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Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Réveillon en conserve

Conte du Nouvel An

 

Il était une fois, dans une petite maison grise à la sortie de Châteaudun, un couple d’âge mûr, Étienne et Eulalie Lorilleux. Tous deux comptables, ils passaient leurs journées à aligner des chiffres sans jamais additionner un sourire. On disait d’eux qu’ils pouvaient faire les comptes d’un enterrement sans verser une larme.

Ils vivaient en vase clos, chacun à son bureau, leurs ordinateurs tournés dos à dos.

- La sympathie, disait souvent Étienne, c’est comme le chauffage : ça coûte.

Et Eulalie, approuvant d’un claquement de langue, ajoutait :

- Et le bonheur, c’est comme les impôts : on le paie toujours trop cher.

À l’approche du réveillon de la Saint-Sylvestre, le couple fit ses calculs. Le prix du saumon leur tira des grimaces, celui du champagne des larmes. Alors ils décidèrent d’un repas plus « raisonnable »  : des pommes de terre bouillies et une boîte de sardines.

- Voilà un menu qui ne fait pas de dettes, déclara fièrement Étienne.

- Ni de miettes, ajouta Eulalie en rangeant la boîte dans le placard comme un bijou précieux.

Le 31 décembre au soir, leur table était triste comme un jour de pluie. Pas de bougies, pas de fleurs, juste la télévision allumée pour « faire un peu d’ambiance gratuite ». Ils posèrent la casserole fumante, le pain dur et la fameuse boîte de sardines au centre, attendant l’heure de passer à table.

À vingt heures précises, Étienne tendit la main pour tirer l’anneau métallique. Mais à l’instant même où le couvercle se souleva, un éclat d’argent jaillit si vif qu’ils reculèrent, éblouis. Une odeur de mer emplit la pièce - pas celle du poisson, non, mais celle des embruns, du sel et du vent chaud.

Le couvercle trembla, se souleva un peu plus, puis la boîte se mit à vibrer.

- Éteins la télé ! cria Eulalie, ça interfère !

Mais dès qu’Étienne appuya sur la télécommande, l’écran afficha… une plage tropicale. Du sable doré, des cocotiers, et un soleil couchant orangé qui semblait s’échapper du poste.

- C’est une publicité, maugréa-t-il.

Pourtant, la lumière du couchant se reflétait maintenant sur les murs du salon. On entendait le murmure des vagues.

La boîte se souleva alors, doucement, comme portée par un rêve. Étienne et Eulalie crièrent d’effroi en voyant le couvercle tourner sur lui-même, projetant autour d’eux des éclats de lumière bleue, rouge et or, comme les vagues d’un feu d’artifice sous-marin.

Avant qu’ils aient eu le temps de comprendre ou de dire un mot, la boîte se mit à tourner sur place, de plus en plus vite. Une spirale de couleur les happa, et soudain, il n’y eut plus de salon, plus de pommes de terre, plus de télévision.

Ils volaient !

Assis côte à côte sur le couvercle argenté, les Lorilleux survolaient maintenant un océan infini. Le vent leur fouettait les joues, leurs vêtements se coloraient comme par magie : la robe d’Eulalie devint un paréo à fleurs, la chemise d’Étienne un tissu bleu lagon.

- Nous allons mourir ! hurla ce dernier, cramponné à ses lunettes.

- Pas sans quitter Châteaudun, au moins ! lança Eulalie. Elle se sentait plus légère qu’elle ne l’avait jamais été.

Sous eux, les vagues s’écartaient, puis soudain apparut un relief émeraude : c’était une île aux reflets surnaturels. La boîte amorça une descente lente et soyeuse puis se posa dans le sable aussi doucement qu’une feuille sur l’eau.

Le couple n’en croyait pas ses yeux  : un lagon turquoise, des poissons multicolores, des fleurs partout... Ils entendaient des rires, des tambours, des voix joyeuses. Des habitants - ou peut-être des fantômes bienveillants - leur tendaient des couronnes de fleurs.

- Tout cela doit coûter une fortune…, murmura Étienne, incrédule.

- Pas ici, répondit une femme vêtue de couleurs éclatantes. Ici, la seule monnaie, c’est le sourire.

Et sans qu’ils puissent s’y opposer, les Lorilleux furent entraînés dans une ronde. Les tambours battaient, les vagues dansaient, l’air brillait à chaque mouvement. Étienne, qui avait toujours détesté la musique, se surprit à taper des mains. Eulalie, quant à elle, rit aux éclats en voyant son mari esquisser un pas de danse maladroit.

Puis, au son d’un coup de tambour moqueur, une pluie de couleurs tomba du ciel : bleu d’azur, rouge corail, rose coquillage. Chaque goutte qui touchait leur peau les faisait éclater de rire.

- J’ai chaud ! cria Eulalie.

- J’ai faim ! répondit Étienne, hilare.

Et aussitôt, autour d’eux poussèrent des arbres chargés de fruits dorés qui ressemblaient, à s’y méprendre, à des écailles de poisson.

- Si tu en veux, offres-en une, dit une voix mystérieuse.

- Offrir ? Qu’est-ce que cela veut dire ? balbutia Étienne.

- Ce qu’on garde se vide. Ce qu’on donne se remplit.

Étienne prit un fruit, le tendit à Eulalie. Elle l’accepta, émue jusqu’aux larmes. Au moment où elle croqua dans le fruit, la boîte de sardines, restée sur le sable, vibra de nouveau. Le ciel tourna, les couleurs se mirent à tourbillonner. Tout se mélangea : les tambours, les rires, les oiseaux. Et le couple revint à son point de départ, en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire.

Le salon était redevenu gris. La télévision clignotait encore. Tout semblait comme avant, ou presque. La boîte de sardines reposait sur la table, fermée, immobile, l’air sage.

Étienne et Eulalie échangèrent un long silence, puis éclatèrent de rire sans savoir pourquoi. Ils avaient les joues roses, les mains encore couvertes de sable doré.

- On a rêvé ? demanda-t-elle.

- Peut-être, répondit-il. Mais… quel souvenir inoubliable !

Le lendemain matin, tout le quartier de Châteaudun fut pris de stupeur : Étienne et Eulalie Lorilleux avaient décoré leur jardin de guirlandes, invité les voisins à venir festoyer chez eux, et distribuaient des parts de gâteau au hasard.

Dans leur salon, la boîte de sardines trônait toujours au centre de la table, - fermée, sage, éclatante. Mais parfois, quand la lumière tombait sur le métal, on aurait juré y voir danser les reflets d’un lagon.

 

FIN

 

Modifié par Alba

Posté(e)

Un beau conte, la transformation des Lorilleux n'est pas sans rappeler celle d'Ebenezer Scrooge mais elle est moins "brutale" pour eux...

Modifié par Nils Exo

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci pour ce commentaire et cette référence, Nils !

Le choix du nom de notre couple inspiré ne s'est pas fait par hasard : c'est un clin d'œil aux amateurs de Zola et de son terrible roman, L'Assommoir.

Une confidence : j'ai adoré cette vision des Lorilleux recroquevillés sur leur tapis volant, à savoir la boîte de sardines en folie. Je m'amuse souvent quand j'écris de la prose...

( ͡~ ͜ʖ ͡° )

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Cette initiation jouissive au pays de Cocagne est une bonne leçon contre l'austérité. Cerise sur le gâteau: le sourire qui remplace la monnaie: idée géniale!

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Un sourire que j'ai tenté de faire naître sur le visage du lecteur, en effet, Thy Jeanin, Merci beaucoup pour tes mots !

Critique de l'austérité ? Précisons. Il faut voir dans ce conte non une critique de la frugalité volontaire, mais plutôt de la sécheresse de cœur et de l'égoïsme mesquin (cf. Les Lorilleux de L'Assommoir).

Une lecture symbolique de la chose s'impose. Embarquement immédiat sur le tapis volant de la générosité (voir la fin) et du désintéressement. Le pays du sourire existe peut-être, ailleurs, très loin...

Posté(e)

Très beau conte. Le rêve qui pallie au  manque.  Le retour à la réalité est parfois douloureux. Cependant, la chute de votre beau récit montre autre chose que la douleur. Le rêve génère le partage. Voilà un autre effet du rêve on ne peut plus positif.

Belle réussite Alba !

 

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci beaucoup, Ouintenabdel, pour ces mots éclairants !

"L'Amour comble tous les besoins et tous les manques", c'est peut-être cela la moralité profonde et cachée de cette fable sur tapis volant !

( ͡~ ͜ʖ ͡° )

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