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Le dernier chant de la Sérénissime

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Le dernier chant de la Sérénissime

 

Sous les voûtes d’un palais qui s’effritait sur les eaux sombres, deux hommes étaient assis face à face à une table d’ébène. L’air sentait la cire fondue et les algues. Dehors, la lagune se taisait, comme un souffle qui hésite. Les gondoles glissaient sans bruit, silhouettes noires sur le miroir du canal. Une bougie trembla, et son reflet vacilla sur les visages des joueurs : Mozart, vêtu de soie claire, l’œil fiévreux et Arlequin, masqué, chamarré, étincelant de malice.

Sur la table, deux dés d’ivoire brillaient entre leurs mains comme deux astres miniatures. C’était avec eux qu’ils devaient trancher le sort de Venise. Mozart effleura les dés du bout des doigts, comme s’il jouait une note délicate sur un clavecin invisible.

- Le hasard n’existe pas, dit-il tout bas. Il n’est que la musique qu’on ne comprend pas encore.

- Par ma foi, maître Wolfgang, tu veux toujours diriger la symphonie du monde  ! Mais ce soir, c’est le hasard qui sera compositeur.

Arlequin secoua les dés au creux de sa main gantée. Un tintement sec brisa le silence, comme le cliquetis d’un chapelet profane. Les dés roulèrent, puis s’arrêtèrent. Un six et un trois. Le zanni pencha la tête, satisfait.

- Neuf, dit-il. Venise sera à moi.

La flamme vacilla. Dans le lointain, un écho de carillon monte de Saint-Marc. Mozart ne bougea pas.

- Ce n’est qu’un début, murmura-t-il. Il faut que la musique réponde. Toujours le thème, puis la variation.

Il prit les dés, les caressa longuement, puis souffla dessus. Les dés tournèrent, planèrent, et retombèrent avec une grâce infinie. Cinq et quatre. Neuf aussi. Arlequin tressaillit.

- Égalité  ? Voilà qui est rare.

Une ombre passa sur le plafond orné de fresques effritées. Peut-être un nuage, ou bien l’âme de la ville elle-même qui écoutait, suspendue. Arlequin se pencha vers Mozart, ses grelots tintant doucement.

- Tu crois vraiment que Venise t’appartient  ? Que les dés parlent une troisième fois.

Mozart acquiesça. Ensemble, ils saisirent les dés. Ceux-ci tournèrent, rebondirent, puis s’immobilisèrent avec un petit bruit sec. Six et trois. Neuf. Arlequin leva lentement la main, le geste théâtral.

- Neuf, encore. C’est moi qui l’emporte, maître Mozart. Cette fois, le hasard a choisi son prince.

La flamme des bougies vacilla brusquement, projetant dans la salle des ombres nettes, cruelles. Mozart, l’air las, laissa tomber sa main.

- Alors c’est fait, murmura-t-il. Venise t’appartient.

Arlequin éclata de rire, mais son rire n’était plus celui d’un joueur, ni d’un poète. Il était métallique, grisé de triomphe. Cadillac et gratte-ciel.

- Oh, je saurai en faire quelque chose  ! Finis les palais qui s’effritent, les gondoles lentes, les chansons qui traînent jusqu’à l’aube. Place à la joie moderne, au spectacle perpétuel  !

Il s’approcha de la fenêtre, d’où l’on voyait la lagune, ce miroir tremblant d’argent. Sa voix se fit grandiose, parodique.

- Ici, sur ces eaux inutiles, j’élèverai des montagnes russes  ; la place Saint-Marc deviendra un immense carrousel  ; les pigeons, dressés, tireront des feux d’artifice ! Et les gondoles  ? Des nacelles électriques  ! On paiera à l’entrée, bien sûr  : le rêve aura son ticket.

Mozart le regardait, muet. Ses doigts, involontairement, cherchaient le vide, comme s’ils voulaient rejouer une note pour empêcher le cauchemar de se poursuivre.

- Tu veux faire rire où il faut rêver, dit-il enfin. Venise n’est pas un parc, Arlequin. C’est un mirage. Si tu cherches à la capturer, elle se brisera comme une bulle de savon.

Arlequin se tourna vers lui, et sous son masque, on devina un sourire d’enfant cruel et tyrannique. Dehors, déjà, la mer semblait se couvrir de structures d’acier qui jaillissaient des flots, lumineuses et vides. Des silhouettes de touristes sans visage avançaient dans la brume, un bracelet au poignet, un cornet de glace à la main. Mozart recula comme devant un fantôme.

- Voilà donc le masque que tu préfères  : celui du profit.

- Allons, mon cher Wolfgang  ! Ne sois pas tragique. Les temps changent.

Un grand rire s’éleva, puis s’éteignit, emporté par le vent de la lagune. Mozart se leva, lentement.

- Tu as gagné. Mais souviens-toi : quand la musique s’arrête, tout s’effondre.

Il prit son manteau et s’en alla. Avant de franchir la porte du palais, il se retourna une dernière fois. À travers la fenêtre, il aperçut Arlequin, brandissant ses dés comme un sceptre grotesque dans une main et dans l’autre, agitant une canette de soda light. Autour de lui, la lagune brillait d’un faux éclat, celui des néons. Mozart sourit faiblement.

- Ainsi s’éteint la poésie, dit-il tout bas. Non dans le vacarme d’un empire, mais dans la musique d’une caisse enregistreuse.

Il ferma la porte derrière lui. Le bruit de la serrure résonna longtemps, comme un dernier accord suspendu dans le vide. Et Venise resta livrée à Arlequin, devenu gérant d’un rêve transformé en produit. Sur la place Saint-Marc, des automates costumés jouaient des airs de Mozart en boucle, leurs mécanismes grinçant doucement sous les paillettes. Les touristes applaudissaient sans écouter.

Dans la brume du matin, un oiseau passa sur le Grand Canal. Son cri s’éteignit au loin, au-dessus de ce monde qui ne croyait plus aux miracles. Fallait-il vraiment s’en étonner  ? Le jeu, après tout, n’avait jamais eu qu’un seul Maître : le dieu Argent. Et qu’une seule ambition : dominer.

 

FIN

Modifié par Alba

Posté(e)

Un texte d'une grande tristesse et que j'ai lu comme une toile de Canaletto avec, au fond, un peu de Georges de La Tour et du Caravage...

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Oui, une nouvelle un peu triste, fin de règne... et avènement d'un nouveau dieu à la canette de Coca Light (on peut aussi y voir une satire d'un personnage qui fait beaucoup parler de lui en ce moment).

Merci pour cette lecture, Nils !

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Je me gondole à l'idée que le sort de la ville se règle en deux coups de dés pendant que les gondoles passent en mode furtif pour pas déranger !

Mozart avait raison : quand la musique s'arrête, tout s'effondre.

Mais là, c'est pire : elle continue en boucle, version supermarché.

La poésie qui s'éteint "dans la musique d'une caisse enregistreuse" ?

C'est à la fois beau et d'une tristesse ...

Tellement vrai que ça fait mal.

Ou rire.

Ou pleurer.

Ou les deux, mon capitaine Arlequin !

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci Joailes pour cette lecture.

Les personnages de ce conte, Arlequin et Mozart, ont été repris de mon dernier poème sur Venise. Ils sont porteurs d'une grande intensité et d'une forte opposition. Les faire se confronter à propos de la Sérénissime m'a semblé intéressant (et bien sûr original).

Le côté crépusculaire de Venise promis aux plaisirs d'un parc d'attraction... Certains ont parfois ce projet, on l'a vu récemment, dans des circonstances dramatiques. Il faut donc voir aussi dans ce récit un écho de l'actualité.

(͡o‿O͡)

Posté(e)

Conte noir. Réaliste dans sa finalité. La trame avec les personnages qui jouent l'avenir de la Sérénissime aux dés en est plus percutant.

J'ai aimé lire. Merci pour le partage.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci pour cette analyse et ce ressenti, Errances !

En dépit de la tristesse qu'il comporte (la chute des empires est toujours affligeante), j'ai beaucoup apprécié moi aussi ce chant funèbre pour la belle Venise. Elle qui se meurt lentement sous nos yeux, aiguisant ainsi l'appétit de certains charognards...

Il est également toujours fascinant de ressusciter des morts ou de faire parler des mythes. L'écriture confine ainsi à une certaine sorcellerie...

C'est son plus grand charme.

⊙︿⊙

Posté(e)

À une certaine sorcellerie, oui, parfois, je me pose la question (pour moi aussi et surtout).

J'écris ces mots avec le sourire.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci beaucoup, Errances, pour ce complément !

Moi aussi, je pense à la fameuse "sorcellerie évocatoire" de Baudelaire :

"Il y a dans le mot, dans le verbe, quelque chose de sacré qui nous défend d’en faire un jeu de hasard. Manier savamment une langue, c’est pratiquer une espèce de sorcellerie évocatoire. C’est alors que la couleur parle, comme une voix profonde et vibrante ; que les monuments se dressent et font saillie sur l’espace profond ; que les animaux et les plantes, représentants du laid et du mal, articulent leur grimace non équivoque ; que le parfum provoque la pensée et le souvenir correspondants ; que la passion murmure ou rugit son langage éternellement semblable."

Baudelaire, L'Art romantique, 1869

≖‿≖

Posté(e)
  • Semeur d’échos

J'ai beaucoup aimé cette confrontation entre Arlequin et Mozart, Alba.

- Tu veux faire rire où il faut rêver, dit-il enfin.

Venise n’est pas un parc, Arlequin. C’est un mirage. Si tu cherches à la capturer, elle se brisera comme une bulle de savon.

C'est tout à fait cela...

Venise est unique et d'une beauté évanescente...sous la lumière.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci Sophie pour ce fin commentaire : être là sans y être, rêve éveillé, mirage entre ciel et terre...

La même splendeur, en plus fluide, que le Taj Mahal.

Tout cela fait voyager...

( ͡~ ͜ʖ ͡° )

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Terrible confrontation entre le pire et le meilleur, au détriment de la ville magique! Ma chère Cassandre, puisse donner tort à ta plume ce qu'il reste de raison et de cœur à cette pauvre humanité!

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci beaucoup, Thy Jeanin, pour cette lecture et ce regard sur cette Sérénissime plus très sérénissime.

Quant à Cassandre, je crains fort elle te réponde d'une voix flûtée que ce ne sont pas "la raison et le cœur" qui remplissent le tiroir-caisse...

( ͡~ ͜ʖ ͡° )

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