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Accents poétiques

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Se rendre tout en douceur ou presque d’une école à l’autre

Featured Replies

Posté(e)

Dès potron-minet, aussitôt après l’appel du muezzin à la prière, à l’heure où, au-dessus de nos têtes, mal éveillées, les étoiles lactescentes  souriaient candidement au firmament, nous escaladions les volées de marches taillées dans la pierre pour nous rendre à l’école coranique, une bâtisse millénaire juchée au faîte d’une colline pelée. Le maître, assis en tailleur, nous attendait. Un vieil homme, pétri de sagesse,  à la barbe blanche et aux  yeux sombres où l’on voyait sourdre la lumière. (Ces mêmes yeux traversèrent  mon esprit quelques années plus tard,  à l’adolescence, quand je découvris ces deux vers de Victor Hugo disposés en chiasme : « Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens, / Mais dans l'œil du vieillard on voit de la lumière. »)

        Face au maître auquel nous vouions respect et vénération, nous posions nos séants sur des nattes en alfa, (nous étions ainsi presque au contact de cette terre dont nous étions issus et à laquelle nous allions retourner un jour.) Alors, nous sortions aussitôt nos planchettes, nos plumes de roseau au bec fendu et bien affûté, nos fioles remplies d’une encre sépia sentant l’argile. Et sous la dictée du vieux cheikh, nous écrivions les versets que nous répéterions à tue-tête pour mieux les mémoriser. J’affectionnais par-dessus tout ce moment où nous laissions glisser la pointe finement taillée de nos plumes de roseau sur nos planchettes en bois. J’admirais ces signes calligraphiés avec moult passion, ces belles lettres rondes, des consonnes (qui sonnent avec les voyelles) coiffées de menus signes vocaliques (en arabe les voyelles ne sont pas représentées par des lettres). Nous écrivions  du levant vers le couchant, ou plus prosaïquement  de droite à gauche. La pièce où nous étions admis  était percée de trois ouvertures, l’une donnant sur le désert au sable safran, l’autre sur la palmeraie où des palmiers élancés dressaient leurs touffes glauques vers le ciel, une troisième perçant le plafond zébré de solives en bois de palmier et s’ouvrant sur le firmament. Ces trois ouvertures étaient pour le cheikh le cadran de son horloge puisée dans la nature : les trois paysages perçus à travers chacune des trois ouvertures  déterminaient la fin de la classe : à la fenêtre donnant sur le levant : le soleil lavé de son sang vermeil, formant un énorme point lumineux à fleur avec la ligne d’horizon ; le morceau  de ciel se découpant au plafond et où s’éteignait la toute dernière étoile, enfin, à la croisée s’ouvrant sur le désert : la teinte des  palmes virant au vert tendre. Le cheikh avait l’œil sur les trois ouvertures. Bien qu’il fût assis, il pouvait voir distinctement les trois paysages que celles-ci lui offraient.

          Aussitôt que ces trois aiguilles se superposaient, le cheikh nous donnait signe de ranger nos affaires. Ainsi, nous rebouchions nos fioles, fourrions nos planchettes dans nos musettes en toile que nous mettions en bandoulière et quittions les lieux. Nous dévalions joyeusement les marches taillées dans la pierre. Nous regagnions nos demeures où il faisait bon vivre et rêver, nous y déposions nos musettes. Et avant de remettre le nez dehors, nous engloutissions, sur le pouce, un morceau de galette enduite de beurre, nous nous saisissions de nos cartables bourrés de cahiers et de livres et nous empruntions le chemin d’une autre école, nouvellement construite par des gens venus d’une contrée lointaine, par-delà une mer houleuse, aux vagues aussi hautes que des citadelles, monstrueuses, coiffées d’écume.

       L’école des gens des flots languissait en contrebas de la colline au versant de laquelle s’agglutinaient nos habitations, de menues maisons ouvertes sur le ciel et au faîte de cette même se dressait l’école coranique badigeonnée à la chaux vive.

         On eût pu  construire la nouvelle école face au ksar, c’eût été plus pratique. Mais, je ne sais pourquoi, on avait choisi de la jouxter au rempart qui veillait sur les habitants et les  habitations depuis un millénaire. En fait, elle avait été construite dans le périmètre même d’un pan de ce rempart vieux de mille ans,  ceignant le ksar.

        Elle était là comme une blessure mal cicatrisée, d’où, de temps à autre, sourdaient des larmes de sang pivoine.

        Nous tenions à bout de bras nos cartables où se mêlaient toutes sortes d’odeurs : celle du papier des cahiers et des livres, celle du cuir du cartable, celle du plastique des protège-cahiers, celle du bois du plumier,  même celle, à peine perceptible,  de l’acier de la plume Sergent-Major.  Et  nous attendions devant  un portail  fermé, s’apprêtant à écarter ses paupières vert-de gris.

        Soudain, retentit la cloche et l’énorme porte à deux battants de pivoter sur ses gonds  et de s’ouvrir dans un raffut de métal assourdissant. Nous glissions alors entre les deux battants comme des poissons dans l’eau.

        Nous investissions ces lieux où tout nous était étranger, la langue et tout le reste. En dehors de nous qui étions profondément ancrés dans ce désert qui nous avait vu naître, tout ce que renfermait cette école venait d’ailleurs : les pupitres avec leur encrier en porcelaine, les cahiers Calligraphe au dos desquels figuraient les tables de multiplication dont les nombres s’alignaient ainsi que des fantassins évoluant en ordre serré. Même les trois platanes  qui faisaient le guet dans la cour de récréation et dont les feuilles jaunissaient en automne et tombaient en pluie couleur de rouille quand le froid pinçait n’étaient pas de la région.

       Nous nous mettions en rangs dans la cour où  la maîtresse, une jeune femme, les cheveux ramenés en chignon  nous rejoignait avant de nous accompagner en classe. Chacun prenait place sur un banc  devant un  pupitre au coin duquel il y avait un encrier en porcelaine fiché dans un trou. Si à l’école coranique, l’encre était bistre, brunâtre, la couleur de la terre ; ici, elle était bleue, la couleur du ciel, des océans, des rivières, des mers : la Rouge, la Noire, la Jaune, la Blanche, un peu moins lointaine, etc.

      La conjugaison, c’était ma bête noire.  Nous répétions ad nauseam les formes verbales irrégulières, les verbes être et avoir : je suis tu es, je suis tué.

      Les cours d’histoire et de géographie ne m’intéressaient guère, ils avaient sur moi un effet soporifique. Quand on nous parlait des rois de France et de Navarre, j’avais du mal à réprimer des bâillements à me disloquer la mâchoire. C’était l’occasion pour moi de faire les yeux doux à Morphée avant de tomber dans ses bras douillets.

      Contrairement à l’école coranique, Ici on écrivait de gauche à droite.

      Un jour, je recopiais sur une feuille le premier vers de la fable de la Fontaine : Le laboureur et ses enfants : « Travaillez, prenez de la peine : » et  sur la même ligne, j’en faisais la traduction en arabe. Je fus pris sur le fait par la maîtresse. Ayant dû remarquer  que ma main tenant le porte-plume entre l’index et le pouce se mouvait de droite à gauche, elle vint vers moi. La voyant s’approcher de mon pupitre, je m’interrompis d’un coup. Je m’attendais à voir la foudre s’abattre sur ma tête. Il n’en fut rien. Elle me dit simplement d’une voix mielleuse, pleine de douceur qui sourdait d’entre ses lèvres purpurines : «  Je savais que tu écrivais en arabe. Allez ! Termine ta phrase, il manque un mot à ta traduction. Quand on va vers l’autre, on s’approche bien de lui. Les deux langues ne sont pas ennemies l’une de l’autre, regarde, l’une va à la rencontre de l’autre. »

      Je ne saurais dire si, sur le moment au moins, j’étais convaincu. Je voulais lui rétorquer qu’elles pouvaient se heurter, croiser le fer. Que pouvait bien faire une plume de roseau, fût-elle affûtée contre une plume Sergent-Major au bec si pointu ?  Par respect pour la jolie et gentille maîtresse, je me tus. Je complétai toutefois ma traduction.

      Et chez moi à la maison, au beau milieu de la nuit qui, dit-on, porte conseil, avant de me rendre à l’école coranique à l’aube,  je traduisis doublement toute la fable : Le laboureur et ses enfants, dans la très belle langue du Saint Coran et aussi dans ma langue maternelle, le berbère.

 

 

 

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Quel beau texte, que de doux souvenirs, restés tellement précis dans la mémoire !

Quelle profondeur dans ces mots, que d'enseignement et de sagesse on y trouve !

Une lecture infiniment émouvante et tellement précieuse...

Posté(e)

@OuintenabdelVotre texte a une beauté qui bouleverse. Ces deux écoles en miroir, l'une au sommet, l'autre en contrebas, l'une où la couleur est bistre, l'autre où elle est bleue comme le ciel. On sent tout le poids du monde dans ces détails. La scène avec la maîtresse et sa douceur face à votre geste d'écrire de droite à gauche ... je ne sais pas ce qu'elle voulait dire vraiment, mais votre réponse nocturne, traduire la fable dans vos deux autre langues, dit quelque chose de profond.

Votre écriture est somptueuse! Merci pour ce magnifique partage!

 

Posté(e)

Une belle série d'oppositions pour un style ampoulé mais qui sert bien le propos et nous emporte à la croisée des chemins : "Les deux langues ne sont pas ennemies l’une de l’autre, regarde, l’une va à la rencontre de l’autre.", quelle belle formule !

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Magnifiquement écrit, un hommage à cette précieuse institution qu'est l'Ecole. En l'occurrence, il s'agit d'écoles. Source de richesse pour l'esprit. En filigrane, le beau pays de Kabylie. Merci pour ce partage!

Posté(e)

Ce texte est d'une beauté rare.

Il appartient à cette littérature des "entre-deux": entre deux langues, deux écoles, deux mondes, qui a produit quelques-uns des plus grands chefs-d'œuvre du XXème siècle.

Ce qui me frappe d'emblée, c'est la puissance synesthétique de l'écriture : les odeurs, les couleurs, les matières, tout est palpable.

J'apprécie particulièrement quand ma lecture m'emmène ailleurs que là où je suis, avec des mots si expressifs qu'ils n'ont pas besoin d'avoir recours à une image (et encore moins générée par une IA, ce que je déplore dans ce cas précis) pour toucher le cœur de la lectrice que je suis.

Je pourrais m'épancher sans pouvoir m'arrêter sur ce genre de texte, mais il me faut conclure, avant que mon commentaire ne soit trop long ...

Je pense à à Abdelkébir Khatibi : "La Mémoire tatouée", qui explore cette même dualité.

Ton maître à la barbe blanche dont les yeux "sourdent" : la lumière semble directement issue de cette filiation.

Mais tu ajoutes un élément que Khatibi théorise sans toujours l'incarner : le va-et-vient charnel entre les écritures.

La plume de roseau contre la plume Sergent-Major, l'encre sépia contre l'encre bleue : ces oppositions ne sont pas de simples symboles, elles sont vécues dans la main, dans le geste.

"Ma main tenant le porte-plume entre l'index et le pouce se mouvait de droite à gauche" c'est le corps qui résiste, qui garde la mémoire de l'autre écriture.
Merci @Ouintenabdel, je me suis régalée.

Posté(e)

Voilà un récit captivant. Chaque mot est à sa place devant son encrier. La maitresse y est passeuse de sens entre le sud et le nord (une diplomate qui s'ignore !). L'élève d'hier chante le métissage avec sa plume révélée et s'en souvient avec une exactitude presque picturale. J'ai aimé ce texte, sa volupté, sa tendresse, ses couleurs culturelles, son humanité ; comme un pied-de-nez, à l'ignorance des arrogants.

Posté(e)

Et bien !

Quel voyage ! Autre temps, autre horizon ! J'ai aimé.

Merci pour ce sirop de mémoire. Merci pour ce partage.

Posté(e)
  • Auteur

Merci  infiniment Alba. Vos propos élogieux me touchent profondément. Je me félicite que mon texte vous ait plu, vous qui êtes sans doute habituée à poser votre regard critique sur  des productions écrites….

 

    Merci infiniment  Vol Au Vent. Votre très gentille appréciation me flatte au plus haut point.

Je suis fort heureux que mon écriture emporte votre adhésion. Quel réconfort pour le  dilettante  en écriture que je suis.

    Je crois avoir lu dans votre message que vous n’avez pas compris ce que voulait dire la maîtresse. Je vous dois des éclaircissements : voyant celle-ci se diriger vers lui, mon personnage-narrateur s’arrête alors d’écrire, laissant sa traduction en suspens,  l’enseignante qui comprenait l’arabe (le personnage-narrateur et les lecteurs le découvrent par ricochet),  plutôt que de tancer vertement l’élève "fautif", elle l’invite à aller jusqu’au bout. L’un progressant de droite à gauche, l’autre s’acheminant de gauche à droite, les deux énoncés, l’un en français, l’autre en arabe, doivent inéluctablement se joindre. Il manquait cependant quelque chose pour qu’ils puissent opérer une véritable jonction. En faisant traduire toute la fable de La Fontaine en arabe  et berbère, je voulais souligner cette possibilité de dialogue  malgré les antagonismes.

 

    Merci infiniment Nils Exo pour votre commentaire si généreux et si instructif où vous résumez parfaitement mon texte.

 

    Merci infiniment Thy Jeanin pour votre extrême gentillesse. Votre généreuse appréciation me va droit au cœur.

    Ce n’est pas la Kabylie, mais c’est une région tout aussi belle. C’est dans le sud du pays, c’est aux confins du désert. On y parle le berbère aussi.  On y baigne dans une lumière chatoyante. Des palmiers élancés aux dattes mielleuses tutoient un ciel immarcescible… 

 

    Merci infiniment Joailes, tes commentaires si bienveillants me ravissent.

   Ton analyse de mon dernier texte est d’une grande pertinence. Tu as tout dit. Rien n’a échappé à ton regard lucide, même ce que  j’ai voulu dissimuler sous le voile des mots.  Quelle perspicacité ! Effectivement mon texte se fonde sur la synesthésie. Je te divulgue un secret lié à ma pratique d’écriture : quand j écris, il me vient aussitôt à l’esprit le vers de Baudelaire dans son poème Correspondance : « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent ». Dans mon dernier texte, j’ai en effet essayé de convoquer tous les sens, de les mêler : la vue surtout, l’odorat aussi, un peu moins l’ouïe pour ne pas trop écorcher le silence du désert, j’ai  pensé aussi au toucher à travers les fesses posées sur les nattes en alfa et au goût à travers la voix mielleuse de la maîtresse.

    Par ailleurs, effectivement, la problématique de l’entre-deux occupe une place centrale dans mon texte. Quand on écrit dans une langue autre que la sienne, on est comme tiraillé entre deux pôles antagonistes.

    Les auteurs maghrébins se distinguant par la violence et la crudité de leur langage affichent clairement cette ambivalence qui n’est pas toujours vécue avec sérénité. On tombe parfois dans le reniement des siens sur lesquels on tombe, de surcroît,  à bras raccourcis. Je pense à deux auteurs contemporains dont je tairais les noms pour ne pas verser dans la polémique. À travers mon très modeste texte qui  est très loin d’être une référence, j’ai voulu montrer que l’entre-deux peut être perçu comme un tiraillement certes mais entre deux amours, ce qui doit pousser le doublement amoureux de jeter des ponts entre ses deux passions. Est-ce toujours facile ? That is the question, comme on dit en bon français.   

    

Merci infiniment Erwany, votre commentaire me ravit et m’honore. Merci d’avoir apprécié mon modeste texte dont vous mettez bien en évidence l’esprit : ce vœu pieux de voir se jeter des passerelles, des ponts de  concorde, de compréhension et de respect mutuel dans un monde de discorde, morcelé, déchiré où les humains sont séparés les uns des autres par des cañons abrupts. Le monde  court à sa perte. À Dieu ne plaise.

Merci infiniment Errances pour votre visite accompagnée d’un gentil commentaire qui me va droit au cœur.

 

Posté(e)

J'aime beaucoup votre texte @Ouintenabdel, la description de l'école coranique du maître et de la calligraphie, vos essentiels.
Et puis l'autre école, celle du bas venue de "par delà, une mer houleuse" dont la maîtresse vous encourage à calligraphier le texte étudié. Une belle leçon d'humanité avec la symbolique des deux écritures qui se rejoignent, l'encre sépia et l'encre bleue, le calame et la plume de métal ...

C'est très beau.

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