Posté(e) mercredi à 18:183 j Semeur d’échos comment_214219 Il marchait depuis si longtemps ! Au départ, à quatre pattes, dans une jolie jungle pleine de papillons rouges, bleus. Il y avait d’horribles petits êtres venimeux et l’on rusait pour éviter la morsure des grands fauves. Mais il y avait aussi l’âtre et les bras de Maman. Depuis, les horizons avaient été fantasques, il avait voulu les franchir, entre deux monts aux neiges éternelles (disait-on d’elles, cette dentelle), par un col verdoyant qui moussait de rayons. Il avait festoyé dans les cimes, côtoyé les abîmes. Les harpies s’en étaient pris à ses cheveux longs et à ses idées courtes. Ses vêtements n’étaient plus que haillons. Il s’était finalement cru pèlerin, avait nourri un esprit de faucon, mais le temps le rattrapait inexorablement. Voilà des années que tout autour de lui s’était aridifié. Roses, edelweiss et même les humbles fleurs des champs, tout ce monde fertile et paisible avait fait place aux poussières surchauffées d’un vaste reg inerte, infini désert de rocaille arénicole, hantée par les scorpions. Il ne savait plus le but de ce pèlerinage, errait sans boussole, vers où lui semblait l’attendre l’océan. Mais ni l’océan ni personne, ni rien ne l’attendait. Le temps était seul gouvernail de cet itinéraire absurde qu’on ne pouvait même pas dire mystérieux, tant il était ennuyeux et désespérant. D’ailleurs, la belle végétation de son enfance, les adrets chargés de neige de son adolescence, tout cela, il le savait, n’était qu’illusion d’une impermanence créée de main de l’homme à laquelle plus rien n’échappait. Rien ne poussait naturellement, ici, sur Mars. Les canaux de la Rouge n’allaient pas sans beauté, avant le débarquement. Une fois lancés les travaux, tout fut dégradé et, comme en pays pauvre, on s’était accommodé des déchets. Il avait rencontré en chemin des clochards devenus, comme lui, mi-poètes, mi-philosophes, artistes aux heures perdues, c’est-à-dire tout le temps. Comme lui, orphelins de leur bonne étoile, les gènes dans la gêne, oisifs extrêmes, guetteurs de néant. Ensemble, ils avaient entrepris de tout lâcher pour attendre. Quoi ? Qui ? Combien de temps, cela n’avait plus d’importance. « Je vous laisse à vos Godot, vos résidus d’espérance, vos invisibles » leur avait-il jeté en repartant. Il avait préféré retourner à une solitude mue par le principe du pas à pas. Ses habits rongés par l’oxyde martien s’étaient dissous, il était quasi nu et seul l’idée d’atteindre le grand linceul que formait la mer artificielle lui donnait le courage de continuer sa marche aléatoire. Comme il s’était senti vieux, au cours de ces décennies d’errance ! La peau brûlée par le soleil, que ne filtrait que faiblement l’atmosphère recréée par les ingénieurs spatiaux, était tannée par la chaleur, il avait le cuir dur et friable comme les pierres qui roulaient sous ses pieds. « Désormais, pensa-t-il, je ne rencontrerai plus personne et mourrai serein au moment de me jeter à l’eau. » Une réussite des technocrates, cette immense étendue liquide, jaune comme l’or. On l’avait aspirée des abysses où elle avait dormi des millions d’années à l’abri des télescopes impudents. Cependant, nul ne l’avait encore sondée, tant elle occupait d’espace. Il lui sembla d’ailleurs en apercevoir la houle entre deux dunes. Il sua de joie. Etait-ce un mirage ? Modifié mercredi à 18:383 j par Thy Jeanin Envoyer une note adhésive
Posté(e) mercredi à 18:413 j Semeur d’échos comment_214220 Un joli conte d'une grande profondeur. On attend avec impatience la suite de cette odyssée d'un découvreur de l'impossible ! Envoyer une note adhésive
Posté(e) mercredi à 21:133 j comment_214225 Méditation sublime et amère sur l'artificialité du monde moderne, et la quête existentielle dans un univers où même les horizons sont des impostures. La dernière ligne, "Etait-ce un mirage ? ", est la question parfaite pour boucler cette boucle d'incertitude et de désir épuisé. Y aura-t-il une réponse ..? Envoyer une note adhésive
Posté(e) vendredi à 13:061 j comment_214292 Quel texte magnifique et puissant ! Une allégorie de la vie humaine qui bascule dans la science-fiction avec une maestria rare! La progression est superbe :enfance édénique -> jeunesse aventureuse -> maturité désabusée-> vieillesse errante, le tout transposé sur Mars.Un texte d'une rare densité philosophique et poétique. Vraiment remarquable! 🚀⭐ Envoyer une note adhésive
Posté(e) vendredi à 15:071 j comment_214296 Je ne m'attendais pas à atterrir sur Mars et attends la suite avec impatience, voyant dans votre récit du Philip K. Dick : et si tout cela n'était pas réel ? Après tout la dernière phrase interroge sur la question du "mirage"... Modifié vendredi à 15:081 j par Nils Exo Envoyer une note adhésive