Aller au contenu
View in the app

A better way to browse. Learn more.

Accents poétiques

A full-screen app on your home screen with push notifications, badges and more.

To install this app on iOS and iPadOS
  1. Tap the Share icon in Safari
  2. Scroll the menu and tap Add to Home Screen.
  3. Tap Add in the top-right corner.
To install this app on Android
  1. Tap the 3-dot menu (⋮) in the top-right corner of the browser.
  2. Tap Add to Home screen or Install app.
  3. Confirm by tapping Install.

Le septième sens

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Le septième sens

 

Elle n’était rien, à peine quelque chose. Une silhouette fragile dans la foule, une ombre parmi les ombres. On l’appelait Éva, mais ce nom n’avait jamais vraiment pris racine dans le monde des vivants. Elle passait inaperçue, comme si l’air lui-même refusait de porter son existence. Pourtant, Dame Nature, toujours bizarre, l’avait dotée d’un don singulier : un septième sens. Elle pouvait voir les fantômes.

Dès son plus jeune âge, Éva avait compris qu’elle n’était pas comme les autres. Tandis que ses camarades jouaient dans la cour, elle fixait des silhouettes translucides qui traversaient les murs de l’école. Au début, elle croyait que tout le monde les voyait. Elle riait avec eux, leur parlait, leur offrait des billes ou des morceaux de pain. Mais les autres enfants la regardaient avec effroi : elle s’adressait au vide.

Sa mère, une femme douce mais pragmatique, lui répétait : « Ne parle pas à tes amis imaginaires, tu fais peur aux gens. » Éva se taisait, mais les spectres continuaient de l’accompagner. Ils n’étaient pas menaçants ; certains semblaient perdus, d’autres curieux, d’autres encore tristes. Elle grandissait entourée d’une foule invisible, une société parallèle qui ne dormait jamais.

À l’adolescence, le don devint un fardeau. Les fantômes se multipliaient, s’agglutinaient autour d’elle comme des papillons attirés par une flamme. Dans les couloirs du lycée, elle voyait les anciens élèves disparus dans des accidents de voiture, des professeurs morts depuis des décennies, des enfants qui n’avaient jamais atteint l’âge adulte. Elle ne pouvait détourner le regard : ils étaient là, insistants, avides de reconnaissance.

Elle apprit à feindre l’indifférence. Mais la nuit, dans sa chambre, elle pleurait. Pourquoi elle ? Pourquoi ce septième sens qui l’isolait du monde réel ? Elle n’avait pas demandé à être la confidente des morts.

Un soir d’hiver, alors qu’elle rentrait d’un cours de piano, Éva croisa un spectre différent des autres. Il ne flottait pas, ne se dissolvait pas dans l’air. Il marchait, solide, presque tangible. Ses yeux brillaient d’une intensité inhabituelle. Il s’appelait Felipe.

- Tu me vois, n’est-ce pas ? demanda-t-il.

Elle hocha la tête, tremblante.

- Alors, tu es celle que j’attendais. 

Felipe expliqua qu’il était mort depuis vingt ans, mais qu’il n’avait jamais trouvé le repos. Il cherchait quelqu’un capable de l’entendre, de l’aider à accomplir ce qui le retenait parmi les vivants. Éva, fascinée, accepta. Pour la première fois, elle ne se sentait plus seule : son don avait enfin un sens.

Felipe devint son guide dans le monde des spectres. Il lui apprit à distinguer les fantômes errants des âmes tourmentées, à reconnaître les signes d’un esprit en paix ou en colère. Ensemble, ils parcouraient les cimetières, les maisons abandonnées, les ruelles sombres où les morts s’attardaient. Éva découvrit que son septième sens n’était pas une malédiction, mais une mission.

Elle aidait les fantômes à se libérer  : écouter leurs histoires, transmettre leurs messages aux vivants, parfois simplement leur offrir une oreille attentive. Chaque fois qu’une âme trouvait le repos, elle s’éloignait dans une lumière douce, et Éva ressentait une chaleur intérieure, comme une récompense silencieuse.

Mais ce pouvoir avait un prix. Plus elle aidait les fantômes, plus elle s’éloignait des vivants. Ses amis la trouvaient étrange, sa famille s’inquiétait. Elle manquait les repas, les anniversaires, les rendez-vous. Elle vivait entre deux mondes, incapable de choisir. Les spectres devenaient sa véritable communauté.

Un jour, sa mère lui dit  :

- Tu es là sans être là. On dirait que tu appartiens à un autre univers. 

Éva baissa les yeux. Elle savait que c’était vrai. Elle était bien insignifiante, mais pour les fantômes, elle était tout.

Felipe, toujours à ses côtés, lui confia un secret.

 - Tu n’es pas seulement une passeuse. Tu es une frontière. Les fantômes viennent à toi parce que tu es la porte entre leur monde et celui des vivants. Mais une porte peut s’ouvrir… ou se fermer. 

Éva comprit alors l’ampleur de son don. Elle pouvait choisir : laisser les spectres entrer, ou les repousser. Elle n’était pas condamnée à subir leur présence. Elle avait le pouvoir de décider.

Cette révélation la plongea dans un dilemme. Devait-elle fermer la porte et vivre enfin une vie normale ? Ou l’ouvrir davantage et accepter son rôle de médiatrice éternelle ? Les fantômes la suppliaient de rester. Les vivants, eux, la réclamaient aussi. Elle était déchirée.

Une nuit, Felipe lui dit :

- Tu dois choisir. Si tu refuses ton don, je disparaîtrai. Mais si tu l’acceptes, tu ne seras plus jamais libre. 

Éva passa des jours à réfléchir. Elle se promena dans les rues, observant les vivants rire, courir, aimer. Elle les envia. Mais chaque fois qu’elle croisait un spectre perdu, son cœur se serrait. Comment pouvait-elle les abandonner ? Elle se souvenait de leurs histoires, de leurs regrets, de leurs espoirs brisés. Elle était la seule à pouvoir leur offrir une seconde chance.

Finalement, elle choisit. Elle ouvrit la porte en grand. Elle accepta son septième sens, non comme une malédiction, mais comme une vocation. Elle serait la voix des morts, la lumière dans leurs ténèbres.

À partir de ce jour, Éva changea. Elle n’était plus une silhouette fragile, une ombre parmi les ombres. Elle devint une présence forte, une figure respectée dans le monde invisible. Les fantômes la suivaient, mais avec déférence. Elle était leur guide, leur passeuse, leur amie.

Felipe sourit. Puis il disparut, libéré. Éva pleura, mais elle savait que c’était juste. Elle avait accompli sa mission.

La jeune fille, après des années de silence, décida enfin de révéler son secret aux vivants. Elle croyait que les humains comprendraient, que son don serait accueilli comme une bénédiction. Dans la grande salle communale, elle parla :

- Je vois les fantômes. Je les aide. Ils sont parmi nous, invisibles, mais réels. 

Un frisson parcourut l’assemblée. Les visages se crispèrent, les regards se durcirent. Ce n’était pas l’émerveillement qu’elle espérait, mais la peur. La peur brute, animale, celle qui transforme les foules en meutes. On chuchota qu’elle pactisait avec les morts, qu’elle était une sorcière, une menace.

La peur devint colère. La colère devint haine. Les hommes et les femmes se levèrent, brandissant des pierres, des bâtons, tout ce qu’ils pouvaient trouver. Éva recula, implorant :

- Je ne suis pas votre ennemie ! Je voulais seulement vous aider ! 

Mais ses mots se perdaient dans le tumulte. Les fantômes, innombrables, l’entouraient, hurlant silencieusement, incapables d’intervenir. Ils étaient spectateurs impuissants, condamnés à assister à l’horreur.

La première pierre frappa son épaule. La seconde, son visage. Puis ce fut une pluie, une tempête de projectiles. Le sang jaillit, éclaboussant le sol, les murs, traversant les spectres eux-mêmes qui ne pouvaient rien faire. Éva s’effondra, mais la foule continua, acharnée, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un corps brisé, méconnaissable.

Les fantômes pleuraient, mais leurs larmes n’avaient pas de substance. Ils tendaient les mains, mais leurs doigts traversaient la chair. Ils hurlaient, mais aucun son ne franchissait la barrière des vivants. Alors, dans le silence qui suivit, une présence s’imposa, insane et méphitique. C’était Le Grand Mal, entité obscure qui rôdait depuis toujours dans les interstices du monde. Il se pencha vers Éva. Il murmura :

- Tu croyais être une porte. Tu croyais être une lumière. Mais ton don n’était qu’un chemin vers ton destin. Et ton destin était de n’être rien. 

Il souffla sur son âme. Au lieu de rejoindre les spectres à son tour, elle s’éteignit. Pas de fantôme, pas de trace, pas de mémoire. Éva disparut totalement, comme si elle n’avait jamais existé. La foule se dispersa, satisfaite d’avoir éradiqué ce qu’elle ne comprenait pas. Les fantômes restèrent figés, horrifiés. Ils savaient qu’ils ne reverraient jamais Éva. Elle n’était pas passée de leur côté. Elle n’était plus rien.

Dans ce néant, son septième sens, sa mission, ses souffrances, tout s’effaça. Dame Nature, cette déesse capricieuse et imprévisible, avait donné un don qui n’était qu’un piège. Un chemin vers l’anéantissement. Et Éva avait accompli son destin : n’être rien.

 

FIN

Posté(e)

Une fin cruelle entre la violence des vivants, l'impuissance des fantômes, la fourberie du Malin et le choix presque christique d'Eva, un prénom qui n'est peut-être pas choisi au hasard...

Posté(e)

Il n'est pas bon à être différent, la pauvre Éva en a fait la triste expérience. Un texte sombre et tragique, les dons mal perçus deviennent condamnation.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci beaucoup à vous pour ces commentaires si fins !

Oui, fatalité et poids du monde écrasent les plus beaux rêves, et qu'importent les talents ! Tout est toujours réduit à néant.

Le roue du Temps est une niveleuse implacable. Reste seulement à s'extasier ensuite (un peu naïvement) sur la légèreté gracieuse des grains de sable.

( ͡°- ͡°)

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Le récit culmine dans une fin d'une brutalité shakespearienne.

Le choix ultime d'Éva d'accepter pleinement sa vocation ne conduit pas à la rédemption, mais à son anéantissement.

Son sacrifice pour aider les morts est puni par les vivants, qui voient en elle une sorcière et la lapident. La morale est amère : la compassion et le dévouement sont parfois massacrés par la peur et l'ignorance.

En résumé, c'est une fable sombre et magnifiquement écrite sur le prix de la singularité et la violence de l'intolérance, qui laisse le lecteur avec un sentiment de profonde mélancolie.


Modifié par Joailes
erreur

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Oui, l'univers d'Éva est bien triste mais n'est-ce pas notre univers, en fin de compte (et de conte) ?

L'actualité est empli de ces lynchages, symboliques ou réels.

⊙▽⊙

Posté(e)
  • Semeur d’échos

On a peur des fantômes, mais plus dangereux sont les vivants! Impressionnant, ce conte qui reflète clairement la tendance contemporaine à l'intolérance.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Des remarques bien pertinentes, Thy Jeanin, merci beaucoup !

La certitude d'avoir raison, ou dogmatisme, élève bien des bûchers.

L'homme est un monstre pour l'homme....

(´_`;)

Account

Navigation

Configure browser push notifications

Chrome (Android)
  1. Tap the lock icon next to the address bar.
  2. Tap Permissions → Notifications.
  3. Adjust your preference.
Chrome (Desktop)
  1. Click the padlock icon in the address bar.
  2. Select Site settings.
  3. Find Notifications and adjust your preference.