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Mon épouvantail

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Mon épouvantail

Conte fantastique

 

Le soleil s’était couché derrière la frange pourpre des peupliers, et le canal, lisse comme une glace, reflétait les nuées écarlates du soir. J’étais sortie pour marcher un peu, par habitude peut-être, par mélancolie sans doute. C’est alors que je le vis.

Il se tenait sur la berge opposée, immobile, grand, dégingandé, le visage osseux, les yeux d’un noir si profond qu’ils semblaient absorber la lumière au lieu de la refléter. Son costume, d’une rigueur ancienne, paraissait presque trop étroit pour sa maigreur. Il portait une redingote brune au col élimé, une canne, et son chapeau haut-de-forme semblait d’un autre siècle.

Lorsqu’il me vit, un sourire hésitant étira ses lèvres sèches, comme si ce geste lui coûtait. Je sentis un inexplicable frisson me parcourir. Ce n’était pas de la peur, mais l’étrange certitude que cet homme n’appartenait pas tout à fait à notre monde.

Je le rejoignis en traversant la passerelle et m’approchai. Il m’attirait irrésistiblement. Son air triste, peut-être, en était la cause. L’air avait cette odeur humide de feuilles et de terre que prend la campagne au crépuscule.

- Bonsoir, dis-je doucement.

- Bonsoir, madame, répondit-il d’une voix basse, un peu rêche, comme si ses cordes vocales s’étaient rouillées par des années de silence.

Je lui trouvai quelque chose de terriblement familier. Peut-être son allure mélancolique, ou cette façon de pencher la tête comme un animal attentif. Il me faisait penser aux vieilles photographies des poètes symbolistes des siècles précédents. Nous longeâmes le canal côte à côte, sans parler, d’abord, en écoutant seulement nos pas réguliers sur les dalles et le clapotement de l’eau. Puis je demandai :

- Vous n’êtes pas d’ici, n’est-ce pas ?

Il eut un léger rire, plus un souffle qu’un son.

- Non… enfin, pas comme vous l’entendez. Je suis ici depuis longtemps, pourtant. Très longtemps.

Je tournai vers lui un regard surpris. Il garda les yeux fixés sur le couchant, où les premières étoiles perçaient à travers les nuages de cuivre.

- Je vous parais étrange, n’est-ce pas ? poursuivit-il avec ce sourire maladroit. Vous ne vous trompez pas. Il fut un temps où je n’étais pas… ceci.

Je restai interdite. Il s’arrêta et planta sa canne dans le sol.

- Si je vous racontais mon histoire, dit-il, vous ne me croiriez pas.

- Essayez, répondis-je. Les soirs d’automne invitent aux fantômes.

Il hocha la tête, comme rassuré, et commença :

- Je suis né au début du XIXᵉ siècle, pas dans un berceau, mais au cœur d’un champ, un matin de brume. Un fermier m’avait dressé là pour protéger son blé. On m’avait planté profondément dans la glaise, donné un vieux chapeau, quelques haillons, une croix de bois pour les bras. Les moineaux m’ont d’abord ri au nez, puis m’ont craint. J’étais le roi silencieux de la moisson. Le vent m’apportait la rumeur du monde : le bruit des charrues, les chansons des paysans, les querelles et les amours. J’apprenais tout sans jamais parler.

Un jour pourtant, j’ai commencé à penser. Ne me demandez pas comment. Peut-être qu’à force d’écouter les vivants, un reste de leur âme avait glissé en moi. Le vent, lui aussi, y est peut-être pour quelque chose : il m’a parlé tant de nuits qu’il a fini par me prêter son murmure.

Je le regardais, fascinée. Il racontait cela sans emphase, comme une confession paisible.

- Le temps passa. Des générations de corbeaux défilèrent, des fermiers naquirent et moururent, les champs changèrent de propriétaires. Moi, je restais là, planté dans la même terre, les vêtements pourrissant, la paille se renouvelant tant bien que mal. Et dans ma prison de bois et de foin, je rêvais de pouvoir marcher.

Il se tut un moment, fixant l’eau sombre.

- Puis vint la guerre, reprit-il enfin. On m’arracha pour faire place aux tranchées, aux canons. J’étais couché à demi dans la boue lorsque la foudre tomba, une nuit d’orage. Le feu me prit, mais au lieu de me consumer, il m’anima. Quand je repris forme, j’avais un cœur qui battait. J’étais tout neuf, tout nu, tremblant sous la pluie.

Je restais suspendue à ses paroles. Le vent fit bruire les peupliers ; un héron traversa le ciel en criant.

- Et depuis ? murmurai-je.

- Depuis, je cherche à comprendre. Le monde n’est pas fait pour ceux que la foudre a rappelés du néant. Je sens encore en moi la paille qui me compose. J’ai peur du feu, peur des corbeaux, et la terre m’attire comme une mère qu’on a trahie. Quant aux hommes… je les regarde avec curiosité, mais ils me reconnaissent rarement. Vous êtes la première à m’avoir deviné.

Un silence s’installa. Au loin, les cloches du village sonnaient l’angélus. Il reprit :

- J’ai marché à travers tout le pays. J’ai appris à porter un costume, à saluer, à parler peu. Pourtant, chaque fois que souffle le mistral, je sens mes bras se tendre comme autrefois, crucifiés d’habitude. Et dans mes rêves… les oiseaux me tournent autour, pas pour se moquer, mais comme s’ils me gardaient.

Je frissonnai. La nuit tombait, bleue et froide. Sa silhouette se découpait, immense, sur le fond rougeoyant du ciel mourant ; on aurait juré qu’il avait encore une perche traversant son dos.

- Qu’allez-vous faire maintenant ? demandai-je.

Il haussa lentement les épaules.

- Attendre, je suppose. Les épouvantails ne savent pas vieillir. Quand viendra le temps, le vent me remettra à ma place. J’y retournerai sans chagrin. C’est ma nature.

Nous arrivions au viaduc. Il s’arrêta, me salua du bout de son chapeau, et dit presque gaiement :

- Merci de m’avoir écouté. Peu de vivants prêtent encore l’oreille aux voix du vent.

Je voulus répondre, mais il avait déjà tourné sur le sentier bordé de saules. Sa haute silhouette s’effaça peu à peu dans la brume du soir.

Je restai seule, songeuse, à regarder les reflets rouges s’éteindre sur l’eau. Le lendemain, j’y retournai. Il n’y avait ni trace de pas, ni empreinte de canne. Sur la berge, seulement un vieux bâton de bois fiché dans la terre, coiffé d’un chapeau noir rongé par le vent.

 

FIN

 

Modifié par Alba

Posté(e)

C'est un très beau conte que tu nous offre là Alba, atmosphérique, sensible. Il me fait penser à ces histoires qu'on se raconte au coin du feu le soir, avec une pointe de nostalgie et un souffle de mystère. Cet épouvantail m'a tout l'air d'un fantôme bienveillant. Magique!!

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Beau récit mélancolique. Ce témoin du temps qui passe, créé pour effrayer, inspire après tout la sympathie. Il y aurait fort à dire sur le choix de ce personnage, dont la parole est édifiante et qui allégorise à lui seul l'érosion fatidique du temps.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci à vous pour vos beaux commentaires, si chaleureux et subtils !

En fait, cet individu bizarre, je l'ai croisé (en vrai) le long d'un canal, pas très loin de chez moi. Il m'a fait forte impression et m'a donné l'idée de ce conte. Son regard d'ébène avait 1000 ans !

L'inspiration est au coin de la rue pour les plumes agiles et les esprits rêveurs...

( ͡° ͜ʖ ͡ -)

Posté(e)

Votre épouvantail a quelque chose de Melmoth, cette errance à travers les âges, ce poids, c'est triste mais édifiant...

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Cette histoire est une perle, qui fonctionne sur tous les plans : l'atmosphère est dense, le personnage est inoubliable, et l'émotion, celle d'une douce et immense tristesse, est parfaitement maîtrisée.

C'est du fantastique à l'ancienne, dans la veine d'un Marcel Schwob ou d'un Giono pour le sens du terroir animé. Rien à redire, sinon : bravo !

P.S. : j'ai toujours aimé les épouvantails.

Modifié par Joailes

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci à vous pour vos regards sur ce conte !

Les contes du cœur résonnent toujours plus fort à nos oreilles, tant la sincérité se ressent à travers l'écriture !

C'est rare et cela m'est cher.

( ͡° ͜ʖ ͡ -)

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