Posté(e) 19 janvier19 janv. comment_213156 Scène 2 – Volubile, Caius, Matamore Volubile : Mes amis, comme je suis heureux de vous revoir ! N’avons-nous pas, déjà, un plan fort bien établi ? Caius : Le lieu n’est-il pas indiscret ? Si les murs ont des oreilles, un parc a des trous d’air semblables à de grandes bouches. Matamore : Les bouches se ferment devant l’épée. Volubile : Allons, allons, il est peut-être temps d’agir mais laissez l’âge de l’épée rangé dans le fourreau de celle-ci. Matamore : Et vous la poésie. Parlez, nous vous écoutons. Volubile : (A part : Dites-moi, l’un a la langue bien pendue et l’autre au gibet, comme j’espère ne pas me retrouver entre les deux !) Mes amis, je vous proposais donc de nous réunir céans pour exploiter au mieux nos qualités et profiter de l’aubaine que représente Arès dans cette cité. Un dieu pareil, nous en avons subi le balai et nous savons tous de quoi il est capable. Vous l’avez entendu comme moi : il ne demande qu’à reprendre sa tenue d’hoplite. Aussi me suis-je dit : mon brave Volubile, c’est fou comme un coup de balai peut créer la meilleure des communautés ! D’ailleurs, quand on y songe, ne commence-t-on pas par nettoyer avant de bâtir ? Et ce coup de balai m’a révélé à vous, Caius, l’homme aux mille lois, et à vous, Matamore, l’homme aux mille forces ! Bâtissons, mes amis : dans ce parc je jette la première pierre, celle de l’union. A vous maintenant ! Caius : Bien parlé : sans communication, l’homme politique ne vaut rien. Matamore : Bien parlé aussi car sans politique, le militaire est au chômage. Volubile : (A part : Parfait, je les amène là où je voulais…) Mille mercis, mes amis, de reconnaître la valeur du discours ! Toute littérature est inutile, c’est bien pour cela que je l’ai abandonnée pour l’art de la parole et celui de l’édition : parler et choisir, ou choisir et parler, c’est selon, n’est-ce pas mieux que de perdre son temps à écrire ?Caius : Un problème demeure toutefois ! Il n’est peut-être pas de taille car ces deux gamins sont minuscules mais il pourrait le devenir… Matamore : Caius a raison : nous connaissons tous les trois le père Jacques, croyez-vous qu’il va nous enquiquiner après ce que nous avons fait à ses enfants ? Il me semble qu’Arès lui obéit si j’en juge son attitude avec ces deux énergumènes… Volubile : Je ne le pense pas. Vous avez des yeux pour voir, non ? Ces deux petits insolents se cachaient, tout comme nous ! Et il y avait école hier, cela signifie donc qu’ils séchaient ! Je les vois mal venir se plaindre auprès de leur paternel ! Il les adore, tout le monde le sait dans la cité, mais ce n’est pas un tendre, aussi se tairont-ils, croyez-moi. Je me demande même si nous ne pourrons pas utiliser l’incident à notre avantage… Caius : Auriez-vous quelque chose de précis en tête ? Volubile : C’est encore flou. Je me disais seulement que tout est question d’hérédité et d’inexpérience mêlées : agitez un chiffon rouge sous l’œil du taureau, il charge ; faites de même avec le taurillon, il charge doublement. Matamore : Peut-être mais ici, qui est le taureau, qui est le taurillon ? Arès, ce coq de Jacques ou les deux effrontés ? Volubile : Et que vous importe ? Frappez l’esclave, vous atteindrez le maître. Caius : Alors je reformule la question de Matamore : qui est le maître, qui est l’esclave ? J’ai bien l’impression que c’est Arès qui mène le jeu ! N’est-il pas un dieu, après tout ? Volubile : Ne confondez pas tout, mes amis ! Que le petit coq chante au sommet de son fumier ou que le dieu se couche dans la fange, je vous le répète : que vous importe ? Le plus important, c’est d’avoir un plan et nous nous occuperons des deux en temps voulu. Caius : Que proposez-vous, alors ? Matamore : Oui, nous vous écoutons.Volubile : J’y viens, mes amis. Ma grande expérience m’a appris que s’il y a bien quelque chose que l’homme et le dieu ont en commun, c’est la flatterie. « Sire », n’est-ce pas « Dieu » et vice-versa ? Deux titres mais une seule engeance humaine pour leur parler et les assurer l’un de sa hauteur, l’autre de sa brillance. Or Arès n’est qu’un dieu rejeté pour qui le souffle des mots ne fut qu’un flot amer, un baiser froid pour marquer une rupture amoureuse si vous préférez, mon bon Caius, des coups d’estoc en travers de l’estomac si vous préférez aussi, mon bon Matamore. Alors voilà ce que je vous propose : devenons les serviteurs en flatteries d’Arès, cajolons-le de bons mots et nous éviterons les maux. Caius : Mais comment ? Matamore : Comment, oui ? Volubile : (A part : Décidément, je me demande comment j’ai pu ne pas me rendre compte plus tôt que j’avais l’art de retourner les esprits, cela m’aurait évité d’avoir l’estomac retourné pendant toutes ces années !) Consultez n’importe quel dictionnaire de mythologie, mes amis, et vous découvrirez les multiples humiliations qu’Arès dut subir. Je vous propose tout simplement de les lui faire revivre… Caius : Vous n’y pensez pas, Volubile ! L’humiliation est bonne politique mais avec un dieu, qui plus est un dieu aussi furieux qu’Arès… Ne croyez-vous pas qu’il serait bon de diviser, cela fonctionne bien mieux ! Matamore : Je suis d’accord ! Pensez, mon bon Volubile, à la bête blessée dans son antre, blessée jusque dans son orgueil… Pensez combien les mots sont des maux certaines fois… Je rejoins Caius : il faut diviser pour mieux régner ! Volubile : (A part : C’est curieux, la langue bien pendue devient le gibet et vice-versa mais moi, je suis toujours à la plus mauvaise place !) Vous n’y êtes pas. Pour commencer, j’ai toujours pensé que diviser pour mieux régner est un aphorisme ridicule : la division ne fait que répartir en de plus petites unités la contestation sans la briser réellement tandis qu’humilier est bien plus efficace car l’être humain est ainsi fait qu’il accepte le mépris pour autrui mais refuse de l’endurer pour lui-même... et la contestation se fissure d’elle-même dans son œuf car chaque individu la portera en lui sans la porter pour l’autre. Et pour conclure, je ne vous parlais pas d’humilier Arès mais de lui faire revivre certaines de ses actions sous un nouveau jour, en les corrigeant à notre sauce… et à la sienne. Cette communauté d’intérêts nous fera réussir, je vous le garantis ! Caius : Comme retoucher une photo ? Volubile : C’est cela. Matamore : Comme faire passer une défaite pour une victoire ? Volubile : C’est cela. Caius : Soit ! Marché conclu ! Matamore : Marché conclu ! Soit ! Volubile : (A part : Décidément, ces deux-là s’inversent tout le temps.) Dans ce cas, disparaissez. Je vois notre dieu, je vais l’astiquer un peu. Caius : (A part : Avec ces deux idiots, la gloire du pouvoir m’est assurée !) Mais ne l’asticotez pas trop ou c’est vous qui terminerez au bout de la ligne ! Matamore : (A part : Avec ces deux idiots, la gloire des galons m’est assurée !) Évitez de trop utiliser le va-et-vient, le brillant ne lui sied pas ! Volubile (à part) : Idiots ! A suivre. Envoyer une note adhésive
Posté(e) 19 janvier19 janv. Semeur d’échos comment_213163 Le final est hilarant et ce qui précède, parfaitement jubilatoire : quel trio !À suivre... Envoyer une note adhésive
Posté(e) 21 janvier21 janv. Semeur d’échos comment_213266 Un passage particulièrement dynamique, il est vrai que la parole est en soi un acte. Envoyer une note adhésive
Posté(e) 21 janvier21 janv. Auteur comment_213267 Je vous remercie pour vos retours, @Alba et @Thy Jeanin !"Un passage particulièrement dynamique, il est vrai que la parole est en soi un acte." : Vous touchez là au thème central de ma pièce (même si je la poursuis...), à savoir la captation de la parole par les plus puissants.Mais vouloir manipuler un dieu, surtout Arès, c'est peut-être pousser la parole (le bouchon ?) un peu loin... Inutile de dire que Caius, Volubile et Matamore vont le payer... Envoyer une note adhésive