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Une Grimace de l’Histoire

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Une Grimace de l’Histoire

 

Fiction historique

 

 

Dans les couloirs froids de Versailles, sous le règne de Louis XV, il y eut jadis une nuit étrange. Il n’en reste pas trace dans les mémoires ni les grimoires, mais tout finit toujours par se savoir, surtout lorsque l’on est curieux. C’est mon cas, et à la suite de patientes recherches, j’ai pu reconstituer ces faits.

*

***

C’était à l’époque où Louis XV régnait sur un royaume fatigué, lorsque les dorures et le faste dissimulaient la vacuité des âmes. Et dans ce monde ennuyé, une femme, sortie de nulle part, parvint à s’emparer du dernier éclat de la cour.

Elle se nommait Mathilde de Saint-Vaast. D’aucuns disaient qu’elle était née sur les bords d’un fleuve, fille d’un officier oublié et d’une mère illustre. Elle portait dans ses yeux noirs cette profondeur dangereuse des êtres qui ne croient plus en rien mais savent tout séduire. Quand elle marchait dans la Galerie des Glaces, les miroirs eux-mêmes semblaient suspendre leur lumière pour capturer son reflet.

Ce soir-là, Versailles respirait comme un monstre doré. Les lustres penchaient leurs bouquets de feu sur les visages fardés, les violons pleuraient des airs trop légers, et le parfum des courtisanes, lourd et sucré, semblait éteindre l’air lui-même. Les courtisans allaient et venaient, prisonniers de leurs rubans, de leurs titres et de leurs sourires. On n’entendait que des rumeurs de promesses, des éclats de rire sans joie. C’était un théâtre froid, un musée vivant de la grande comédie sociale où chacun faisait semblant de connaître son rôle par cœur.

Mathilde observait cette danse des vanités avec un calme glacé. Elle savait que dans ce monde, la raison était bannie depuis longtemps. Tout reposait sur le mensonge gracieux, le geste creux, l’art de plaire jusqu’à l’oubli de soi. Le roi, las, s’ennuyait, cherchant entre deux soupirs quelque chose qui romprait la monotonie dorée de sa vie.

Mathilde conçut alors un jeu cruel, une farce qui, croyait-elle, dévoilerait la vérité derrière le velours. Deux bêtes furent amenées en secret en ses appartements : un petit singe au regard humain et un perroquet éclatant comme une émeraude vivante. Elle les apprivoisa avec patience, leur apprit à saluer, à répéter quelques mots. Puis elle attendit la bonne heure.

Le soir venu, au grand souper, le roi la remarqua. Fatigué du sérieux, avide d’amusement, il se laissa prendre au piège de son charme. Elle murmura à son oreille des mots si doux qu’ils devinrent des ordres. Et devant toute la cour, le Bien-Aimé proclama ces mots :

- Par la grâce du ciel et de mon bon plaisir, je fais du singe Mirza le Grand Amiral de ma flotte, et de ce perroquet le Prince du Royaume.

Le silence fut immense. Personne n’osa rire ni même respirer. Un souffle glacé traversa la galerie. Puis, un à un, par réflexe, par habitude, par crainte, tout en observant leur voisin à la dérobée, les courtisans ployèrent le genou. Des hommes en manteaux brodés d’or s’inclinèrent devant un singe coiffé d’un tricorne, des dames en soie brodée firent la révérence devant un oiseau criard. Ce fut un instant hors du temps, suspendu entre la peur et l’absurde, un instant où tout le royaume sembla s’incliner non devant le roi, mais devant le néant, au royaume des apparences.

Mathilde regardait la scène depuis le fond de la salle. Son rire monta, discret d’abord, puis clair, presque enfantin. Un rire étrange, cruel, lucide. Elle croqua un petit four, ce goût sucré ne parvint pas à masquer l’amertume de sa bouche. Pour la première fois, elle se sentit infiniment seule, témoin lucide d’un drame qu’elle avait elle-même voulu.

Autour d’elle, le roi riait aussi, mais d’un rire triste. Ce n’était pas celui d’un monarque, mais d’un homme conscient, trop tard, de sa propre dérision. Les flambeaux s’éteignaient lentement, et dans la Galerie, le parfum des bougies mêlé à celui des fards formait une odeur de mort douce, écœurante.

À l’aube, la honte retomba sur le palais comme une chape de brume. Louis XV fit sceller les livres du Secrétaire d’État, effaça la date, et imposa le silence à tous les témoins de la scène. L’affreuse vérité d’une cour en carton-pâte, de décors en toile peinte emplis de pantins dérisoires, n’existait pas, n’avait jamais existé. Les animaux furent envoyés très loin, et Mathilde disparut. On dit qu’elle fut priée de quitter la cour dès le lendemain.

Versailles reprit son éclat, ses bals, sa musique. Chacun arborait comme avant un sourire de façade, un rien crispé. Mais parfois, la nuit, un valet jurait avoir vu, dans un couloir, un singe vêtu d’un manteau d’amiral errer sous les chandelles vacillantes ou un perroquet crier d’une voix suraiguë : « Vive le Roi ! ». Et les quelques témoins fuyaient en silence, rasant les murs, sans trop savoir pourquoi.

*

***

Les livres d’histoire ne gardent pas trace de cette folle soirée aux vérités amères. Pourtant, dans un recoin de mémoire, cette nuit continue de brûler, invisible et triste. Et résonne toujours le rire clair d’une femme face à un monde d’artifices, ce rire froid d’une âme impitoyable face à un théâtre en ruines.

 

 

FIN

Modifié par Alba

Posté(e)

Même dans les récits (en apparence) historiques, vous savez glisser ce goût du fantastique et de la chute amère ; je me suis régalé du début à la fin !

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci pour ce commentaire si fin, Nils !

Comme il était tentant de se moquer de la pompe et du cérémonial en vigueur dans les cours royales ! Cette chère Mathilde fait s'écrouler par le rire tout un monde d'hypocrisie veule et de bassesse absurde !

J'avoue être républicaine. Égalité est le plus beau mot de la langue française...

(─‿─)

Posté(e)

Bravo pour ce texte à la fois stylisé et profond, qui mêle avec brio le frisson historique, la satire sociale et une mélancolie désenchantée.


Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci Joailes pour ce commentaire qui résume très bien les dominantes de ce récit.

Une farce dans la haute société, cela entraîne des chutes vertigineuses et des prises de conscience cruelles...

Le rire est maître en matière de dévoilement. Il est porteur d'une charge subversive à laquelle rien ne résiste. Encore faut-il oser. L'effet guillotine le suit en effet de près, la plupart du temps.

(─‿─)

Posté(e)

Cette histoire m'a happée comme toujours sous ta plume @Alba , on sent presque le parfum étouffant des bougies et l'absurdité glacée de cette scène. Mathilde est fascinante, à la fois cruelle et tragiquement lucide.

Cette satire du pouvoir et la soumission aveugle résonne étrangement avec notre époque.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Des remarques très justes, Vol Au Vent, et particulièrement fines !

La servilité est de toutes les époques et de tous les milieux. N'est-elle pas simplement le fruit de la peur, et la peur est l'émotion humaine par excellence (elle se mue vite en lâcheté, d'ailleurs, en vertu du principe éprouvé que "deux précautions valent mieux qu'une") ?

(─‿─)

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Cette audacieuse Mathilde (prénom prédestiné), si elle n'est pas nécessairement une libertine, en a l'intelligence. Le roi de France se prend-il pour Caligula? Il n'y a pas pis qu'un roi sans divertissement pour mettre en déshérence un royaume. Un beau récit teinté d'une noire mélancolie (pardon pour le pléonasme). Le système mis en place par le Roi-Soleil pour canaliser la noblesse atteint sous ta plume ses limites. Plume si convaincante qu'on se demande si ton récit n'est pas véridique!

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci beaucoup, Thy Jeanin, pour cette lecture attentive !

"Plume si convaincante qu'on se demande si ton récit n'est pas véridique", écris-tu : le rire a l'air toujours plus vrai que la parole, on le croit les yeux fermés, tant il a l'art de nous mettre de son côté.

Et que dire du ricanement ? Le frémissement des anges ! cf. "on lui donnerait le bon Dieu sans confession".

( ͡~ ͜ʖ ͡° )

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