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Mes inventions (1)

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Alfred, l'astrocloche, aventure spatiale

Je travaillais sans répit dans mon atelier depuis un mois ; je venais de serrer le dernier boulon, trouvé dans un mixeur des années soixante, et je m'écartai de quelques pas, contemplant mon œuvre avec un mélange de fierté et d'inquiétude, comme celui qu'avaient dû arborer en leur temps les frères Mongolfier.

Je l'avais baptisé Alfred.

Extérieurement, il ressemblait à une bouilloire victorienne montée sur des patins à roulettes rouillés, le tout surmonté d'un entonnoir de jardin en cuivre qui crépitait d'une lueur verdâtre et je n'avais pas lésiné sur le jaune et l'orange pour peindre l'intérieur au cas où ce deviendrait ma dernière demeure.

J'avais prévu suffisamment de carburant, un mélange de gaz hilarant et de vapeur d'eau de mon humidificateur de plantes rares et avais réglé sa navigation par un pendule de radiesthésie et une vieille boussole qui indiquaient systématiquement le nord de mon frigo pour l'instant.

Un peu ankylosée, je fis quelques exercices d'assouplissement sur le tapis magique qui ravive instantanément les tissus des muscles et descendis à la cuisine me confectionner un repas digne de ce nom : je n'avais guère mangé que des sandwiches ces temps-ci.

J'optai pour un Seigneur des rivières et ses dauphines dont le fumet aurait pu attirer bien des voisines, si j'en avais.

Rassasiée, j'enfilai ma combinaison de plongée customisée avec des collants thermiques, réalisée sur mesure pour mon voyage dans l'espace et un casque de moto pour protéger ma pauvre tête où, peut-être, devait s'agiter un cerveau.

L'heure était grave.

J'actionnai le levier principal et Alfred, mon astrocloche, émit un ronronnement satisfait avant de décoller en spirale à travers le toit de la grange, ne laissant derrière lui qu'un nuage de paillettes et une odeur de chaussettes mouillées.

Le voyage fut … cahoteux.

Je traversai une ceinture d'astéroïdes composée non pas de roches, mais de vieux pneus usagés.

Une pluie de confettis cosmiques vint s'écraser sur mon hublot, et je dus esquiver une boule géante de ficelle emmêlée qui semblait poursuivre sa propre queue.

Soudain, l'entonnoir en cuivre se mit à fumer et le pendule se bloqua, pointant frénétiquement vers une nébuleuse aux couleurs pastel qui ressemblait à s'y méprendre à un gros gâteau parsemé de vermicelles multicolores.

Perdue, je décidai de suivre son indication.

Le vaisseau trembla, toussota, et fut aspiré dans un vortex qui sentait le caramel.

Quand les secousses cessèrent, je me retrouvai en orbite autour d'une planète d'un rose bonbon, striée de rivières de sirop de fraise.

Des montagnes de guimauve se dressaient à sa surface, et l'atmosphère était peuplée de créatures étranges : des poissons-chats à ailes de papillon qui rotaient des bulles de savon parfumées à la cannelle.

N'écoutant que mon inconscience, j'atterris en catastrophe dans un champ de champignons qui chantaient des chansons paillardes en chœur.

Je fus immédiatement accueillie par les autochtones, les Glougloutons.

Ils étaient hauts comme trois pommes, couverts d'un duvet bleu, et se déplaçaient en rebondissant sur un seul pied, émettant un bruit de glouglou joyeux.

Leur chef, un Glouglouton particulièrement duveteux coiffé d'un couvercle de pot de confiture d'abricots, s'approcha.

Il me tendit un biscuit en forme de satellite et prononça un seul mot, solennel : Glouglou.

Comprenant qu'il s'agissait d'un rite de paix, je répondis Glouglou et croquai la friandise si gentiment offerte.

Instantanément, je me mis à parler en vers.

Pas n'importe lesquels.

Des alexandrins parfaits.

Je tentai de m'excuser pour mon atterrissage brutal :

Pardonnez, ô Glougloutons, mon vaisseau maladroit,
Qui sur vos champs si doux a posé ses pieds froids.

Ils furent ravis.

Une fête fut organisée en mon honneur.

On me fit goûter des nuages de barbe à papa qui pétillaient sur la langue, et on dansa la gigue sous une pluie de sucre de canne en poudre.

J'appris que leur plus grand ennemi était une tribu de robots rouillés, les Grippés, qui voulaient voler leur réserve de confiture d'étoiles pour graisser leurs articulations.

Hélas, les Grippés attaquèrent pendant la fête, avançant en poussant des cris de bête.

Paniquée, je courus vers mon vaisseau.

 L'Astrocloche n'avait pas d'armes, mais il avait un avantage : quand je surchauffais le réacteur à gaz hilarant, il émettait un pet stellaire si puissant qu'il pouvait projeter une vache à dix mètres. J'avais testé. (Une fois.)

Je tournai le bouton du mélange gazeux à fond.

L'entonnoir en cuivre vira au violet et se mit à vibrer.

Je visai l'armée de robots, croisai les doigts, et actionnai la séquence d'éjection des gaz.

PFFFFFFWWWWOORP !

Un nuage géant, invisible mais aux effluves détonants, s'échappa de l'entonnoir.

Les robots grippés s'arrêtèrent net.

Puis, l'un après l'autre, ils se mirent à tousser.

Un grincement qui ressemblait à un rire s'échappa de leurs haut-parleurs rouillés.

Ils se plièrent en deux, se tenant les côtes métalliques, roulant par terre dans des accès d'hilarité incontrôlables : ils étaient tellement secoués de rire que leurs boulons se desserrèrent et qu'ils finirent en tas de pièces détachées, gigotant et gloussant.

J'étais devenue une héroïne.

Les Glougloutons me comblèrent de cadeaux : un bocal de leur air qui sentait la barbe à papa éternelle, une poignée de poussière d'étoiles qui, m'assurèrent-ils, rendait le café parfait, et de grands sacs de biscuits aux différents pouvoirs.

Je devais cependant repartir, d'autres inventions du même genre m'attendaient dans mon bric à brac ; nos adieux furent déchirants.

Je leur promis de revenir.

Glouglou.

Le retour fut tout aussi chaotique.

Mon pendule de radiesthésie, ivre de son succès, me fit traverser un nuage géant en forme de chat qui ronronnait, déclenchant une tempête de vibrations apaisantes dans tout le vaisseau.

Je me posai finalement dans mon jardin, atterrissant mollement sur les genoux, dans les choux et les cailloux. Le rappel de la règle des mots en ou, qui cherche bien les poux, me fit sourire, comme un clin d'œil aux glouglous.

 L'astrocloche n'était plus qu'un tas de ferraille fumant, mais il avait tenu le coup !

Pauvre Alfred ! Il n'aura fait qu'un seul voyage !

Aujourd'hui, quand je bois mon café du matin, infusé avec la poussière d'étoiles, et que je respire l'air de mon bocal, je me dis que pour une inventrice farfelue, j'ai quand même un sacré carnet d'adresses ; si mes voisins savaient ça, ils tomberaient sur les fesses.

Mais on ne leur dira pas, je ne veux pas attiser de jalousies qui m'obligeraient à fermer mes volets.

Le chat , depuis mon retour, me regarde d'un air sincère et admiratif, ce qui est très rare chez la gente féline, plutôt encline à vous regarder de haut.

A-t-il senti que je suis allée plus haut que lui et que son arbre en sisal fait bien piètre figure à côté de mon Alfred ?

Il vient s'auto-caresser contre ma cuisse et je profite de l'immense pouvoir de son moteur pour consigner dans mon carnet ce que vous venez de lire sur AP ...


(joailes -) 14 novembre 2025 - 20h


Modifié par Joailes

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Des voyages de Gulliver d'un nouveau style, empli de fantaisie et de découvertes sensorielles.

L'humour est roi en ce monde de rêve et de visions, et c'est bien agréable !

Posté(e)

Un mélange détonnant d'humour, d'autodérision, de science-fiction, le tout dans un univers si bien décrit qu'il se prêterait fort bien à une bande dessinée !

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Quel délicieux voyage, un voyage empreint de magie et de douceurs exquises @Joailes !

Peut-être d'autres aventures interstellaires pour notre plus grand plaisir....

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Sous ta plume inspirée, la science-fiction rejoint le merveilleux. Ce pays de cocagne rappelle Gandahar, mais ici, les méchants ne font pas le poids, tant mieux. Je ne doute pas que ton nom n'apparaisse bientôt dans le livre des découvreurs. Je parlerai de l'astrocloche Alfred au capitaine. En attendant, n'hésite pas à nous inviter à un prochain voyage! 💫

Modifié par Thy Jeanin

Posté(e)

Plein de fantaisie débridée, très visuel, drôle, créatif.....je manque d'adjectifs pour vous dire que votre texte m'a bien fait sourire!! Merci Joailes!

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Un texte beaucoup plus efficace (et moins dangereux) que le gaz hilarant.

J’en glouglousse encore.

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