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Accents poétiques

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Les mondes glissants 

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Les mondes glissants 

 

 

Je me réveillai ce matin avec le sentiment que quelque chose avait bougé dans la texture du monde. Rien de spectaculaire : la lumière semblait la même, filtrée par le rideau de dentelle, mais elle vibrait, comme si elle hésitait entre clarté ou poussière.

 

En descendant dans le métro, je voulus saluer la guichetière. Mais à peine avais-je glissé ma pièce dans la fente que la main de l’employée changea de forme : les doigts s’allongèrent, la peau se hérissa de brindilles, et dans un froissement sec, elle devint un balai dressé derrière la vitre, poursuivant son balancement mécanique.

 

Je ne criai pas. Je fis juste un pas en arrière, fascinée. Le balai-guichetière se mit à vibrer puis, comme si l’eau l’avait happé, il se dissout en écailles d’argent. Une carpe ondulait maintenant dans une bulle d’air, ouvrant la bouche, muette. Elle me fixait, implorante, puis se contracta brusquement pour devenir un lapin gris, tremblant sur le comptoir.

 

Les voyageurs, autour, ne remarquaient rien. Chacun restait collé à son téléphone. Ils passaient devant la vitre comme si le monde n’avait pas bronché. Était-ce moi qui délirais ? Je clignai des yeux, mais la guichetière était revenue à sa place, les cheveux bien tirés. Elle me lança un regard terne :

 

- Vous comptez entrer ou philosopher devant le tourniquet ?

 

Je bredouillai une excuse et me glissai à l’intérieur en retenant un rire nerveux. Le métro sentait la poussière et le métal chaud. Je ne savais plus si je devais craindre ou savourer ce qui venait de se passer. Dans le wagon, je retrouvai ma vieille amie Jeanne.

 

- Tiens, dis-je, je ne pensais pas te voir ici !

 

- Moi non plus, répondit-elle en souriant.

 

Sa bouche s’ouvrit, démesurée. Sa peau prit un reflet de sel ; en une seconde, elle était devenue baleine, son dos arrondissant la banquette. Puis la baleine se dissipa en plumes colorées, et une minuscule perruche percuta mon épaule avant de se poser sur la barre métallique. Elle pencha la tête et la perruche devint femme : talons, robe blanche, vague blondeur. Je reconnus Marilyn Monroe, qui me lança :

 

- Tout n’est qu’un souffle, darling.

 

Je me levai brusquement ; les voyageurs me dévisagèrent. À leurs yeux, Jeanne n’était qu’une femme ordinaire, maintenant plongée dans un roman de poche. Je compris que j’étais la seule à percevoir ces glissements, ces dérapages d’être.

 

Tout au long de la journée, les métamorphoses continuèrent, comme un virus discret qui rongeait la stabilité des choses. Le boulanger se changea tour à tour en fourneau incandescent, en pigeon ramier, puis en petit garçon qui chantait très fort. Le facteur, à ma porte, devint nuée de papillons. Même les objets se mettaient à hésiter sur leur nature : ma tasse oscillait comme une enclume qui rêve d’océan, ma montre battait au rythme d’un cœur étranger.

 

En fin d’après-midi, tout, absolument tout, s’était mis à « glisser ». Les murs, les gens, les sons. Je voulus me réfugier au parc, pensant que les arbres, eux, garderaient leur sérieux végétal. Mais non : le platane le plus proche se mit à onduler, ses racines se mouvant sous la terre comme des tentacules, ses feuilles chuchotant des mots oubliés. Tout vibrait. Le vent prit l’aspect d’un vieil homme translucide qui posa sa main sur mon épaule.

 

- Ce n’est pas eux qui changent, dit-il doucement. C’est le monde qui te montre ses coulisses.

 

Sa voix se dissipa. Le banc fondait sous moi. L’herbe devenait mer ; les passants, poissons ; les immeubles, falaises d’écume. Je marchais, ou nageais, dans une ville-océan où rien n’avait de contour fixe. Tout se brouillait. Je pensai : peut-être que je ne suis qu’un passage, moi aussi, une mue entre deux formes. Peut-être que la guichetière, le lapin, la baleine, la perruche et Marilyn ne faisaient que me montrer ma propre instabilité.

 

Quand la nuit tomba, la Lune prit la forme d’un œil immense. Il cligna, et tout s’arrêta. Plus de vent, plus de sons. Comme si le manège venait de cesser de tourner. Au centre de ce silence parfait, je compris : les métamorphoses n’étaient pas des anomalies, mais le vrai visage du monde. C’était nous, figés dans nos certitudes, qui étions l’accident.

 

 

FIN

Posté(e)

"- Ce n’est pas eux qui changent, dit-il doucement. C’est le monde qui te montre ses coulisses." : un texte tragique sur une héroïne qui ne voit que trop bien la face cachée des personnes qui l'entourent. La lucidité fait mal, comme le souligne la dernière phrase de votre texte, presque un aphorisme.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci Nils pour cette lecture et ce commentaire si pertinent !

La valse des apparences nous joue parfois de sacrés tours !

≖‿≖

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Alors, le Lapin d'Alice existe vraiment! Subtile sape de la réalité que ce récit drôle et poétique, qui amène à un questionnement philosophique tout à fait pertinent, même s'il repose sur une fiction hyperbolique. De fait, c'est bien nous qui sommes des accidents, êtres plongés dans une existence plus ou moins gouvernés par l'aléatoire. J'aurais voulu en discuter avec le Lapin, mais il n'a jamais le temps!

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci Thierry pour cette lecture et cet humour !

Ce que nous voyons n'est pas la réalité, mais notre réalité. Un monde cohérent, stable, pluridimensionnel, mis en place (en fait filtré, organisé) par nos sens et notre "intelligence" humaine.

Notre intelligence, parlons-en ! Celle d'un grand singe, tout au plus (note bien que je n'ai rien contre les singes).

( ͡° ͜ʖ ͡ -)

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