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L’Île de Verre

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

L’Île de Verre

 

 

Cette nuit-là, Jade se réveilla brutalement. Elle avait perçu comme un murmure, une sorte d’appel. Mais la chambre autour d’elle était paisible, pourquoi s’inquiéter ? La jeune fille ferma les yeux et très vite, un flot d’images colorées s’imposa à elle.

 

*

***

 

La mer était si calme que Jade crut d’abord à un mirage. Pourtant, là, à l’horizon, une forme étincelante perçait la brume : une île. Pas une île de sable ou de roche, mais une île de verre, transparente comme une larme géante posée sur l’eau. Les vagues, en se brisant sur ses rivages, semblaient se dissoudre en mille éclats de lumière.

 

Elle ajusta la voile de son petit bateau, les doigts tremblants. Depuis des années, elle collectionnait les cartes anciennes et les récits de marins, à la recherche de ces lieux que personne ne croyait réels. Et voilà : l’Île de Verre, celle dont parlait seulement une vieille légende bretonne, elle la trouvait enfin.

 

Quand la coque de bois racla doucement la rive, Jade sauta dans l’eau peu profonde. Sous ses pieds, le sol était lisse, froid, légèrement concave, comme s’il avait été soufflé par un géant. En marchant, elle voyait des petits poissons glisser sous ses pas, leurs écailles argentées reflétant le soleil. Parfois, une bulle d’air remontait, éclatant en silence à la surface.

 

C’est alors qu’elle l’aperçut.

 

Un homme était assis sur le rivage, les jambes croisées, les mains posées sur ses genoux. Il portait une tunique tissée de fils d’or et de soie, mais ce qui frappa Jade, ce furent ses yeux : deux océans tristes, profonds, où dansaient des reflets changeants, comme s’il était fait de la même matière que l’île.

 

- Tu es la première à venir ici depuis longtemps, dit-il sans bouger les lèvres. Sa voix résonnait dans l’air, vibrante, comme si elle venait de partout à la fois.

 

- Qui… qui es-tu ? demanda Jade, le cœur battant.

 

- On m’a donné beaucoup de noms. Les pêcheurs m’appellent l’Homme-Miroir. Les enfants, le Gardien des Reflets. Mais tu peux m’appeler Éléazar.

 

Elle fit un pas vers lui, puis s’arrêta. Le sol sous ses pieds semblait respirer.

 

- Cette île… tu y es né ?

 

Éléazar sourit avec douceur.

 

- Non. Je l’ai trouvée, comme toi. Mais je suis resté. Parce que ici, rien ne ment. Tout est transparent. Même les cœurs.

 

Jade sentit une étrange pensée monter en elle. Elle avait passé sa vie à chercher cette île de légende. Et voici qu’elle se trouvait face à un homme qui lui offrait la vérité, pure et nue.

 

- Et si je ne veux pas être transparente ? murmura-t-elle.

 

Éléazar se leva d’un mouvement fluide. Quand il s’approcha, Jade vit son reflet se mêler au sien dans le verre sous leurs pieds. Leurs silhouettes dansaient, se superposaient, comme si elles n’en faisaient plus qu’une.

 

- Ici, dit-il en tendant la main, tu peux choisir. Partir ou rester.

 

Ses doigts effleurèrent les siens. Une décharge électrique parcourut le bras de Jade, et soudain, elle vit. Pas avec ses yeux, mais avec son âme. Elle vit Éléazar, non plus comme un étranger, mais comme une partie d’elle-même qu’elle avait toujours ignorée.

 

- Qui es-tu donc ? chuchota-t-elle.

 

- Ce que tu veux que je sois.

 

Le vent se leva, soulevant des tourbillons de poussière de verre. Jade ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, Éléazar avait disparu. À la place, une porte s’était ouverte, un passage fait de lumière et d’ombre.

 

Elle hésita. Puis, d’un geste résolu, elle franchit le seuil.

 

De l’autre côté, il n’y avait ni mer ni ciel. Juste une étendue infinie de miroirs. Des ombres dansaient dans ces reflets. Un étrange présentoir, offert aux voyageurs, permettait de lire un texte enluminé, tracé sur parchemin :

 

L'île de verre

 

C'est une île de verre aux falaises cristal,

L'écume la couronne et fleurit, transparente,

Sur son rivage blond à la flamme fervente,

Elle est tourbillon d'âme, étonnant récital.

 

Les ombres des oiseaux s'impriment, fin métal,

Sur son sable vivant en parole dolente,

Ils ne s'attardent pas sur cette pénitente

Et s'enfuient au hasard dans un parfum létal.

 

En ce palais fané des songes en partance,

Coule l'ultime pleur des êtres sans substance,

Le passé vibre encore en souvenir ocré.

 

La main cherche à saisir une ombre de mémoire,

Mais dans ce geste fou, l'espérance a sombré,

Et l'île disparaît, bien étrange ciboire.

 

 

Jade sourit. Elle savait, maintenant, pourquoi elle avait toujours cherché l’Île de Verre. Ce n’était pas pour la trouver. C’était pour s’y perdre.

 

 

*

* * *

 

La chambre sentait la cire et les lys fanés.

 

Autour du lit, les visages se reflétaient dans la pâle lueur des bougies : la mère, les doigts noués sur son châle noir, pleurait doucement. De temps en temps, on entendait dans ses sanglots : « Jade, Jade… » ; le père, muet, fixait le vide, les mâchoires serrées. Les enfants, blêmes, se tenaient par la main, leurs doigts tremblants écrasant les pétales d’une rose effeuillée. Le grand-père, assis au pied du lit, égrenait un chapelet. Dehors, le vent gémissait contre les vitres, comme s’il voulait, lui aussi, entrer pour veiller le corps de la jeune fille décédée dans la nuit.

 

 

FIN

 

 

Posté(e)

Un récit fantastique troublant : une totale transparence avec soi-même nécessiterait de mourir à moins que Jade (prénom en adéquation avec le texte !) ait eu une hallucination sous l'emprise de la fièvre afin d'apaiser sa fin ? Voilà qui interroge...

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Un texte qui suggère qu’on ne peut avoir deux rivages.

Il faut choisir entre être un reflet parfait dans le miroir éternel, ou une ombre chaude et aimante dans le cœur des autres.

Jade a choisi le miroir.

C’est une fable métaphysique d’une grande force, qui parle autant aux mystiques qu’à ceux qui ont un jour senti l’appel vertigineux de tout abandonner pour une forme de pureté inaccessible.


Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci à vous pour vos analyses subtiles de ce conte tout endeuillé, Nils et Joailes !

Le rêve avance ses pions, impitoyablement... On en meurt, parfois.

Je ne sais pas pourquoi, je pense à une jeune fille que j'ai connue jadis, morte d'anorexie à seize ans. Reflet tragique dans le miroir.

La pureté brûle. Je pense aussi à cette toile de Girodet, Atala au tombeau :

960px-Atala_au_tombeau_-_Anne-Louis_Giro

Posté(e)
  • Semeur d’échos

C’est l’un des tableaux qui ont défini l’imaginaire romantique français, bien avant Delacroix, en donnant une forme inoubliable aux tourments de l’âme et au vertige du sublime.

Une image à la fois intime et monumentale, où chaque détail, de la lueur sur la joue d’Atala à l’ombre de la grotte contribue à une élégie visuelle d’une puissance durable.


Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci pour le partage de cette analyse, Joailes !

Oui, je suis surtout sensible aux oppositions (quel contraste lumineux !) et aux lignes (tout est voué au néant).

Une toile qui me suit depuis mes années de lycée (reproduite dans le fameux Lagarde et Michard) !

(¬‿¬)

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Une île digne de figurer parmi les nombreuses rêvées par les poètes. Celle-ci est toute de transparence. Au fond, n'est-ce pas une sorte d'hubris qui s'offre à l'héroïne qui, du coup, s'y perd ? Un très beau récit dont o,n peut se demander s'il est u- ou dystopique...

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci pour cette fine analyse, Thy Jeanin !

J'ai mis beaucoup de moi-même dans ce récit rêvé.

Passé, présent, avenir, tout se mêle dans un même songe de l'au-delà du temps.

Et une quête de sens qui s'épuise elle-même sur les rives du non-être pour laisser advenir... demain.

cf. Jean-Christophe, La Fin du voyage, Romain Rolland

"L’aurore nouvelle ! Derrière la falaise noire, qui se dresse, monte l’auréole d’or du soleil invisible. Christophe, près de tomber, atteint enfin au bord. Et il dit à l’Enfant :

— Nous voilà arrivés ! Comme tu étais lourd ! Enfant, qui donc es-tu ?

Et l’Enfant dit :

— Je suis le jour qui va naître."

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