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Quand la vie vous pose un lapin

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Quand la vie vous pose un lapin

 

Novembre offrait sa fraîcheur humide à Paris. Un brouillard épais, lourd comme une couverture mouillée, roulait entre les immeubles, avalant les enseignes. Harmonia, sortie acheter une baguette, marchait d’un pas vif, mais les rues lui semblaient bizarrement étrangères, ce soir-là. Par curiosité, la jeune femme s’engagea avec hésitation dans une ruelle étroite qu’elle ne connaissait pas, pavée de pierres usées par le temps. L’air sentait la colle froide. Elle s’arrêta net.

Devant elle se dressait une maison hors du commun. Pas une de ces façades parisiennes grises ou crème, non : une maison bleu pastel, d’une teinte laiteuse, presque irisée, comme si on avait dilué du ciel dans de la chaux. La peinture était lisse, sans fissure, d’un ton uniforme et doux qui jurait avec la grisaille environnante. Une porte en bois clair, à peine vernie, s’ornait d’un panneau calligraphié : « Entrez, vous êtes tous les bienvenus ». Les lettres, d’un noir profond, semblaient fraîchement tracées.

Harmonia hésita. Poussée par la curiosité, elle posa la main sur la poignée de cuivre poli. La porte céda sans un grincement. À l’intérieur, l’air était tiède, chargé d’une odeur de miel et de fleur de tilleul. Les murs, nus, étaient peints du même bleu pastel, mais, sous la lumière des grandes fenêtres aux vitres teintées, la teinte semblait vivante, très chaleureuse. Le sol, en bois clair, craquait doucement sous ses pas. Et puis, il y avait les lapins…

Des dizaines de petits lapins roses, pas plus gros que des chats, aux oreilles soyeuses et aux yeux noirs brillants comme des perles. Ils couraient en tous sens, se poursuivaient, faisaient des bonds gracieux. Certains s’arrêtèrent dès qu’elle entra, dressèrent leurs museaux palpitants vers elle, puis se précipitèrent, se frottant à ses chevilles, réclamant des caresses. Harmonia se baissa, en prit un dans ses bras.

Sa fourrure était incroyablement douce, chaude, presque électrique sous ses doigts. L’animal émit un petit grognement de contentement et se blottit contre son cou. La jeune femme rit, chatouillée. Un autre lapin se dressa sur ses pattes arrière pour lui renifler les doigts. Elle les gratta tous derrière les oreilles, sous le menton, et ils fermèrent les yeux, leur petit nez frémissant de plaisir.

Ravie, elle poursuivit son exploration de cette maison vraiment délicieuse. Au fond d’une salle plus vaste, elle aperçut un vieil homme. Il était assis derrière une table basse en acajou, les épaules voûtées, les mains fines et noueuses agiles comme celles d’un artisan. Sa peau était parcheminée, d’un jaune doré, striée de rides profondes qui encadraient une bouche mince et des yeux en amande, d’un noir si intense qu’on aurait dit deux puits sans fond. Ses cheveux, blancs comme la neige, étaient coiffés en une natte épaisse qui lui tombait dans le dos.

Il portait une robe asiatique de soie grise, usée aux coudes, et ses doigts, aux ongles jaunis, enfilaient des perles nacrées sur un fil de soie, une à une, avec une précision mécanique. Les perles cliquetaient doucement en s’entrechoquant. Deux lapins roses, assis sur leur séant, le regardaient faire. D’autres lapins, toujours de la même teinte pastel, couraient dans la pièce.

 - Bonjour ! Que faites-vous ? demanda Harmonia, un lapin blotti contre son cœur.

Le vieil homme leva les yeux. Ses paupières lourdes se soulevèrent avec lenteur, révélant un regard à la fois las et infiniment patient.

- J’occupe mes mains, répondit-il d’une voix rauque, comme si chaque mot lui coûtait. En attendant les visiteurs.

- Vous avez quelque chose à me dire en particulier ? Je vous trouve un peu bizarre, tout comme votre maison, d’ailleurs.

Le silence se fit. Les lapins continuaient de jouer autour d’eux, indifférents. Ils étaient adorables. Harmonia les suivit du regard avec tendresse un instant. Le vieil homme finit par répondre, après une hésitation, et en butant sur les mots :

- Moi ? Je n’existe pas, je suis une pure création mentale ou une illusion d’optique, si vous préférez, tout comme cette maison, d’ailleurs. Mais je dois vous dire que vous allez mourir dans cinq minutes. Je suis désolé.

Harmonia éclata de rire, incrédule.

- Vous plaisantez ?

- Non.

Elle le dévisagea. Il ne souriait pas mais ne semblait pas affligé non plus. Ses doigts ne s’étaient pas arrêtés. Les perles glissaient entre eux, froides et lisses.

- Pourquoi me dire cela ? demanda-t-elle, un peu inquiète, malgré elle.

Le vieil homme posa son ouvrage, croisa les mains sur la table et la regarda fixement.

- C’est un cadeau de Dame Nature, expliqua-t-il. Elle aime que ses hôtes quittent ce monde dans la douceur et la beauté. Mais comme elle ne ment jamais, elle m’a chargé de vous le dire, si vous me posiez la question. Je dois ajouter qu’elle réserve ce traitement uniquement aux humains pour lesquels elle éprouve de l’affection.

Harmonia sentit un frisson lui parcourir l’échine. Pourtant, elle sourit jusqu’aux oreilles, en secouant la tête. Quelle folie ! Ce vieillard malveillant racontait vraiment n’importe quoi !

- Eh bien, merci pour l’avertissement. Et merci à Dame Nature !

Elle reposa le lapin, se releva. Les animaux reculèrent, formant un chemin soyeux jusqu’à la porte, comme une haie d’honneur veloutée. Elle leur fit un dernier signe amical, salua le vieil homme en haussant les épaules, et sortit.

Dehors, la rue était normale, étroite, grise et humide. En se retournant, elle vit que la maison bleu pastel avait disparu. À sa place, se dressait un mur lépreux, couvert de tags, un mur parisien typique. Harmonia fit deux pas, stupéfaite, puis s’effondra sur les pavés, frappée brusquement par une douleur fulgurante derrière les oreilles. Dans sa poche, les pompiers appelés sur les lieux trouvèrent plus tard un sucre d’orge, encore emballé dans un léger papier transparent. Elle était morte en souriant, les doigts encore tiédis par la fourrure des lapins.

Belle mort, en vérité, n’est-ce pas ? Mais pourquoi donc ai-je l’impression d’entendre un ricanement de lapin ? Les lapins, cela ne ricane pas, cela rit, tout au plus. Et encore, il faut avoir bonne ouïe. Cette histoire m’a vraiment fait froid dans le dos. Pas vous ? Comme une envie de vengeance qui flotte dans l’air…

Ce soir, civet, vous êtes invités.

 

 

FIN

 

Posté(e)

Une chute machiavélique, je crois que je vais décliner l'invitation ou faire comme le titre, on ne sait jamais...

Posté(e)

Alba, je te le dis "tout de go", j'ai pris une claque!!! Tu m'as plongée dans cette histoire à l'atmosphère immersive, fantastique et à la mort d'Harmonia, d'une manière si vibrante!! J'aurais presque voulu une suite! Le vieil homme ne serait-il pas un "un prophète" japonais par hasard?

La fin est succulente, j'en reprendrais bien un morceau!!

Posté(e)

Tu as le chic, @Alba , pour nous ballader dans tes histoires, tes contes (et aussi dans ta poésie).

C'est souvent fantastique et fantastique à lire. Bien rédigé, nous entrons rapidement dans le texte.

Quelle brutalité dans celui-ci. C'est un constat. Jour de brume, rue perdue, maison inconnue, lapins roses doux, vieil homme, paroles rudes, étonnement, mort, fin du récit.

Et civet au déjeuner.

Sincèrement, j'ai été surpris de la fîn radicale. Et de l'invitation. 😉

Mais c'est une chouette lecture. J'aime.

Modifié par Errances

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci à vous !

Le mystère, la douceur apparente, la brutalité réelle de la vie qui vous arrache au monde (malheur aux naïfs !), tout cela et bien plus dans cet écrit morbide et sarcastique !

Bon dimanche à tous, avec ou sans viande !

͡° ͜ʖ ͡ –

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Je n'appellerai plus personne mon lapin si la vie doit lui en poser un! Voilà une fiction aussi surprenante que bien menée!

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci, Thy Jeanin, pour ce joli commentaire !

Je dois avouer que j'ai mis beaucoup de moi-même dans ce récit fantastique : j'adore tout ce qui est doux (comme les lapins ou... les sucreries), et puis, une maison bleue (cf les hippies), cela me fait toujours rêver.

À condition, naturellement, de l'assortir de la couleur rose, pour l'équilibrer. Un peuple de lapins a fait l'affaire. J'ai saupoudré d'un soupçon d'idées noires, comme mon humeur présente, et le tour (de magie poétique) est joué !

( ͡~ ͜ʖ ͡° )

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Là, vous nous avez fait le coup du lapin, @Alba !

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci pour ce commentaire amusant et de circonstances, Jeep !

Baudelaire aurait parlé d'une "forêt de symboles", mais naturellement chacun voit midi à sa porte.

D'ailleurs, je crois que quelques lapins ont trouvé la porte d'entrée du forum, méfions-nous des conséquences...

ヘ(* 。* ヘ)

Posté(e)
  • Semeur d’échos

J'ai adoré ce conte, @Alba Le destin est intraitable.

Beau retournement de situation ...et émergence du réel.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci Sophie !

Ce récit est affreux, en fait, tellement de tendresse, de douceur puis tant de ténèbres !

Le voile est levé sur un univers de cruauté insoutenable : la réalité...

C'est terriblement triste.

(´_`;)

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