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Accents poétiques

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L'homme seul est un verger

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Posté(e)

L'homme seul est un verger


Le jour ils s’échinent à rapiécer sans fin les filets jetés de longtemps aux pieds de leurs rêves comme des tribus soumises et grêles partant aux routes et aux champs. Ils vont et viennent pour de menus destins, nourrissent de canches et paroles saines leurs bêtes dans leurs matins puis s'éloignent un peu, souvent dans une lumière humide et blanche et le goût des étables dans l'air, et tentent de retenir à la couronne des essarts le flot enhardi des taillis comme ailleurs des semblables le flot des sables et des guerres, les assauts des vents mauvais.


Parfois ils se résignent à être braves et partent en mer offrir en gage leurs amours corps et biens dans les vagues ingrates pour qu'une lisière soit belle, pour que le soleil, s'il reste, la caresse, pour qu'au printemps l'herbe s'ébroue et se parfume, qu'un petit coin de terre bleue ne s'en retourne, et que va-nu-pieds, s'il passe, ou qu'il broute, sente qu'il y a du bonheur de reste près du marché aux pierres.

Ainsi ils rêvent encore…


Ils ont l'age et le temps où l'on tend les voiles éprouvées pour mieux goûter le vent qu'on sait, où les rêves sont plus accordés à la vie, où les pas dans l'univers sont devenus des danses… Leurs rêves tiennent dans la main leurs nuages décousus, la toile est plus légère à leur plume, la coque plus fragile, et la mer lointaine… S'ils rentrent, c'est pour sécher le coin des yeux, au coin du vent, affûter le couteau sur la cuisse au coin du feu, au corsage d'une femme déposer leur vain voyage, à peine refuge dans la marche lente, pour ne pas rester assis plus longtemps et se donner l'air à la main ; ils savent bien qu'ils rêvent…


Alors le soir ils chaloupent derrière la crête des collines noires, plus loin que ces villages finissants où s'effacent les solitudes, jusques au cœur qui bat des villes écouter ce qui bat le cœur des rêveurs, des vagabonds, des amoureux… et autres brûlés de l'exil, terreux, musiciens, poètes en souffrance… Ils reconnaîtront les faubourgs à la hauteur des cheminées et l'accent des chevaux, aux regards des murs où se sont épinglés les visages.

Ainsi ils rêvent encore…


Parfois, aux Treize Vents, aux Quatre Routes, aux Cascades ils viennent poser sur le comptoir leurs impôts ; il y fait bon autour, et personne qui t'entoure te demande qui tu es ni de quel ventre tu sors, essoré, si ce n'est de la nuit et le paletot de neige ta consolante ; et tu réponds à leurs sourires et les réfugiés regagnent la douce indigence, et toi tu exhales une épaisse buée de silence où s'abritent tes bateaux d'huile noire jusqu'au café qui t’écœure dans sa tasse marron ; et tu sors lentement de ta poche la feuille froissée imprégnée de l'odeur de ta main d'un poème de vent qui s'est fourré dans l'épaisseur bourrue de ta parka.


Et là elle le regarde qui déplie la feuille contre le bois du comptoir comme l'eut fait du plat de la main lentement posée sur le chanfrein d'une femelle familière là devant lui, leurs regards ; il s'est penché comme se fut penché sur la carte des routes et que les mots révélaient le tant de paysages où il voulait se perdre, il regarde le poème comme il tourne les pages étranges d'un livre à son chevet qui s'ouvre sur les vagues des paupières closes.

Il ouvre les yeux sur moi, distrait, me regarde en douceur, puis se met à écrire sur le verso, lentement d'abord, puis de plus en plus empressé…


« Je t'écris du chemin qui vient, je t'écris les mots qui s'échappent de ma main ! Ils viendront picorer à ta fenêtre ! Je demande l'espérance… J'ai retrouvé tes galops dans l'eau quand nous chevauchions côte à côte la genèse du monde…

Papier pelure des jours / les mots sur l'avers / jouent à joue l'amour / et le haut et le bas / et le vent les pages / entre les doigts le tulle / parfumé d'encre / et le corps toupie / suprême danse / émiettée de tourmente / déracine la nuit / inoubliable offrande / de la chair / attenante, âme / soleil blanc de l'hiver / immobile et glacé / une danse / stancée jusqu'au vertige / vide, aiguille de la sidération / un vaisseau d'automne pour litière de sang / et la mer gibbeuse des mirage / et les mots / livre ouvert / pyramide des mots / engloutis dans la chambre sainte / chemins de feu / entre les étoiles arrachées à la chair / mains maculées dans le cœur ouvert / déchiré / fleurs de Soudan / un bûcher / où trouvera refuge / renaître sans fin / poème pour les larmes / d'un rivage accalmé ? / une volée de pan, plus légère qu'elle / souffle en neige sur l'éteule emmiellée / où elle dort / court encore / la tête foudroyée de silence

et la pluie heureuse / sèche au soleil / miserere / la terre labourée / le chant… »


Il a levé les yeux…


« Ah, que la pierre est tendre au ciseau

lorsque les doigts jouent avec le sable

et les mots qui montent avec la mer

et nous battent les yeux

comme des oiseaux contre le vent »


En repoussant la tasse bue il m'a prié un deuxième café ; quand j'ai posé la tasse devant lui, nous nous sommes souri ; il est resté longtemps attaché à mon sourire et cela me troublait un peu, son regard était généreux, il y avait une sorte de tristesse aussi ; il m'a demandé

– vous êtes amoureuse ?

J'ai ri, je lui ai dit en riant que j'étais amoureuse de la vie ; j'ai pris la lingette et frotté le comptoir ; après un moment

– et vous ? ai-je osé

– oui, toute la vie…

Il a suivi mon regard et j'ai vu qu'il suivait des yeux la vie, et qu'il y avait une sorte de tristesse aussi… Nous sommes restés un moment en silence et nous y étions bien. Il a payé, m'a dit bonsoir, il a ajouté

– merci pour le sourire ! Merci pour le visage de la vie !

Il est sorti, la nuit, il neigeait… il s'est retourné, il a demandé son chemin, et si le train épargnerait son troupeau… ils s’enfonçaient dans la neige, la musique du Monde… Pendant quelques instants on les a vu danser…


Posté(e)
  • Semeur d’échos

Un très beau texte, infiniment émouvant et d'une grande profondeur, qui touche à l'essentiel !

Posté(e)

Le titre du texte rappelle Jean Giono, son contenu davantage Nicolas Bouvier, mais qu'importe après tout car l'histoire raconte une brève mais belle rencontre.

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