au-dessus de vous, M. Selkirk, seul que vous étiez sur ce caillou, y’avait quelqu’un ! Je sais pas qui mais quelqu’un, c’est sûr.

 

Selkirk (d’un ton dédaigneux) : Certainement pas le Capitaine Thomas Stradling !

 

Le marin : Vous pensiez pas pareil quand vous avez vu notre cachot !

 

Selkirk (qui commence à s’emporter) : Et mon cachot, qui l’a vu ? Oui, je vous ai tous observés et oui, je reconnais que vous avez souffert vous aussi ! Mais ce qu’on ne vous donnait pas, moi je devais me le donner moi-même ! Tenez, prenons le feu ! La chaleur réchauffe peut-être l’âme mais les flammes aident à faire cuire la viande et à ne pas avoir froid. Il m’en a fallu, du temps, pour trouver comment faire un bon feu mais j’y suis arrivé ! Pourquoi ? Parce que j’ai l’œil expert, voilà ! Alors j’ai tâtonné, j’ai essayé, j’ai échoué mais j’ai fini par réussir. Et cette petite étincelle, ce fut l’extinction de toute vie autour de moi ! Car j’étais seul ! Vous comprenez ce que je vous dis là ? Seul ! Et la solitude n’apporte rien aux objets sinon qu’un vague souvenir sentimental : c’est bien pour cela que j’ai très vite fabriqué mes propres outils ! Moi seul ! Un outil que l’on vous donne accroche forcément un souvenir, un quelque chose qui vous retient, que sais-je ?, le sourire de celui qui vous l’a vendu ou qui vous l’a prêté ! Mais l’outil que l’on se fabrique soi-même, il n’apporte qu’une chose : son utilité !

 

Le marin : J’ai plus l’impression que le seul vrai outil que vous ayez façonné sur cette île, c’est vous-même, M. Selkirk ! Vous avez toujours été doué pour la technique, je vous dois bien ça, mais vous avez jamais été doué pour la vie, je le reconnais maintenant.

 

Selkirk (même jeu) : Et que m’importe ? De quel Selkirk parlez-vous donc ? Celui qui était sur le navire et qui a tout fait pour vous convaincre de descendre avec lui ? Ou celui qui se tient désormais devant vous, sur ce rocher, dénudé comme au premier jour, sous un soleil qui ne révèle rien, sous une pluie qui ne lave aucune souillure ? N’avez-vous donc toujours pas compris que je n’ai rien à apprendre ni à pardonner ? Voilà ce que j’appelle la vie : être son seul maître, ne rien devoir à personne, ne point présenter ses excuses (elles abaissent !) et ne point proposer son pardon (il abaisse aussi !). Sur une île comme celle-là, Monsieur le marin, il faut savoir rester droit, debout… figé. (Sur ce mot il s’arrête un temps. Il fait quelques pas, chancelle, s’appuie sur un arbre.) Oui, figé ! Mesurer le temps pour soi-même, c’est le figer pour l’éternité ! C’est l’autre qui donne au temps toute sa relativité ! Avec qui ai-je discuté sur mon île ? (On entend les mêmes cris que dans la scène 2.) Avez-vous entendu ? Vous ignorez bien sûr de quoi il s’agit mais moi, je peux vous le dire : c’est un perroquet suivi d’une chèvre et d’un phacochère ! Et je peux même être plus précis : le phacochère a effrayé la chèvre qui cherchait à s’alimenter et, pauvre biquette, en s’enfuyant, celle-ci a elle-même effrayé le perroquet qui s’est envolé de son arbre ! Pauvre oisillon, chassé lui aussi. Pauvres tous les deux, chassés il est vrai, mais pouvant revenir. Quand suis-je revenu, moi ?

 

Le marin : Je vais être franc avec vous, M. Selkirk : jamais.

 

Selkirk : Et vous avez raison ! (Il se met à pleurer, s’essuyant les yeux sans s’en apercevoir.) N’avez-vous pas entendu ce que j’ai dit il y a quelques instants ? Ce sont les autres qui vous aident à définir le temps mais qui était là pour m’aider à le définir, moi ? Personne. Donc oui, Monsieur le marin, votre verdict est sans appel : jamais je ne suis revenu et jamais je ne reviendrai !

 

Le marin : C’est pas ce que le Capitaine pense…

 

Selkirk : S’être montré grand dans la défaite n’excuse pas d’avoir été méprisant dans la victoire ! Quelle victoire d’ailleurs ! Des paroles en l’air, qui n’avaient aucun poids ! Ses paroles se sont-elles élevées jusqu’au ciel ? J’en doute fort ! Les miennes, personne ne les a entendues. (Il se rend compte qu’il s’est essuyé les yeux et regarde ses mains. Il rit.) Des larmes ! Quelle triste mécanique des yeux !

 

Le marin : Peut-être la naissance de votre nouvelle humanité ?

 

Selkirk (fermement) : Certainement pas ! L’être humain n’est qu’un tronc et les larmes qui coulent de ses yeux ne viennent que de la pluie battue par le vent. Regardez ! (Il montre ses mains.) Mes mains ne sont-elles pas déjà sèches ? N’est-ce pas la preuve que le mécanisme naturel a joué sans même que nous nous en rendions compte alors que nous parlions ? Le vent aura séché mes larmes, rien de plus, rien de moins.

 

Le marin : Moi je veux voir du plus.

 

Selkirk : Vouloir n’est pas voir, j’en sais quelque chose sur cette île.

 

Le marin : Nous aussi, M. Selkirk, nous l’avons appris.

 

Selkirk : Alors, puisque je suis tout de même curieux, que croyez-vous voir de plus en moi, Monsieur le marin ?

 

Le marin : En vous ? Rien. En nous ? Que le temps a passé parce que nous avons parlé.

Fin de l’Acte II

A suivre.

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Subtil débat qui n'est pas sans écho métaphysique.

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Un échange des profondeurs qui ne laisse pas de séduire !

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