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Accents poétiques

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Ma glorieuse déroute

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Je suis entrée dans le Temple de l'économie à l'année avec humilité.

Autour de moi, des fidèles psalmodiaient des codes-barres en scrutant férocement les étiquettes rouges.

L’air sentait l’espoir aigre et le polyester chaud prêt à s'enflammer à la moindre étincelle, ce qui, pensai-je, ne convenait pas pour un anniversaire où l'on est censé souffler des bougies, plus il y en a, plus l'incendie est à prévoir?

Ma mission était claire : trouver une chemise pour les quarante ans d'un ami excentrique et plein de tics, un frère, Hassan Céhef, que j'avais connu lors d'un voyage en train alors que je n'avais que dix ans.

Donc, pas n’importe laquelle.

Une chemise à moitié prix, mais quelle aubaine déjà ! Delà, cela relève du nirvana, pensai-je, contente-toi de ça !

De préférence en coton , avec un motif qui crie je suis moche mais mon prix est abordable, aux couleurs improbables, peinte à la main.

Ma déception fut d'abord grande, je ne voyais que des vêtements empilés par couleur, plutôt classiques, que des essaims de gens bourdonnant tâtaient avec une espèce de furie qui m'a rappelé l'heure du repas des cochons chez mon oncle Léon, à mille lieues de là, quelque part en Aveyron.

Et puis je l’ai aperçue, flottant telle une bannière sacrée sur un présentoir en vrac.

Entre elle et moi, un océan hostile peuplé de pêcheurs de promos, le regard vide et les coudes agressifs aussi acérés que des esquifs sur la côte vendéenne.

J’ai adopté la stratégie du turbot blessé mais déterminé.

Feinte à gauche pour contourner une dame testant la résistance élastique d’une culotte en acrylique, roulade pour éviter le chariot d’un homme qui stockait des chaussettes comme pour un hiver nucléaire, entrechat souple et travaillé de côté dans les rayons les plus fréquentés.

J’y étais presque.

Ma main s’est tendue, doigts frémissants … quand une femme incroyable m'est apparue.

Une sommité du combat soldesque.

Vêtue d’une robe sac, sans forme précise, achetée visiblement lors des soldes précédents, chaussée de baskets à semelles cloutées, elle tenait sous chaque bras une montagne de vêtements en équilibre précaire.

L'alpiniste des monts soldes, la plus dangereuse de sa race, celle qui ne lâche rien avec ce sourire botoxé qui vous enlève l'envie de faire la fine bouche.

Son regard a croisé le mien, puis s’est posé sur ma chemise.

Dans ses yeux, j’ai lu la froide détermination d’un samouraï en fin de série.

Ce fut un duel silencieux, absurde et épique.

Nous avons tourné autour du présentoir, telles des planètes orbitant autour d’un soleil en rayonne véritable.

J’ai tenté une diversion en faisant semblant de m'intéresser à une parure de lit en flanelle : moins quarante pour cent de réduction sur cet article qui vous fera la nuit belle, indiquait l'étiquette factice.

Rien n’y fit.

Elle sortit son arme ultime : un téléphone dernier cri, qui appelle plus vite son ombre que Lucky Luke.

Chéri, c’est lequel déjà, le bleu électrique ou le vert névrose tropicale que tu préfères?

Profitant de sa distraction techno-matrimoniale, je bondis.

Victoire !

La chemise était en ma possession.

Sa texture et son odeur me rappelèrent immédiatement celles des lingettes désinfectantes dont on a beaucoup abusé dans les années 2020.

L’important était le chiffre barré, le pourcentage en rouge, le triomphe mathématique.

J’allais économiser trente-cinq euros !

J’allais en dépenser soixante par ailleurs, comme vous l'allez voir, histoire d'aller au bout de mon budget sans me sentir minable.

Car comment résister au rayon zen curieusement désert ?

Les bâtonnets d' encens, les bouddhas et les manuels prometteurs pour un monde meilleur portaient insolemment leurs étiquettes habituelles sans espoir de réduction ; même pas sur les figurines jivaros, ni même les tzanzas !

Je ne pus résister devant une petite lampe délicatement orangée, elle diffuse l'huile essentielle de votre choix, disait l'étiquette en plusieurs langues feutrées.

Alors que je me dirigeais vers la caisse, l’apothéose de la bêtise m’attendait.

Deux femmes se disputaient férocement le même coussin décoratif en forme de hibou, dont les yeux globuleux semblaient exprimer un profond désespoir métaphysique.

Je l’ai touché en premier !

Peut-être, mais je l’ai senti avant !

Leurs arguments étaient imparables.

Je les ai laissées à leur bataille tribale, serrant contre mon cœur ma chemise trophée, ce drapeau de ma propre absurdité et les autres babioles que je voyais, je l'avoue, comme une récompense personnelle.

Car c’est ça, le secret des soldes.

Ce n’est pas une question de besoin, ni même d’argent.

C’est une quête existentielle.

On ne chasse pas un vêtement, ni un objet, on chasse la preuve tangible qu’on a été plus malin que le système, qu’on a dompté le marché, qu’on a gagné.

Même si le prix à payer est de rentrer chez soi avec une chemise dont les coutures vont craquer à la moindre émotion et la certitude troublante d’avoir, brièvement, incarné le zèbre le plus vain de la savane consumériste.

La caisse treize vient d'ouvrir ! hurla une caissière visiblement heureuse de son contrat à perpète dans ce monde si bête.

Je m'y précipitai, esquivant de peu deux sorcières d'au moins quatre-vingt-dix balais qui n'avaient plus de temps à perdre, apparemment.

Je suis ressortie du champ de bataille, vivante, la chemise en main exhibée comme un trophée ; pour le reste je m'étais fendue de cinquante centimes, histoire d'avoir un sac recyclable à volonté pour mes prochains achats.

Le mistral a fait claquer l’étiquette à moins soixante-dix pour cent.

C’était le doux son de la victoire.

Une victoire parfaitement idiote, totalement dérisoire, et profondément, merveilleusement humaine.

A l'angle de ma rue, j'ai terminé le solde de mon compte chez Sacha Taigne : un cornet de marrons, un verre de vin chauds ; entrant par la cuisine de mon château, j'ai tout de suite allumé ma lampe.

L'étiquette ne m'avait pas trompée : la soirée sera zen.

(joailes -) 9 décembre 2025 - 22h 30


Modifié par Joailes

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Un épisode banal de la vie quotidienne transformé en épopée burlesque par une plume audacieuse et emplie d'humour !

Une lecture toujours plaisante !

Posté(e)

Ah, les soldes ! Vous avez su brocarder cet instant suprême de consommation en un délicieux moment tout en invitant à réfléchir non seulement sur cette course effrénée du consumérisme et de l'égo mais également sur les pratiques commerciales qui les conditionnent (c'est vrai que le zen, c'est tendance...).

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Le malheur des hommes vient de ce qu'ils ont incapables de rester tranquillement chez eux, gémit Pascal. Pas faux, mais est-ce qu'être suffit à exister? Chouette coussin... (pardon) chouette récit satirique qui n'exclut pas la compassion pour cette fièvre de la consommation.

(Amédée Panstéssou)

Posté(e)

Tu continues à m'épater, Joailes, avec cette satire jubilatoire du consumérisme. Les soldes en comédie épique! Tu as cette capacité incroyable de transformer un moment banal en humour absurde, c'est excellent!

"Une victoire parfaitement idiote, totalement dérisoire, et profondément, merveilleusement humaine." illustre parfaitement cette fable!

En un mot: Majestueux!!

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Merci de m’avoir trouvé une nouvelle chemise !

Tom Selleck.

Modifié par Jeep

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