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Neige sur la ville

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  • Semeur d’échos

Neige sur la ville

 

Récit dystopique

 

Le 18 août 2036, une chaleur étouffante pesait sur Paris. Les rues du 11e arrondissement étaient presque désertes, vidées par les départs en vacances. Phyllia marchait lentement rue de la République, un cabas en toile à la main. Elle portait une robe légère en lin. C’était le jour de sa B.A. Elle se rendait chez M. Lelièvre, un ancien voisin, vieillard isolé et excentrique.

Elle sonna à la porte de M. Lelièvre. Le battant était fissuré, peint en vert bouteille. Elle sourit, en familière des lieux. Puis elle frappa, trois coups secs. Un grattement sourd lui parvint de l’intérieur, puis le déclic d’une serrure rouillée. La porte s’entrouvrit sur une pénombre épaisse, chargée d’une odeur de cire. M. Lelièvre apparut, voûté.

- Phyllia, murmura-t-il, comme s’il parlait à un fantôme. Entre, entre. Je savais que tu viendrais. Mais c’est trop tard, maintenant.

Le silence se fit. Surprise, Phyllia regarda par la fenêtre entrouverte. Au loin, la tour Saint-Paul se découpait sur un ciel blanc et lourd.

- Trop tard pour quoi, François ?

Il se pencha, les mains noueuses serrées autour d’une tasse de thé froid.

- Bientôt, il neigera des morts.

Elle éclata de rire, malgré elle.

- Tu as toujours eu l’imagination fertile.

- Non, insista-t-il. C’est une certitude.

Le ton était si calme qu’elle frissonna. M. Lelièvre n’avait jamais été un plaisantin. Il avait passé sa vie à observer les nuages, à noter les variations de pression dans des carnets qu’il remplissait d’une écriture tremblée.

- Tu crois aux signes, toi, Phyllia ? Les oiseaux qui ne chantent plus depuis juin. Les rats qui montent des égouts en plein jour. Les ombres qui s’allongent trop vite.

Il se leva, alla fouiller dans un tiroir. Il en sortit une feuille de papier, plié en quatre. Une carte, tracée à la main. Des cercles concentriques, centrés sur Paris. Elle voulut protester, mais se tut. Elle aussi avait remarqué. Les pigeons, d’abord, avaient disparu. Puis les merles. Et hier, en traversant la place de la Bastille, elle avait vu un chien errant, qui hurlait vers le ciel sans raison.

- Ça commence toujours par les animaux. Ensuite, les autres.

- Les autres ?

- Ceux qu’on ne voit pas.

Dehors, un coup de tonnerre retentit. Un grondement sourd, comme un moteur géant qu’on aurait lancé sous la terre.

- Écoute, dit-il.

Et soudain, elle perçut. Un frottement, comme des milliers de doigts effleurant une vitre. Le ciel s’était assombri d’un coup, non pas à cause des nuages, mais comme si quelque chose l’absorbait.

- Ils arrivent, murmura-t-il.

- Qui ça ?

Il ne répondit pas. Il fixait le ciel, les lèvres mouvantes, comme s’il priait. Phyllia sentit une boule de glace lui nouer l’estomac. Elle se leva, rejoignit la fenêtre. Au début, elle crut à une illusion d’optique. Des flocons. Des milliers de flocons en août. Ils tombaient lentement, tourbillonnant dans l’air épais. Mais ils ne fondaient pas.

- Qu’est-ce donc que cela, François ? Tu le sais ?

M. Lelièvre ne quittait pas la vitre des yeux.

- Regarde mieux.

Un flocon se posa sur le rebord. Phyllia se pencha. Ce n’était pas de la neige. C’était une forme indistincte, blanchâtre, qui suggérait une main. Une main minuscule, translucide, aux doigts fins comme des brins de verre. Elle se contracta une fois, deux fois, puis se figea.

- Ils viennent de partout, dit M. Lelièvre. Des milliers. Des millions. Ils ont attendu sous nos pieds, dans les murs, dans l’air qu’on respire. Et maintenant, ils remontent.

Elle recula d’un pas, le cœur battant à tout rompre.

Dehors, les étranges flocons s’étaient multipliés. Ils recouvraient les trottoirs, les voitures, remplissant les caniveaux. Certains s’agglutinaient, formaient des silhouettes floues, presque humaines. Des visages émergeaient de la masse, pâles, les yeux clos, les bouches ouvertes sur un cri muet.

- Ce sont les morts, Phyllia. Tous ceux qu’on a oubliés. Ceux qu’on n’a pas pleurés. Ceux qu’on a enterrés sans un mot.

- Pourquoi maintenant ?

- Parce qu’on a arrêté de les voir, dit M. Lelièvre. Parce qu’on a arrêté d’y penser.

- François, que peut-on faire ?

Il lui prit la main, la serra avec une force surprenante.

- On se souvient.

Les ombres grandissaient, rampaient le long des murs. Les visages morts se pressaient contre la vitre, leurs traits se précisant. Des hurlements retentirent dans l’immeuble, dans la rue. Paris réalisait qu’une catastrophe mortelle était en train de se produire. Phyllia vit des enfants, des vieux, des inconnus qui tombaient du ciel comme une pluie neigeuse qui recouvrait tout. Certains portaient des vêtements d’une autre époque. D’autres étaient nus, leur peau bleutée luisant faiblement. La masse des morts atteignit l’étage de son voisin.

- Ferme les yeux, dit M. Lelièvre. Souviens-toi de ceux que tu as aimés.

- Je me souviens, murmura-t-elle.

Le froid recula un instant. Juste un instant. Dehors, Paris blanchissait. Les rues se remplissaient d’une neige silencieuse, qui montait, recouvrant les vitres, les cris, les dernières lueurs du monde. La fin serait rapide. M. Lelièvre s’affaissa sur son fauteuil, les yeux fermés. Son souffle devint imperceptible.

- François ?

Il ne bougea plus. Phyllia resta debout, au milieu de la pièce, entourée par le chuchotement des morts. Les fenêtres furent vite obturées. Elle savait qu’elle ne sortirait pas vivante de cet appartement. Il n’y avait rien à dire, rien à regretter. Son destin était celui de tous, en ce moment même, dans tous les pays, dans chaque foyer. Le monde, ce monde qu’elle avait connu, était entré en agonie et cette agonie effacerait jusqu’à ses contours.

 

FIN

 

Modifié par Alba

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Ce texte est saisissant et m'a donné des frissons! La scène du flocon qui se révèle être une main est particulièrement forte, et le vieil homme qui observe les signes est un personnage touchant. L'apocalypse par l'oubli : une idée aussi belle que glaçante. Un grand coup de cœur pour ce récit @Alba 💙👋

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Modifié par Nils Exo

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