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Bienfait inattendu de la tempête Nils *

Featured Replies

Posté(e)

  • Je n'ai pas l'habitude de poster de ce côté-ci du site ; vos remarques et avis me seront précieux.

 

Plus d’électricité, plus de réseau téléphonique, la batterie du portable donnant des signes de faiblesse et c’est au matin du jeudi que l’ennui fit son entrée dans l’esprit de beaucoup d’adolescents qui n’avaient pas connu Klaus. Les images qu’un rapide index fait glisser d’habitude sur l’écran tactile pour passer d’une vidéo à une autre en quelques secondes avaient soudainement disparu. Le verbe scroller perdait son existence.

Le jeune est perdu et regarde au plafond de sa chambre la lumière tremblante de la bougie que ses parents lui ont donnée, posée sur une sous-tasse, tenue par la cire qu’il a vue tomber de la bougie renversée quelques secondes sur le support puis reposée et maintenue dans le liquide brûlant qui la fixe en séchant, geste inconnu, jusqu’alors jamais vu.

Les volets électriques sont encore baissés. Seul le volet roulant manuel de la cuisine laisse passer un peu de lumière. Dans les autres pièces, la maison est dans le noir. Lui voudrait prendre des selfies mais c’est vrai, ce n’est pas possible : l’écran est éteint. Il n’y a que le silence. Même la radio ne fonctionne pas : ses piles dans la machine depuis des années ont été attaquées par l’électrolyte qui en a lentement corrodé le zinc extérieur.

La tempête nous a coupés du monde et deux arbres du jardin sont à terre. La pluie n’arrête pas et il faut patienter. Les agents d’Enedis, les pompiers, les agents du village même, sont sans doute, disent les parents, déjà mobilisés pour rétablir le courant. On ne sait rien. Il faut attendre. Ils en mettent du temps tous ces agents pour rebrancher l’électricité.

Il est dix heures du matin depuis des heures. Le temps reprend ses droits, la lenteur impose son tempo, une minute ressemble vraiment à une minute et l’esprit commence à saisir que cette minute peut sembler vraiment longue. A chaque changement de pièce, la main vient allumer l’interrupteur, geste machinal dont il perçoit l’inutilité puisque la pénombre persiste. A quatorze ans, l’agacement guette : tout ce qui était le remplissage des jours par le virtuel n’existe plus. Pas de BeReal, pas de like, pas d’émoticône, pas de connexion immédiate et permanente avec les autres du collège, pas d’accès à Tiktok ou WhatsApp ; tout ne se passe qu’avec des phrases auxquelles on pense et qu’il faut dire à haute voix pour se faire comprendre. Après s’être fait rabrouer par les parents au quatrième « Mais c’est pas possible, je peux joindre personne, comment je fais ? », il finit dans sa chambre où il ne distingue quasiment rien. A l’aveugle, il sait où aller pour éviter les meubles et le linge sale entassé par terre. Il entend, furieux, des bourdonnements dans les tempes. Pas de série que l’on peut regarder en en doublant la vitesse pour la voir plus vite et dire qu’elle est trop bien. Mais que faire ? Le repas est dans deux ou trois heures. Depuis le réveil, il ne s’est rien passé. Le silence est total et il semble que cette matinée n’ait pas de fin. Les gouttes de pluie qui s’abattent sur la toiture n’ont jamais fait autant de bruit depuis que les sons des réseaux sont coupés.

Les grossièretés silencieuses épuisées, il faut songer à quelque chose, se souvenir des rendez-vous pris la veille pour jouer en ligne à Fortnite ou Minecraft et qui tombent à l’eau. C’est foutu. Comment faisaient-ils avant pour ne pas s’ennuyer ? Comment faisaient-ils pour se retrouver ailleurs qu’en classe ? Quelle vie de losers ils ont eue les pauvres. Le sommeil revient.

C’est la faim qui réveille. Une odeur de bœuf bourguignon. Il se dirige vers la cuisine après avoir allumé le couloir pour rien, toujours le geste conditionné par des années d’habitudes devenues réflexe. Jamais il n’avait vu ce réchaud à gaz rouillé qui a permis de réchauffer deux boîtes de conserve. Le repas s’écoule en silence jusqu’à ce que le père fasse remarquer que son fils a survécu a une matinée sans téléphone et s’étonne qu’il dépasse encore de la poche du jean. L’ado lève les yeux au ciel sans répondre, avale un fruit et repart dans son antre.

Le noir, la bougie qui diminue, souffler sur la flamme pour l’économiser peut-être ? Repartir dans cette solitude et ce calme insupportables. Jouer seul ? impossible. Il ne sait pas. L’a-t-il jamais su ? D’aussi loin qu’il remonte dans cette jeune vie, il n’a rien réalisé de lui-même. Depuis les premiers dessins, le bonhomme têtard de la maternelle, il n’a pas pris la moindre feuille pour dessiner. Sa calligraphie est de pattes de mouches. Il ferme les yeux et voit la nuque de cette fille derrière laquelle il se trouve en classe. Sympathique et jolie, avec de bons résultats mais personne ne la traite d’intello. Il y en a qui y échappent on ne sait pas pourquoi.

Quelle heure peut-il être ? L’heure de goûter ? Pain et chocolat dans le placard ? Il se lève et cherche la montre paternelle souvent posée sur meuble de l’entrée, signe qu'il n’est plus au travail. Non ! 14H30 seulement. Abattu par ces heures qui se traînent plus lentement qu’un débutant à Fall Guys, retour dans la chambre. A ce train là, il sera mort à l’heure du dîner.

Le vent souffle encore sous les tuiles sans toutefois les soulever. La pluie fouette les lattes du volet. C’est incroyable d’entendre tous ces bruits naturels. Il n’y avait pas vraiment prêté attention auparavant. Les jours se déroulaient au seul et vrai rythme des réseaux, pas au rythme de ce qu’il entend maintenant en essayant de ne pas crier sa colère envers les éléments, non  pour les destructions extérieures qu’ils ont déclenchées mais surtout en raison de la prison dans laquelle ils l’ont enfermé.

Au bout d’un tunnel de plusieurs jours, il est appelé par sa mère pour le dîner. Des pâtes et c’est tout ? Il faut bien remettre les choses dans l’ordre prioritaire, il a survécu à un jour sans téléphone mais il serait encore plus malade de ne rien avoir à manger.

La nuit passe au travers de la nuit, ne changeant rien à l’intérieur de la maison.

Au matin du vendredi, l’espoir le saisit par la nuque, il se précipite sur le bouton de sa lampe de chevet mais celui-ci le laisse dans le noir. Toujours pas de courant. Ils se foutent du monde les gens payés pour rétablir l’électricité dehors. En caleçon, il vient voir, par la fenêtre de la cuisine, la météo qui encore se déchaîne. Il n’envisage pas que des arbres tombés sur les lignes peuvent encore faire des dégâts et que les hommes qui travaillent doivent prendre des précautions avant de tronçonner telle ou telle branche proche des câbles. Il ne l’envisage pas car il n’en prend conscience que lorsque ses parents le lui expliquent. Lui voit encore une matinée qui ne sert à rien.

Les bras derrière la tête, allongé sur son lit, il songe à faire comme en français, « l’exercice du dictionnaire » : écrire la définition d’un mot telle qu’il pourrait la lire dans le Larousse. Autant ça avait été facile pour stylo, autant il avait fallu passer quelques minutes pour proposer une définition de regret. Qu’est-ce que l’on trouverait à ennui ? Impossibilité de faire ce que l’on veut quand on le veut ; lenteur insupportable qui oblige à ne rien faire ; solitude totale qui empêche toute activité… Il lui semble que la dernière pourrait plaire au prof. Mais qu’est-ce que c’est vraiment, l’ennui ? Rallumage de la bougie, lever du lit et récupération du dictionnaire offert par grand-mère à Noël, jamais ouvert. Houlà ! trois définitions proposées. Laquelle choisir ? Laquelle retenir pour mettre un sens précis sur ce qu’il éprouve en ce moment. Après plusieurs lectures, il a choisi : « lassitude morale, impression de vide engendrant la mélancolie, produites par le désœuvrement, le manque d’intérêt, la monotonie (au singulier seulement) » oui, en fait, entre parenthèses on s’en fout.  Le problème : comment enlever cette impression de vide ?

C’est la question qu’il pose au troisième repas pris grâce au réchaud entretenu par son père depuis les années camping avec sa mère alors qu’il n’était pas encore né.

« Tu devrais envisager de prendre un livre et de lire à la bougie.

-   Sérieux ? lire ?

-   Oui, il y a un petit bouquin qui pourrait te donner une façon de vaincre cet ennui, tout petit bouquin, promis.

-   Mouai ! lequel ?

-   Je vais te le chercher tout de suite dans la bibliothèque, tu sais, celle qui sent le « moisi » quand tu passes devant.

-   Gna gna gna ! » répond-il avec un léger sourire dans l’intonation car il sait qu’effectivement il dit ça très régulièrement.

Le soir, il dit avoir terminé Le joueur d’échecs. « Super l’histoire de ce Miko Truc qui sait jouer aux échecs sans rien savoir faire d’autre.

-   Mirko Czentovic ?

-   Ouai ! et après le notaire qui raconte son histoire et son emprisonnement, un peu comme nous avec la tempête, et son apprentissage des échecs grâce à un manuel. Il ne s’ennuie plus, mais il devient complètement fou.

-   Tu as raison mais tu exagères un peu, on n’est pas en prison comme lui et dans deux ou trois jours, c’est la liberté totale.

-   Vrai ! Les gens qui travaillent dehors devraient avoir avancé malgré la tempête qui continue. »

Il demande un autre livre et au soir du dimanche, il en a terminé deux autres.

L’ennui repartit au petit matin du lundi avec le retour de l’électricité mais Aurélien avait acquis une liberté de voyager ailleurs que dans le monde des réseaux sociaux : celle qu’offrent les livres qui sauvent de l’ennui et du temps passé à ne rien faire sans jamais se demander si une bonne histoire ne viendrait pas à bout de ce satané ennui, ou mieux, ne serait pas une occupation salutaire pour l’apprivoiser.

Il en parlera autour de lui pour chercher dans le regard de ses amis l’étincelle qu’il a vue dans son miroir après avoir refermé L’Homme qui veille dans la pierre, d’Alain Cadéo.

 

 

Modifié par Bollinger

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Ravie de vous lire ici, Bollinger, surtout que votre prose m'a séduite !

Vous avez réussi à transformer une expérience banale en parcours initiatique pour un ado désœuvré.

C'est très habilement narré, le ton est sobre et la voix sonne juste !

Posté(e)

Voilà un récit bien agencé qui fait réfléchir et m'a rappelé ce jeune archer dont j'ai oublié le nom mais qui vit sans électricité, non pas vraiment par choix mais en raison d'une maladie de son père qui ne supporte rien qui puisse être électrique : l'archer avait l'impression d'être un extraterrestre en expliquant à ses confrères qu'il lisait des livres à la bougie !

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Un récit circonstancié fort optimiste. Joliment raconté. J'espère qu les pannes d'électricité se multiplieront à l'avenir!

Posté(e)

@Bollinger Ton texte est très réussi! Il dégage une vraie chaleur humaine, et une honnêteté que l'on sent vécue. Ton regard est très juste, les petits "détails" sonnent vrais et créent une empathie immédiate. Ma phrase "préférée" : "une minute ressemble vraiment à une minute " .

C'est remarquable, elle dit quelque chose d'essentiel sur notre rapport au temps que nous avons tous un peu perdu. Ici, pas de colère, pas de leçon de morale assénée, juste une belle compréhension du désarroi d'Aurélien (et des autres aussi). Ce texte nous met face à l'évidence: sans électricité et donc de tout ce qui dépend d'elle, comment tuer le temps qui passe et s'occuper "autrement", sans technologie ?

J'ai bien "accroché" à ton texte, j'ai eu envie de rire, de plaindre et surtout méditer sur cette situation.

Continue à écrire, tu as ce don rare de saisir les choses simples et vraies sans les trahir. Aurélien existe, on l'a tous croisé ... ou on l'a été. C'est ça la littérature qui compte!💫👋

Posté(e)

Bel osage 😉

Je ne me suis pas ennuyé. Il eut été fâcheux que vous ne présentâtes ces mots à nos yeux.

J'ai bien aimé. Franchement. Vous avez bien fait de franchir la barrière. Joli partage. Recommencez quand vous voulez.

Posté(e)
  • Semeur d’échos
Le 16/02/2026 à 16:30, Bollinger a écrit :

Je n'ai pas l'habitude de poster de ce côté-ci du site ; vos remarques et avis me seront précieux.

Tout d'abord, je tiens à te dire que cette rubrique a mis pas mal de temps à démarrer, je ne saurais dire pourquoi ; je suis très contente de voir qu'elle s'est étoffée au fil du temps et pour ma part, je suis ravie de constater que la poésie, malgré toute sa splendeur, a des ramifications et que quand on a l'amour d'écrire, on peut lâcher les rênes pour laisser vagabonder le cheval !

"Plume errante" est un excellent titre pour ce faire.

Tu y as tout à fait ta place, et ton texte, qui raconte avec justesse et sensibilité la confrontation d'un adolescent avec le vide numérique laissé par une panne générale, décrit finement la perte de repères du jeune Aurélien, prisonnier soudain d'un temps réel qui n'avance plus au rythme des réseaux sociaux.

La force du récit réside dans sa progression subtile : l'agacement initial face à l'inutilité des gestes machinaux (allumer un interrupteur qui ne fonctionne pas) cède peu à peu place à une introspection inédite.

Le dictionnaire consulté pour comprendre l'ennui, puis la lecture proposée par le père deviennent des bouées dans ce désert numérique.

La chute est élégante : quand l'électricité revient, Aurélien a découvert une liberté parallèle, celle que procurent les livres.

Ton texte évite le piège du discours moralisateur grâce à son humour discret et à ses observations justes sur les réflexes conditionnés de la génération connectée.

Une belle illustration de la façon dont la contrainte peut parfois ouvrir des portes insoupçonnées.

(se souvenir de Covid 19)

Ceci, pour te dire comment j'ai interprété ton texte et t'encourager à écrire, encore et encore !

Partout et de toutes façons !

(Et ceci est parole de frustrée, car je dois respecter les dates et horaires des publications, sinon j'envahirais probablement AP !! 🤣 alors : profitez-en !!)


Modifié par Joailes

Posté(e)
  • Auteur

Merci beaucoup pour ces remarques et vos lectures qui demandent un investissement dans la durée qui va au-delà de la minute (clin d'œil à @Vol Au Vent ). Je suis donc bien content a posteriori de vous avoir proposé ce conte et vous suis reconnaissant chers @Alba , @Nils Exo , @Thy Jeanin , @Vol Au Vent , @Joailes pour l'accueil que vous lui avez fait.

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Je vais faire lire votre texte à mon petit-fils âgé de 14 ans, en espérant une panne d’électricité prolongée chez lui.

Posté(e)
  • Auteur

J'espère que ce ne sera pas l'effet inverse par rapport à ce que vous espérez cher @Jeep .

Ceci dit, avec un grand-père qui écrit si bien, peut-être que le conte aura un certain effet...

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