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Les Moires de la Trame

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« Entrez ! » aboya haineusement le garde.

Maïa le regarda droit dans les yeux, avec intensité. Les yeux de l’homme s’agrandirent et il recula contre le mur. Lentement, elle s’avança, jeta un coup d’œil à l’intérieur. Un autre homme, sec et âgé celui-là, était assis derrière une table de bois, au centre d’une cellule vide, éclairée du demi-jour filtrant par une petite ouverture pratiquée dans la pierre. Maïa reporta toute son attention sur le garde qui tremblait à moins d’un mètre d’elle.

Doucement, très doucement, elle se rapprocha, dans son ample manteau noir, donnant l’impression qu’elle glissait sur le sol. Elle tendit une main osseuse qu’elle posa tranquillement sur le pourpoint malpropre du garde ventripotent, dont la respiration s’accélérait. Comme sa main remontait lentement, elle sentit un objet à travers le tissu, elle tira sur la chaîne et saisit le médaillon en forme de demi-lune, tandis que l’homme, paniqué, fermait les yeux et poussait sur le mur, comme pour s’échapper.

Un fin sourire se dessina sous sa capuche. Elle ouvrit la bouche, mais une voix nette l’interrompit.

« Il suffit ! » Et la voix ajouta à l’intention du garde qui suait à grosses gouttes : « Laissez-nous ! » Ce dernier s’enfuit.

Maïa se tourna vers le vieillard qui s’était levé. Une profonde lassitude parut sur ses traits lorsque ses yeux bleus rencontrèrent les yeux couleur cendre de Maïa. Il lui fit signe de s’asseoir. Alors, baissant la tête, elle passa l’encadrement de la porte, puis elle retira la capuche de son manteau et dévoila un visage très jeune, très maigre et d’une extrême pâleur, environné de cheveux d’un blanc pur.

L’homme âgé, qui semblait en meilleure forme que Maïa, avait peine à garder les yeux sur elle. Il regardait d’un air gêné de part et d’autre, avant de reporter sur elle son regard bleu délavé. Sans plus insister, sans l’attendre, il se rassit, joignit les mains sur la table et patienta.

Maïa fit deux pas, tira une chaise et assit son immense carcasse avec une vivacité que semblaient contredire sa pâleur, sa maigreur et la blancheur de ses cheveux. Une fois qu’elle fut assise, l’homme, constatant qu’il devrait sans cesse lever les yeux pour rencontrer le regard de la jeune femme, se leva et commença de faire nerveusement les cent pas de son côté de la table.

Elle attendit patiemment, sans le quitter des yeux.

« Je suis Erbogaste », dit-il enfin. Sa voix ne tremblait pas.

« Je suis le secrétaire particulier du bourgmestre. J’ai déjà eu affaire à vos semblables. Je vous ferai grâce des menaces auxquelles vous êtes certainement habituée et j’irai droit au but. Nous avons besoin de vos talents peu communs pour une affaire sérieuse. La fille du bourgmestre, Olphire, a disparu…

― Pourquoi n’est-ce pas lui qui me demande de trouver sa fille ? »

Erbogaste s’immobilisa, puis réprima un frisson en entendant la voix sourde, éraillée de Maïa.

« Il n’est pas convenable que Son Excellence ait affaire à vous, trancha-t-il. Vous vous doutez bien que si nous nous voyons ici, c’est que notre entrevue doit demeurer secrète. Et puis, les êtres humains ont peine à supporter vos semblables.

― Je suis humaine, souffla-t-elle.

― Si vous voulez, soupira-t-il… Vous devez retrouver Olphire. Tout ce que nous sommes parvenus à apprendre, c’est qu’elle avait rendez-vous avec un jeune homme en dehors de la ville, en pleine nuit. C’était il y a une semaine. Personne ne l’a vue ce soir-là. Trouvez-la.

― Qu’est-ce que j’y gagne ?

― Vous ne serez pas pendue ni brûlée vive et vous aurez un sauf-conduit pour quitter ces terres.

― Pendez-moi tout de suite. Je ne suis pas intéressée.

― Je savais que vous diriez ça, s’amusa-t-il. Aussi ai-je pris la liberté de réunir une petite somme. »

Une bourse pleine atterrit sur la table avec force tintements. Maïa eut un rictus de dégoût que surprit aussitôt Erbogaste.

« Que voulez-vous ? demanda-t-il avec inquiétude.

― Le champ de bataille de Pont-Archeron. »

Il la regarda avec angoisse, tentant maladroitement de dissimuler sa nervosité, qui lui échappait par des gestes désordonnés, réprimés aussitôt qu’amorcés.

« Le champ de bataille de Pont-Archeron, répéta-t-il… Mais pour quoi faire ? »

Un fin sourire se dessina sur les lèvres pâles de Maïa. Erbogaste lui tourna le dos pour rassembler ses esprits. Il faisait un visible effort pour garder son calme. Enfin, il s’assit, croisa les bras et regarda la table qui les séparait.

« Soit. Je… Je vais voir ce que je peux faire… Mais je ne veux pas que vous réveilliez nos morts.

― Je ne réveille pas les morts, dit la nécromancienne de sa voix d’outre-tombe.

― Le Diable seul sait ce que vous en faites ! s’emporta-t-il, regrettant aussitôt son éclat.

― Soyez sans crainte, dit-elle. Ils seront parfaitement tranquilles avec moi.

― Espérons-le. Que vous faut-il pour entreprendre vos recherches?

― Il me faut un objet personnel d’Olphire.

― Comme un vêtement ?

― Il me faut quelque chose de très personnel. J’ai besoin d’un objet qui parle.

― Un objet qui parle ? s’étonna-t-il.

― Oui, insista Maïa. Vous savez, je ne réveille pas les morts. Les morts sont bel et bien morts. Non. Ce sont leurs corps qui se lèvent. Et ils se lèvent parce qu’ils se souviennent de s’être tenus debout. En d’autres termes, j’ai besoin d’un objet qui ait de la mémoire, récent si possible, et qui entre en résonance avec Olphire dans la Trame. Je dois pouvoir la suivre à la trace, repérer ces moires spirituelles, ce que mon ancien maître appelait des traînes mémorielles.

― J’ai peine à vous suivre, admit Erbogaste.

― Il me faut un objet cher au cœur d’Olphire, un objet auquel elle aura confié, sans s’en rendre compte, ses pensées, ses sentiments, ses intentions.

― Je vais voir ce que je peux trouver. Notre homme vous attendra à l’auberge du Hibou perdu.

― Du Hibou perdu, c’est une plaisanterie ?

― Malheureusement non, c’est un établissement discret qui…

― Je travaille seule. Je doute que vos hommes soient capables de m’accompagner. Vous-même…

― Celui-ci est différent. Il n’a pas peur de la mort.

― Je suis curieuse de rencontrer cet oiseau rare… »


* * *


L’auberge du Hibou perdu était une maison de passe branlante et crasseuse qui dissimulait la perversion de ses clients loin de la ville, à l’écart de toute habitation, près d’une tourbière et de marais infectes et putrides. Les quatre murs des trois étages de ce tripot penchaient si bien vers l’extérieur qu’ils donnaient l’impression que la bâtisse était sur le point d’éclater. Au milieu de rien, du désert, l’auberge ressemblait à un bubon gorgé de pus sur une peau sèche et craquelée.

Maïa n’avait jamais été très douée pour les relations humaines et la perspective d’entrer dans un lieu rempli de monde la désolait. Elle entra à contrecœur en courbant l’échine pour passer l’encadrement.

L’apparition de cette géante, plus haute et plus large que la porte, encapuchonnée et couverte d’un ample manteau noir, refroidit nettement l’humeur joviale coutumière aux clients du Hibou perdu. Quelques ribaudes étouffèrent un cri de frayeur. Les discussions se tarirent, les sourires se figèrent, les éclats de rire s’étranglèrent.

Sans mot dire, Maïa glissa jusqu’à un tabouret, dans le coin le plus sombre de la pièce et tâcha de s’y faire oublier, mais il fallut rien moins que l’intervention d’un barde grotesque pour ranimer la salle. De sa voix aigrelette, il chanta des insanités grivoises et grossières qui firent se gausser les membres de l’assistance, depuis les rustres les plus ineptes jusqu’aux tristes sires qui paraissaient les plus raisonnables.

Comme Maïa avait sobrement décliné toutes les propositions de nourriture, de boisson et de satisfactions diverses et variées de ses besoins les plus intimes, elle resta là, assise, supportant le vacarme ambiant de façon stoïque et austère, dissimulant autant que faire se pouvait son visage étique et pâle sous sa large capuche, se demandant quand l’homme d’Erbogaste viendrait enfin lui parler. Ce n’était tout de même pas comme si sa présence pouvait passer inaperçue dans ce taudis où se côtoyaient tous les vices.

Enfin, alors qu’elle était à demi résolue à quitter les lieux et qu’elle s’assoupissait languissamment à l’abâtardissement de la niaiserie générale, on tira sur la manche de son manteau avec insistance, ce qu’elle ne se souvenait pas avoir vécu depuis fort longtemps, compte tenu de l’inquiétude qu’elle inspirait naturellement par sa seule présence.

Une espèce de grand nain multicolore, d’arlequin mité, de farfadet foutraque, de bouffon bouffi bossu posa deux chopes mousseuses sur la table ronde en face d’elle et s’assit sur un tabouret, ce qui permit à son visage boursoufflé, où pétillaient un œil marron et un œil vert, d’affleurer la mousse jaunâtre de sa bière.

« Le saltimbanque…, soupira-t-elle.

― Troubadour, s’il-vous-plaît, gente dame.

― Et pourquoi pas poète ? ricana-t-elle. Gente dame ! Voyez-moi ce drôle avec ses façons.

― Apprenez, docte nécromancienne, dit le barde sans daigner se vexer, que l’on a les façons que l’on a acquises en fréquentant les cours les plus prestigieuses des royaumes circonvoisins.

― À quoi vas-tu bien pouvoir me servir ? s’enquit-elle pour elle-même.

― D’abord, je vous apporte à boire. C’est toujours quelque chose en ce triste pays, où le ciel est toujours humide et la gorge sèche.

― Mes Dieux ! épargne-moi tes figures oratoires. Et ta bière. Je n’ai pas soif.

― J’ai aussi ceci pour vous. »

Et le barde sortit de sa poche trois objets qu’il posa sur la table.

« Les effets personnels d’Orphise, s’exclama-t-il triomphalement.

― Olphire, le rectifia-t-elle.

― C’était un test. C’était pour voir si…

― Si je suivais… J’imagine… Et toi, le désastre ambulant, comment faut-il t’appeler ?

― J’ai nom Brunulphe et je suis…

― Il a nom Brunulphe, l’animal. Je t’appellerai Brunul, c’est plus court. Comment te dire que tu ne vas pas du tout, mais alors pas du tout convenir ?

― Ne vous fiez pas aux apparences, lui souffla-t-il d’un air de confidence, en faisant tinter les grelots de son bonnet. Je suis un maître espion, un assassin, un...

― Un nain de jardin ! s’esclaffa-t-elle. Tu es haut comme mon bras, Brunul, maître es pion, as à seins.

― Ce n’est pas la taille qui…

― Non, tais-toi ! Pitié, tais-toi ! Tu as… mis… les effets… personnels… d’Olphire… dans ta… poche !?

― C’était plus pratique pour…

― Tu n’as pas idée, à quel point, là, tout de suite, je te veux, du mal. »

Et comme l’incandescence de ses yeux cendres le fixait avec intensité, Brunulphe hasarda :

« Aurais-je commis quelque impair ?

― J’eusse eu besoin que ces objets ne soient point souillés par la résonance mémorielle et l’écho évocatoire de tes flatulences…

― En fait de figures oratoires, vous n’êtes pas malhabile », la complimenta Brunulphe.

― Viens, dit-elle en rassemblant les objets. J’ai besoin de calme pour étudier tout cela. »

Ils prirent ensemble l’escalier, Brunulphe derrière Maïa. Des murmures s’éveillèrent, puis quelque tumulte, enfin des rires tonitruants éclatèrent derrière eux. Brunulphe et Maïa se retournèrent en ouvrant de grands yeux ronds vers la salle qui se tordait de rire en voyant monter le barde et la géante pour prendre une chambre.

« On n’avait jamais ri de moi comme ça, murmura Maïa d’une voix blanche.

― Cela ne vous fait pas trop de mal, s’amusa Brunulphe, qui se prêtait aux rires de la salle. C’est vrai qu’elle est bien bonne.

― Arrête. Tais-toi. Surtout, ne dis rien. Monte. »

Une fois dans la chambre, nos deux tourtereaux préférèrent déposer les effets personnels d’Olphire sur le sol plutôt que sur le lit, pour de légitimes raisons, dans le détail desquelles nous n’entrerons pas.

Maïa se débarrassa de son manteau.

« Eh bien ! un peu de soleil et de nourriture ne vous feraient pas de mal, dit gaiement Brunulphe.

― Je me demande bien ce que je fais là avec un imbécile court sur pattes. Disons même la moitié d’un imbécile !

― Vous êtes sûre que vous ne voulez pas manger un morceau avant de commencer ? Cela vous mettrait sûrement de meilleure humeur.

― Si je mangeais et buvais comme toi, je ne pourrais plus entrer en phase avec la Trame. »

Maïa regarda un moment les objets qu’ils avaient déposés : l’étoffe, le livre et… le petit ours.

« Je n’aurai pas besoin de ça, dit-elle, en confiant l’ourson à Brunulphe.

― Pourquoi ? Ça ne marche pas ?

― Si. Très bien. Si l’on veut savoir qui a piqué les billes d’Olphire quand elle était petite.

― C’est sûrement lui qui a fait le coup, dit Brunulphe en fronçant les sourcils et prenant un air inspiré.

― …, soupira-t-elle. L’étoffe, peut-être. »

Maïa s’assit en tailleur, ferma les yeux, se concentra, fit le vide en elle et posa sa main droite sur l’étoffe.

« C’est doux, n’est-ce pas ? s’enquit Brunulphe.

― …

― Qu’est-ce que c’est comme tissu ?

― …

― On dirait de la soie.

― …

― Et puis cette couleur mordorée…

― Vas-tu te taire, misérable parasite ?

― Vous avez besoin de silence ?

― Oui, pour me projeter dans le flux de traînes mémorielles qui...

― Moi, quand j’ai besoin d’un peu de calme… »

En dépit de l’apparente faiblesse physique de Maïa, la silhouette de Brunulphe traversa la pièce, percuta mollement le mur, rebondit sur le lit malpropre et s’étala par terre. Le silence alors se fit et l’on n’entendit plus que la rumeur assourdie des ébats d’alentours, ce qui n’empêcha pas Maïa d’atteindre l’état d’éveil à l’écho des moires spirituelles.

Elle entendit la voix de la fille du bourgmestre, pleine de sarcasme et de raillerie, de fausseté, d’hypocrisie et de mensonge, de haine, d’envie et de méchanceté. L’esprit mesquin d’Olphire avait touché l’étoffe et l’étoffe s’en souvenait. Maïa vit à travers ses yeux des fragments d’images et de sons : des humiliations adressées à ses consœurs, des médisances adroitement tournées pour leur nuire et les larmes brûlantes de désirs frustrés que l’étoffe avait bues.

Maïa ouvrit les yeux. Brunulphe était à moins d’un mètre, les yeux écarquillés et la bouche ouverte.

« Vos cheveux, commença-t-il… Ils flottent dans l’air !

― Ça arrive, convint-elle dans un soupir.

― Alors ? s’enquit-il.

― Alors Olphire est une sale peste d’enfant gâtée qui cherche l’amour des autres en empêchant les autres de se sentir aimés.

― Où est-elle ?

― Je n’en sais rien. Tout ce que je peux dire, c’est qu’elle est sortie cette nuit-là avec l’intention de faire du mal à quelqu’un. Je vais essayer avec le livre. Si tu pouvais faire comme si tu n’existais pas pendant quelques minutes, tu me serais alors d’une aide précieuse.

― Vous êtes sûre que c’est l’esprit d’Olphire que vous avez saisi dans votre transe ou bien…

― Chut. »

Maïa ferma les yeux, se concentra et tourna lentement les pages. Cette fois, les visions étaient plus claires. L’esprit d’Olphire avait médiocrement caressé les pages de la romance amoureuse, mais la lectrice s’était identifiée à l’héroïne, toujours au centre de l’attention et environnée d’une foule de prétendants, qui tous enviaient la gloire de mourir d’amour pour ses beaux yeux d’émeraude.

Olphire réagissait vivement à toutes les situations de conflit vraies ou supposées. Ses émotions affleuraient sur les pages. La lectrice avait vu son orgueil très réel triompher de toutes les querelles fictives dont il se nourrissait. Un visage de femme se dessina peu à peu dans l’esprit de Maïa. Ce n’était pas un personnage du roman d’amour.

« Alors ?

― Veux-tu bien t’écarter de moi ? J’aimerais autant éviter de lire tes souvenirs, plutôt que ceux d’Olphire. Et puis, voir ta tête d’ahuri en revenant de mes méditations n’est pas très agréable.

― Pardon, gente nécromancienne, si j’interfère…

― Ne m’appelle pas comme ça.

― Et comment faudra-t-il vous appeler ?

― Maïa.

― C’est étonnamment joli, dit le barde avec une surprise non feinte.

― Je vais prendre ça comme un compliment et oublier la suggestion de mon esprit de te jeter à nouveau à travers cette chambre immonde.

― Vous m’en voyez ravi, Maïa, dit-il d’une voix suave.

Burnul le doucereux, notre petite Olphire était amoureuse. Elle avait des ennemies. Et surtout une rivale. Nous allons garder ce livre qui se souvient très bien d’elle. Il pourra encore nous servir.

― Quoi ? Est-ce que vous venez de dire que ce livre se souvient de sa lectrice ?

― Parfaitement. Et il a bonne mémoire.

― Mais c’est un objet. Il n’a ni âme ni conscience.

― Oui, mais, pour commencer, je te rappelle qu’il s’agit d’un livre… Ensuite, même si la pierre n’a pas de conscience, elle a une volonté, puisqu’elle tombe. La plante aussi, puisqu’elle pousse. Et toi aussi, mon bon Nunulphe, puisque tu fais n’importe quoi. Tu as beau n’avoir ni âme ni conscience, il se trouve que tu es vivant. Moins que la pierre et que la plante, sans doute, mais tu es vivant et tu as une place dans l’univers. À supposer que tu aies une cervelle, ce qui n’est pas certain et ce dont il m’est arrivé plus d’une fois ce soir de vouloir m’assurer de visu, ta cervelle, dis-je, garde l’empreinte des événements dérisoires et méprisables que tu as vécus. »

« Ce livre n’a pas de cervelle, même si c’est une cervelle qui l’a écrit, raison pour laquelle les souvenirs restent posés sur les pages. Pour résumer, cet objet garde l’empreinte superficielle des souvenirs que l’esprit d’Olphire a conçus en le lisant, comme un double ou un écho. L’éveil… Les cheveux qui volent, précisa-t-elle, car Brunulphe avait la bouche grande ouverte, m’ont permis de m’ouvrir aux échos des souvenirs construits par l’esprit d’Olphire en lisant cet ouvrage, parfaitement dispensable à l’épanouissement intellectuel d’une jeune personne. Et comme son expérience de lecture est orientée par sa vie personnelle, je peux trouver des informations en interprétant l’écart probable entre ce que dit l’ouvrage et l’écho de ce qu’Olphire en a compris. »

« C’est incroyable, balbutia Brunulphe.

― Attends, le plus incroyable, c’est qu’en mettant ce livre dans ta poche, tu m’as donné accès à des fragments mémoriels qui n’ont rien à voir avec Olphire et qui ont tout à voir avec l’empreinte superficielle des souvenirs liés à ton pantalon. Tu n’es pas nouveau dans cet établissement, dis-moi ? »

Burnulphe rougit jusqu’aux oreilles.

« Allons-y, dit Maïa. Nous n’avons plus rien à faire ici. 

― Mais…, hasarda le barde. Puisqu’on est là et que vous me donnez du Nunulphe… Je veux dire… On a bien le temps…

― Dehors ! »


* * *


Il pleuvait à seaux dans la ruelle obscure et Brunulphe grelottait dans ses frusques trempées et bariolées, près de Maïa qui, tenant le roman d’Olphire à deux mains contre sa poitrine, scrutait la rue passante cent mètres plus loin. L’un près de l’autre, ils attendaient, depuis le matin, debout sous un porche qui ne les protégeait qu’à demi de l’averse. Tandis que Brunulphe pestait contre le temps, éternuait et crachait, Maïa paraissait imperturbable et si immobile que l’on pouvait douter si elle respirait, n’était le mince filet de vapeur qui s’échappait régulièrement de sous sa capuche.

« Qu’est-ce qu’on attend ? s’enquit impatiemment Brunulphe.

― Un visage, répondit sobrement Maïa, concentrée sur ses perceptions.

― À cette distance, on ne risque pas de distinguer grand chose.

― Il ne s’agit pas de voir, mais de sentir.

― Je n’ai jamais senti un visage, admit-il d’un air rêveur.

― Cher, cher Nunulphe, dit doucement Maïa de sa voix éraillée. Pour t’empêcher de gêner ma concentration, je vais t’expliquer très lentement. Cela me permettra de faire ce pour quoi je suis là, en dépit de ta déplaisante présence.

― C’est trop d’honneur…

― Silence. Écoute. Il ne s’agit pas de sentir un visage avec mon nez. Je tiens entre mes mains la romance melliflue de la fille du bourgmestre, parce qu’elle y a versé une partie de la haine qu’elle éprouve pour une jeune personne, dont je peux distinguer les traits en ce moment. Cette jeune personne fait partie de l’entourage d’Olphire, qui habite non loin de cette intersection que tu vois là-bas. Il y a de grandes chances que le visage que je cherche passe à proximité dans les heures qui viennent. À son approche, je sentirai sa présence, car elle réveillera la haine qui vit encore dans ses pages. Il ne nous restera plus qu’à interroger cette jeune personne et à saisir au passage ce que la Trame nous dira d’elle. Par ailleurs, avec mes deux mètres vingt, ma tenue sombre et ton mètre quarante et tes couleurs criardes, sans parler de ton bonnet à grelots, mieux vaut rester à l’écart pour éviter qu’on ne nous remarque avant que j’ai repéré notre jeune visage.

― Et si personne ne vient ?

― Alors, nous aurons attendu pour rien.

― Peste !

― Patience…

― Maïa, vous…

― Oui ?

― Pourquoi vous hait-on à ce point ? Les nécromanciens je veux dire…

― On ne nous hait pas, on nous craint.

― Parce que vous réveillez les morts ?

― Je ne réveille pas les morts. Ce sont leurs corps qui se lèvent.

― Pourquoi les faites-vous se lever ?

― Je ne leur demande pas de se lever. Les corps se lèvent quand je fais appel à leur mémoire. Comme ils se souviennent d’avoir marché, ils se mettent debout. Les corps ont l’illusion qu’ils sont encore vivants. C’est un effet secondaire de l’Éveil.

― Qui s’éveille, eux ou vous ?

― C’est moi. Je m’éveille. Je suis sensible à la mémoire du monde. Je l’entends comme une rumeur lointaine. J’entre dans la Trame. Je suis constamment entourée d’échos. Je résonne à l’unisson. Comme un instrument bien accordé joue sa partie dans l’harmonie du tout.

― Mazette ! Mais, insista-t-il… Tous ces corps morts… C’est…

― Ils sont pleins de souvenirs. Les souvenirs les agissent, comme des marionnettes.

― Pourquoi ne pas éviter les endroits où il y a des corps ? Les gens seraient moins…

― D’abord, tu n’as pas idée à quel point ils sont partout. Sous nos pieds, par exemple. Ils sont tous là depuis l’aube des temps et ils s’accumulent. Ensuite, ils sont plutôt paisibles et ne parlent pas à outrance, contrairement à certain barde de ma connaissance. Il est facile de trouver la paix à leur contact. Et puis les cadavres ont tendance à éloigner les gêneurs. Par exemple, les bardes inutiles et bavards. Enfin, je l’ai dit, ils sont pleins de souvenirs. Il est aisé de s’ouvrir à la Trame en leur présence. Plus on reste dans cet état, plus on devient sensible aux échos…

― C’est quand même franchement moche.

― Rien de ce qui est juste et vrai n’est véritablement « moche », comme tu dis. Quoi de plus juste, quoi de plus vrai que la mort ? Et moche par rapport à quoi ? Par rapport à toi, tu veux dire ?

― Eh bien, ce qui est vraiment moche, c’est que nous n’allons pas tarder à mourir de froid si nous restons là. Et il n’est vraiment pas juste de perdre ainsi la vie en attendant dans des vêtements trempés de sentir des visages. Sérieusement ! Est-ce qu’on n’irait pas boire une bière et manger un morceau ?… On n’a même pas bu celle de l’auberge…

― C’est elle », souffla Maïa.

Brunulphe ne l’entendit pas, mais fut surpris de voir la nécromancienne sortir de son immobilité et, comme mue par un ressort, marcher à grandes enjambées vers l’intersection en longeant le mur gauche de la ruelle. Pendant une courte seconde, il crut que ses raisons l’avaient enfin décidée à se mettre en quête d’un bon repas.

Maïa s’arrêta au coin, ayant distancé le barde qui trottait péniblement derrière elle. Au moment où il arrivait à sa hauteur, elle bondit dans la rue et revint la seconde suivante, emportant avec elle une personne qui n’avait pas eu, sous le coup de la surprise, seulement le temps de crier. Maïa la poussa contre le mur d’une main osseuse mais ferme, posant un doigt sur sa bouche pour lui faire signe de se taire.

Il y eut bien un curieux qui hasarda un regard dans la ruelle, mais celui de Maïa lui répondit et cela suffit à l’éloigner.

« Eh bien », murmura Brunulphe avant d’émettre un petit sifflement admiratif.

La jeune femme était belle, malgré la pluie et la boue qui souillaient ses vêtements, malgré ses mèches détrempées, malgré la frayeur qui se lisait sur son visage, malgré le malheur qui semblait l’avoir frappée. De grands yeux bleus limpides, éloquents, des traits fins et délicats, des cheveux châtains aux reflets dorés. Tout en elle semblait empreint de grâce et de douceur.

Voyant qu’elle risquait à tout moment de perdre son calme et de paniquer, Maïa la lâcha, ouvrit les mains en signe de paix et s’agenouilla lentement devant elle.

« Je ne vous veux aucun mal, dit-elle tranquillement.

― Qui êtes-vous ? bredouilla la jeune femme.

― Je suis Maïa. Voici Brunulphe. Nous cherchons Olphire. »

En entendant ce dernier nom, un rictus de haine déforma instantanément les traits de la jeune femme, puis elle tomba à genoux sur le pavé, le visage dans les mains et pleurant à chaudes larmes.

« C’est affreux ! C’est affreux ! Ce n’est pas encore assez ? Cela ne suffit pas ? Que me voulez-vous ? C’est une folle ! Elle n’en a pas fini avec moi ? Laissez-moi ! »

Sur ces mots, elle s’enfuit à toutes jambes. Maïa ne fit aucun geste pour la retenir. Elle fermait les yeux et semblait méditer.

« Mais on n’a rien appris du tout, s’affola Brunulphe.

― Je sais tout ce que j’ai besoin de savoir », lui assura-t-elle.


* * *


« Le champ de bataille de Pont-Archeron », dit doucement Maïa en s’arrêtant.

La nuit était à nouveau tombée depuis longtemps. Il n’y avait de toute façon rien à voir sinon des débris éparpillés çà et là. Les pillards avaient emporté tout ce qui pouvait encore servir et il ne restait que des hampes brisées et des étendards déchirés, en plus des cadavres des vaincus qu’on avait laissés sur place, en proie aux corbeaux. Et même de ceux-là, il ne restait pas grand chose. Entre deux nuages, la lune jetait parfois quelque rayon d’argent, dont la pâleur faisait ressortir quelques os dénudés aux alentours.

Brunulphe fut parcouru d’un frisson à la vue de tant de morts à l’état lamentable et dont certains avaient gardé la posture de leurs derniers instants. C’était d’autant plus terrible à voir que les carcasses conservaient toutes quelque chose de la violence du combat et de l’énergie du mouvement, malgré leur immobilité définitive. Même les faces décharnées aux orbites vides étaient encore très expressives. Sur tous ces aperçus, sur tous ces restes d’humanité entrevus planait un silence complet, absolu.

« Te voilà bien silencieux Brunulphe, remarqua Maïa.

― Peste ! Il n’y a pas là matière à gausseries et ce n’est guère le moment d’entonner La Chatte à Margoton… Que faisons-nous dans cet endroit lugubre ?

― D’abord, pour préciser les choses, je te serais reconnaissante de ne jamais chanter en ma présence. Ensuite, la jeune femme que nous avons rencontrée se souvient très bien de cet endroit. Je crois que je vais méditer un peu… »

Maïa s’assit en tailleur, sans s’inquiéter du sol boueux. Elle posa ses mains sur ses genoux, ferma les yeux et prit une grande inspiration. Brunulphe se campa sur ses pieds, à l’écart, les bras croisés et attendit en pestant contre la bruine légère, le froid, la boue, etc.

« … Et jamais rien à se mettre sous la dent, maugréait-il. Jamais on ne s’arrête pour se rincer la glotte, jamais non plus le moindre somme. Qu’est-ce donc que cette damnée femelle ? Cela ne veut pas entendre parler de manger, de boire, de dormir, de se mettre à l’abri contre le temps, de se réchauffer le corps entre amis. Rien de rien de rien. Tout le jour et toute la nuit, nous marchons, nous attendons, nous cherchons dans cette maudite contrée cette maudite Olphire. J’ai faim, j’ai soif, j’ai froid, j’ai sommeil. Enfer ! Ce n’est pas une vie pour un barde… »

Alors que la lumière de la lune filtrait à nouveau entre deux nuages, il sembla à Brunulphe apercevoir l’éclat de quelque bon acier. Il mit aussitôt les mains à sa ceinture et s’empara de ses deux dagues.

« Par ma foi, si c’est là quelque intrus, Maïa va vite voir que je ne suis pas si inutile qu’elle le pense. »

Brunulphe, en cet instant, était tout oreilles et il attendit impatiemment que la lune éclairât de nouveau le champ de bataille. L’intrus devait venir de l’autre côté du pont, se dit le barde. Mais pourquoi ? Il jeta un coup d’œil dans cette direction, mais on ne pouvait plus seulement deviner le pont, depuis le lieu où ils étaient.

Enfin, la lune se réfléchit dans une, deux, trois lames… Des torches s’allumèrent et Brunulphe découvrit qu’ils étaient encerclés par sept hommes armés. Il se rapprocha instinctivement de la nécromancienne qui n’avait pas bougé.

« Maïa, souffla-t-il dans sa direction pour attirer son attention.

― Vous allez venir avec nous, dit une voix parmi les silhouettes qui se rapprochaient d’eux.

― Maïa, insista le barde.

― Voilà un moment que nous vous attendions, poursuivit la voix, juste en face de Brunulphe. Nous savions bien que quelqu’un finirait par venir, avec toutes les recherches entreprises pour retrouver la fille du bourgmestre.

― Maïa ! appela le barde.

― Chut, souffla tranquillement Maïa.

― Vous allez nous mener à elle, conclut la voix. Elle nous doit encore la moitié du paiement convenu. »

Brunulphe avait bien envie d’invectiver la nécromancienne. Du moins était-ce son intention quand il se tourna à nouveau vers elle, mais il n’en fit rien. Ce qui le retint fut d’apercevoir les cheveux de Maïa qui flottaient doucement dans l’air en luisant faiblement d’un éclat surnaturel.

« Qu’est-ce que c’est ? » fit une voix autour d’eux.

Une autre hurla, bientôt suivie de plusieurs autres.

Et, sous le regard épouvanté de Brunulphe, la lumière lunaire découpa nettement sur l’horizon des dizaines, des centaines de corps qui se mouvaient très doucement, dans le silence.

Le barde se réfugia auprès de Maïa, tandis que les cris des hommes, rendus fous de terreur, redoublaient en s’éloignant précipitamment. Sur sa route, il aperçut nombre de formes qui rampaient, se redressaient ou marchaient. Un cheval sans tête trotta tout près de lui et il s’accroupit à côté de Maïa en claquant des dents.

« Ils se souviennent, murmura-t-il d’une voix altérée. Les corps se souviennent. »

Ce que Brunulphe vit alors pour la première fois de sa vie, il décida de le garder pour lui-même et de ne jamais en parler à quiconque. Il n’y avait pas là de quoi faire une chanson à boire. Le spectacle, impossible à décrire, de centaines de formes, depuis longtemps immobiles, qui se déplaçaient plus ou moins adroitement, suivant les moyens dont elles disposaient encore, sur toute la largeur de la plaine et dans un silence glaçant, avait de quoi faire perdre la raison à plus d’un homme.

« C’est bon, dit-il. C’est bon, Maïa. Ils sont partis.

― Attends encore un peu, répondit-elle doucement de sa voix sourde.

― Maïa, arrêtez, je n’en peux plus.

― Patience, regarde », dit-elle de sa voix brisée, ses cheveux brillant et flottant toujours autour de son visage pâle, bien visible malgré l’obscurité.

Brunulphe vit une forme retomber mollement sur le sol. Une autre s’assit tranquillement, comme pour faire une pause. Une autre resta tout debout, appuyée sur la hampe brisée d’une lance, puis sembla glisser peu à peu. Le barde chercha des yeux le cheval sans tête, mais il n’y avait plus trace de ce terrifiant animal. Toutes les formes retrouvèrent leur immobilité sépulcrale. Toutes sauf une.

Ce n’était pas le cadavre d’un soldat et, à en juger par son état, le jeune homme n’était pas mort depuis longtemps. Il n’était pas très loin d’eux et Brunulphe put voir un poignard qui dépassait de la poitrine du jeune homme, au niveau du cœur.

« Qui est-ce ? ne put s’empêcher de demander le barde.

― Voilà notre amoureux », répondit Maïa.

Elle ouvrit les yeux, se leva et le corps retomba lentement dans la boue, sans faire de bruit. Il sembla à Brunulphe que les cheveux purs de la nécromancienne brillaient encore par intermittence d’une faible lumière.

« Notre amoureux ? s’enquit Brunulphe.

― Oui. Notre amoureux.

― Auriez-vous la bonté de m’éclairer sur tout ce qui vient de se passer.

― Tu ne devines pas ?

― Je ne vois pas qui pourrait débrouiller une pareille énigme.

― Olphire a joué un jeu dangereux. Elle a payé les hommes de main qui nous ont rejoints tout à l’heure pour saisir les deux amants : la jeune femme que nous avons rencontrée ce matin et le jeune homme que tu as vu il y a un instant. Olphire en était amoureuse, mais sans être payée de retour. Le cœur du jeune homme était déjà pris. Alors elle a résolu de se venger des deux amants en leur offrant une fin romanesque.

― Mais la jeune fille est toujours vivante, s’étonna Brunulphe.

― En effet, convint Maïa.

― Ça ne s’est pas passé comme prévu ?

― Eh non, Brunulphe, ça ne s’est pas passé comme prévu…

― Ce n’est pas souvent que vous m’appelez par mon prénom.

― C’est sans doute lié au fait que tu ne t’es pas enfui en courant, quand les hommes de main sont arrivés et plus encore au fait que tu ne t’es pas enfui non plus, quand les morts se sont levés.

― Pour être parfaitement honnête, j’ai eu bien trop peur pour bouger.

― Tu n’as pas paniqué et c’est déjà beaucoup. Erbogaste avait raison, dit-elle dans un sourire, tu n’as pas peur de la mort comme les autres hommes.

― Vous pensez que c’est Olphire qui a assassiné le jeune homme ?

― Je ne le pense pas, je le sais, affirma Maïa. Le poignard s’en souvient.

― Elle voulait assassiner l’homme qu’elle aimait aux yeux de sa rivale, réalisa le barde, mais qu’est-ce qui a bien pu l’empêcher d’assassiner sa rivale ensuite ?

― Tu veux dire de livrer sa rivale aux hommes de main, puis de l’assassiner ?

― Je voulais éviter de… Oui, enfin. Bon. Euh…

― C’est gentil à toi… J’ai tenté de m’ouvrir à la Trame et, plus particulièrement, aux fragments de souvenirs laissés dans le corps de notre amoureux. Sais-tu ce que j’y ai trouvé ?

― Aucune idée, admit le barde.

― Rien du tout.

― Ah ? Et… C’est normal ?

― Pas du tout. Ce corps n’a gardé aucun souvenir de sa vie passée. C’est tout juste si je suis parvenue à le maintenir debout en projetant sur lui des souvenirs et des impressions.

― Vous pouvez faire ça ? s’étonna Brunulphe.

― Bien sûr, mais, vois-tu, j’ai eu plus de mal avec lui qu’avec tous les autres corps de ce champ de bataille.

― Parce qu’il n’avait plus aucun souvenir ?

― Exactement.

― Mais où les souvenirs de ce corps ont-ils bien pu passer ? » s’enquit le barde interloqué.

Maïa sourit comme Brunulphe ne l’avait pas encore vue sourire depuis leur rencontre la nuit précédente. Son sourire était moins indifférent et plus narquois qu’à l’accoutumée. Ses yeux cendre semblaient receler une détermination nouvelle.

« Suis-moi, dit-elle.

― Ah non ! Hors de question ! se révolta Brunulphe. Je n’irai nulle part avant de m’être réchauffé, d’avoir mangé, bu et dormi.

― Il y a une petite auberge sur la route, s’amusa Maïa.

― Dans ce cas… »


* * *


L’aube se levait lorsqu’ils arrivèrent à l’auberge du Paon de Nuit, sur la grand-route du Sud. Ils entrèrent, réclamèrent des vêtements propres, donnèrent à nettoyer leurs frusques détrempées et commandèrent un solide petit déjeuner. Mais, devant ses tartines, ses œufs et son lard fumé, Brunulphe fut soudain pris d’une hésitation quasi-métaphysique.

« Tu ne manges pas, s’enquit Maïa avec un sourire éloquent.

― Je ne sais pas. Je… Ce que j’ai vu cette nuit… Je suppose que je suis encore un peu sous le choc.

― Ne sois pas ridicule, Burnul, le tança-t-elle. Mange, j’entends d’ici ton ventre crier famine. »

En effet, l’estomac du barde se tordait dans l’attente de nourriture et, pour l’encourager à manger, Maïa piqua dans son assiettée une tranche de lard fumé. Brunulphe proféra force jurons et se précipita sur son repas pour empêcher la nécromancienne de récidiver.

Quand la faim du barde fut un peu calmée, il prit un air rêveur.

« Tout de même, murmura-t-il, c’était quelque chose.

― Quoi donc ? demanda-t-elle innocemment.

― Cette nuit. Mes Dieux ! Quelle aventure !… Je me demande, hésita-t-il… Ce que vous leur avez fait. Aux morts, je veux dire…

― Je n’ai pas fait grand chose.

― Admettons… Cela n’altère pas leur âme ou bien ?

― Ils n’ont pas d’âme ou… Pour mieux dire, l’Âme ne leur appartient pas.

― Ah bon ? À qui appartient-elle alors ?

― Au monde.

― Mais vous et moi, insista Brunulphe, nous avons bien une âme et…

― Non. Nous n’avons rien du tout. Nous sommes animés par l’Âme de l’univers. Ce monde nous prête une forme, nous prête vie et nous permet de participer à sa respiration, au souffle du monde : l’Âme. Notre forme est éphémère, notre vie est éphémère, seule demeure le souffle de vie, la respiration du monde, l’Âme éternelle, infinie, immuable.

― Je ne m’attendais pas, de votre part, à une telle ferveur religieuse. Surtout après ce que je vous ai vue faire hier soir.

― Justement, en parlant de religion, nous avons une course à faire au temple voisin.

― Au Temple de l’Aurore ! Qu’irions-nous faire là-bas ?

― J’ai dans l’idée qu’Olphire s’y trouve en ce moment.

― Olphire ! Mais que peut-elle bien avoir à faire avec les prêtresses du Temple de l’Aurore ?

― J’imagine qu’elle doit prier.

― Attendez. Olphire paie des hommes de main pour enlever deux jeunes personnes, assassine l’homme qu’elle aime, renonce à tuer sa rivale et vient demander pardon de ses méfaits dans un temple ?

― Tu ne penses pas que ce soit possible ?

― C’est complètement invraisemblable, au contraire.

― Nous verrons… »


* * *


Le Temple de l’Aurore était bâti sur la pente d’une colline. Le temple lui-même, les autels, les dépendances, tout était orienté en direction de l’Est. On atteignait le sanctuaire en montant les marches blanches qui menaient au sommet. Tous les bâtiments étaient couverts de murs blanchis à la chaux et parfois soutenus de colonnes de pierre blanche. Les pèlerins et les prêtresses s’habillaient de lin blanc pour accueillir la lumière du soleil qui, pour une fois, brillait généreusement dans le ciel de ce début d’après-midi.

Après avoir demandé leur chemin à l’une et l’autre prêtresses, Brunulphe et Maïa, eux-mêmes vêtus de blanc pour l’occasion, furent guidés jusqu’à la Grande Prêtresse du Temple de l’Aurore. C’était une vieille femme aux yeux doux et au sourire bienveillant qu’ils trouvèrent en prière, dans une petite chapelle silencieuse du sanctuaire.

« La Lumière soit sur vous, Ma Mère, lui dit Maïa, lorsqu’elle se releva après avoir fini de prier.

― Et sur vous, mon enfant.

― Ma Mère, nous recherchons une jeune fille arrivée récemment dans le Temple.

― Vous êtes venus pour la ramener ? s’inquiéta la Grande Prêtresse.

― Je ne crois pas, dit doucement Maïa. Si mon intuition est juste, je suppose que vous l’avez reçue dans cette digne Institution pour servir l’Ordre de la Lumière.

― Et je compte bien lui permettre d’y rester, insista-t-elle.

― Nous n’aurons pas l’insolence de nous y opposer, la rassura Maïa.

― Que voulez-vous au juste?

― Simplement la voir.

― Elle a fait vœu de silence, les prévint-elle, et ne vous recevra pas.

― Nous ne demandons pas à nous entretenir avec elle, corrigea Maïa, et nous n’avons aucunement l’intention de déranger ses méditations. Nous demandons seulement à la voir pour nous assurer qu’elle se porte bien.

― Suivez-moi », les invita la Grande Prêtresse.

Brunulphe et Maïa la suivirent. Le barde jetait partout des regards étonnés, comme ne comprenant pas quel était cet endroit et s’étonnant de voir Maïa se glisser si aisément dans les façons d’agir paisibles et silencieuses du sanctuaire. Maïa, quant à elle, était ravie de voir le barde, dont les grelots étaient restés à l’auberge, réduit au silence. Tout en marchant dans les couloirs du Temple, Maïa cherchait un moyen d’en apprendre davantage.

« J’espère que la crise spirituelle qu’elle a vécue s’est calmée, tenta-t-elle.

― C’est un vrai miracle, s’enthousiasma joyeusement la Grande Prêtresse. Bien sûr, elle gardera toute sa vie des séquelles de ce qui lui est arrivé, mais il semble que la Grâce de la Lumière se soit penchée sur elle.

― Alors, tout est pour le mieux, admit Maïa.

― Un miracle, renchérit-elle, un miracle ! La Lumière nous l’envoie. Les illusions n’ont plus la moindre prise sur elle. Ce sera la plus zélée et la plus sage parmi toutes les novices.

― Comment ? Olphire ? s’étonna Brunulphe, mais Maïa lui fit signe de se taire.

― J’imagine, dit la nécromancienne, qu’elle trouvera ici la paix.

― Mieux que cela, dit la Grande Prêtresse, elle l’apportera aux autres.

― La Lumière soit sur elle.

― Elle incarnera la Lumière. Tenez, la voilà. »

Au milieu d’une cour dallée de pierres blanches et entourée d’un péristyle, une prêtresse à genoux, le front posé entre ses mains contre la pierre, était en prière.

« Mais c’est Olphire, s’étonna Brunulphe.

― Qui d’autre ? s’amusa Maïa. Pas un pas de plus, ajouta-t-elle alors qu’il s’apprêtait à s’approcher de la jeune femme. Laissons notre sœur à ses méditations. »

Rassurée par l’attitude de Maïa, la Grande Prêtresse leur donna la bénédiction de la Lumière et prit congé d’eux.

« Je ne comprends rien, admit Brunulphe lorsqu’ils furent seuls.

― Rappelle-toi de l’amoureux, Brunulphe.

― Eh bien, quoi l’amoureux ?

― Tu me demandais où était passée la mémoire de son corps, tu te rappelles ?

― Oui. Et alors ?

― Elle est là.

― Je vois bien qu’elle est là, habillée en prêtresse, la fille du bourgmestre, cette insupportable peste, elle se moque de nous !

― Non, pas Olphire, la mémoire de l’amoureux.

― La mémoire de l’amoureux ? La mémoire de l’amoureux ! Mais qu’est-ce qu’elle fait là ?

― L’amoureux a projeté sa mémoire dans l’esprit d’Olphire.

― Quoi ? Comment a-t-il fait ça ?

― Exactement comme moi, lorsque j’ai invité son corps à se lever, malgré sa mémoire vacante. Sauf qu’il a projeté la totalité de sa mémoire dans l’esprit d’Olphire.

― Mais où est passée la mémoire d’Olphire ?

― La mémoire d’Olphire et la mémoire de l’amoureux coexistent dans un même esprit.

― Euh… ? »

Et comme Brunulphe avait toutes les peines du monde à résoudre l’énigme, Maïa lui proposa de retourner à l’auberge du Paon de Nuit pour récupérer leurs affaires et fournir au barde de plus amples explications.

Au moment de partir, Olphire leva les yeux sur la nécromancienne et Maïa fut frappée de la ressemblance entre la fille du bourgmestre et sa rivale.


* * *


Olphire, suivant ses penchants égoïstes et capricieux, s’était éprise d’un jeune homme. Loin d’obéir aux règles du genre romanesque, d’après l’idée qu’Olphire s’en faisait, celui-ci n’avait guère fait attention à elle et, tout occupé de l’amour qu’il éprouvait pour la rivale d’Olphire, il n’avait pas daigné s’intéresser à elle. La fille du bourgmestre s’était trouvée piégée dans l’opposition entre l’image flatteuse qu’elle avait d’elle-même et le désintérêt du jeune homme.

Au rebours de la romance qu’elle lisait et relisait, le monde ne tournait pas autour de sa petite personne, loin de là. Le dépit de se voir éconduite et le spectacle du bonheur de sa rivale avaient achevé d’exacerber la frustration d’Olphire, qui avait résolu de punir les amants de leur manque d’égard pour elle-même. Après tout, n’était-elle pas la fille du bourgmestre ? Elle avait été suffisamment cruelle et vaine pour faire enlever les amants par des hommes de main qu’elle avait à moitié payés, afin d’avoir la satisfaction de les tenir en son pouvoir.

Elle avait prévu d’assassiner l’amant aux yeux de sa rivale, peut-être de lui arracher le cœur, et de l»offrir à sa rivale, puis de la malmener jusqu’à satiété avant de la tuer à son tour, mais les choses ne s’étaient pas passées comme prévu. Sans en avoir conscience, l’amoureux avait par hasard l’étoffe dont on fait les meilleurs nécromanciens et, en mourant, il avait tant voulu vivre pour sauver sa belle qu’il avait jeté sa mémoire dans l’esprit d’Olphire où il continuait à vivre.

Olphire avait reçu avec cette mémoire tout le véritable amour que l’amant avait eu pour sa rivale. Les représentations d’Olphire s’étaient trouvées d’un seul coup anéanties par les contradictions entre deux expériences vécues radicalement opposées. Incapable de faire davantage confiance au témoignage de son esprit, éprouvant elle-même toute la souffrance qu’elle avait causée, Olphire s’était enfuie loin du lieu de son crime.

Sa rivale avait profité de la confusion produite par son départ pour fuir à son tour. Olphire avait trouvé refuge au Temple de l’Aurore. Ses hommes de main avaient attendu que les recherches de la fille du bourgmestre les mettent sur la voie pour récupérer l’autre moitié de l’argent qu’Olphire avait promis.

Olphire avait perdu toutes ses illusions, avait compris que le mal dont elle accusait les autres venait en réalité d’elle-même. Elle avait compris qu’il n’existait pas d’autre, que l’individu n’était qu’une illusion de plus, une condition nécessaire aux représentations de l’esprit humain. Son égo avait été détruit par l’irruption d’une mémoire différente de la sienne. Elle était désormais libérée de tout désir, de tout jugement, de tout attachement et ne suivrait plus que la Voie du Temple de l’Aurore.

Quand enfin Brunulphe comprit tout cela, et l’on peut penser si Maïa ménagea ses efforts, il poussa un grand « Aaaaah » et resta longtemps silencieux, afin d’ordonner convenablement tous les éléments de ce qui avait été pour lui une énigme insoluble. Enfin, pris d’un doute et se tournant vers Maïa, il lui dit :

« Mais comment avez-vous deviné que la mémoire de l’amoureux était entrée dans l’esprit d’Olphire ? »

Avant de répondre, Maïa réfléchit un fort long temps, puis dit enfin :

« Connais-tu l’Ordre des chevaliers de la Lumière ?

― Ce sont, si j’ai bonne mémoire, les ennemis jurés des sorcières, des enchanteurs…

― Et des nécromanciens. Maïa n’est pas mon vrai nom. Je m’appelais Delphine et j’étais l’un des nobles hérauts de l’Ordre des chevaliers de la Lumière, raison pour laquelle je connais bien les habitudes du Temple de l’Aurore, auquel sont rattachés les chevaliers de l’Ordre.

― Un chevalier de l’Ordre devenu nécromancien, bafouilla Brunulphe.

― C’est un peu plus compliqué. Disons qu’il y a quelques années, je poursuivais un vieux nécromancien nommé Népomucène. Et… je l’ai tué.

― Mais… Vous voulez dire…

― Que je me souviens d’avoir été un nécromancien, bien avant d’avoir été chevalier de l’Ordre. J’ai vécu, comme Olphire, ce que les nécromanciens appellent une éruption mémorielle. Depuis, j’ai laissé mon épée pour suivre la voie de la nécromancie.

― Il faut absolument que je fasse une chanson avec ça, s’enthousiasma Brunulphe.

― Je crains fort que ça ne manque de plaisanteries gaillardes.

― C’est vrai, admit le barde, et je ne suis pas très doué pour les genres sérieux.

― J’avais cru m’en apercevoir.

― Pas moyen pour moi de gagner quoi que ce soit avec toute cette histoire. Plus question de ramener Olphire. Plus question de revenir en ville après cet échec. Qu’allez-vous faire Maïa ?

― Je vais tout de même envoyer une missive à Erbogaste, le secrétaire du bourgmestre, en lui faisant comprendre qu’Olphire est en bonne santé, mais qu’elle est désormais placée sous l’autorité du Temple et qu’il n’est plus question de la ramener. Après, il n’y aura plus qu’à partir. Mieux vaut oublier la récompense qui m’était promise. Et comme me voilà déjà sur la route du Sud, autant poursuivre. Mais tu me rappelles une chose. »

Maïa posa une bourse pleine de pièces d’or sur la table.

« J’ai emporté cette bourse, dit-elle. Elle m’a été confiée par Erbogaste et je l’ai prise, juste au cas où. Et comme je n’ai aucun besoin de tout cet or… »

Brunulphe regarda la bourse avec avidité, hésita, puis s’en saisit en affectant la légitime satisfaction du travail accompli et la plaça à sa ceinture.

« Je la prends, mais je vous accompagne.

― À quoi pourrais-tu bien me servir ?

― J’ai des talents insoupçonnés, savez-vous ?

― Je suis curieuse de voir ça… »


* * *


Maïa avait donné rendez-vous à Brunulphe au Temple de l’Aurore le lendemain matin. Celui-ci, faisant un large détour, avait préféré l’auberge du Hibou perdu à celle du Paon de Nuit et s’y était lestement rendu avec sa bourse pleine d’or, dans l’idée d’y faire dignement ses adieux au comté en mangeant, buvant, chantant et tant d’autres choses agréables... Nous n’épiloguerons pas sur la nuit mouvementée que passa fort immodérément Brunulphe. Disons simplement qu’il vida sa bourse de moitié et qu’il en eut pour son argent.

Seulement, Erbogaste avait reçu la missive de Maïa dans la soirée, attendu la diligence des relais de poste du comté d’Ortram, dont il se trouve qu’il avait la charge. Il avait envoyé des éclaireurs dans tous les lieux où il s’attendait à pouvoir trouver le barde et la nécromancienne. Il n’avait pas manqué d’en envoyer un à l’auberge du Hibou perdu. Il en savait suffisamment sur Brunulphe pour envisager sérieusement sa présence en ce lieu sordide. Étant donné la discrétion dont le barde avait fait preuve, celui-ci eut la désagréable surprise de se réveiller avec une lame sur la gorge.

« Pas de geste brusque ! » tempêta le soldat.

Tout ce qu’il y avait de brunes ou de blondes entourant Brunulphe s’envola dans un superbe ensemble et se rajusta pour dissimuler juste ce qu’il fallait pour intéresser les hommes d’armes qui avaient fait irruption dans la chambre. Après tout, la soldatesque avait ses entrées et ses habitudes au Hibou perdu.

Brunulphe jeta autour de lui des regards étonnés, mais sans crainte excessive. Après tout, il avait passé une excellente soirée, sortait d’un très doux songe et ne comprenait pas ce qu’on pouvait lui vouloir. Cependant, les trois soldats qui l’entouraient n’avaient pas l’air de plaisanter.

« Que puis-je pour vous ? s’enquit-il en baillant.

― Habille-toi, imbécile ! »

Le barde attendit que la lame s’écarta de sa gorge, sauta dans ses frusques bariolées, n’oublia pas ses grelots.

« Messieurs ! Après une nuit pareille, je veux bien marcher jusqu’au gibet, mais auriez-vous l’obligeance de me préciser ce dont il s’agit ?

― L’intendant t’en dira plus. Il est en bas. »

Avant de partir, Brunulphe se retourna et s’inclina courtoisement de toute sa petitesse. Les femmes qui l’entouraient le regardaient avec un amusement non dissimulé mêlé de curiosité. Certaines chuchotaient entre elles ou pouffaient de rire.

« Mesdames, je vous tire mon chapeau, dit-il en ôtant son bonnet à grelots. Ce n’est pas sans regret que je quitte une si charmante compagnie...

― Abrège, abruti !

― Messieurs, ne soyez pas jaloux. Il vous faut quoi ? un mois pour avoir les moyens de venir ici pour vous entretenir avec une seule de ses douces créatures ? »

Deux poignes de fer le soulevèrent de terre et le traînèrent hors de la chambre, tandis que des rires et des soupirs de déception s’y faisaient entendre.

« J’espère avoir le bonheur de vous rencontrer à nouveau !

― Mais il va pas se taire, ce bouffon ? »

Brunulphe fut jeté sur un tabouret en face d’Erbogaste, l’intendant du bourgmestre, dont le regard bleu délavé et sévère se posa sur le barde. Tout le personnel de l’auberge avait été sommé de rejoindre l’étage et les clients avaient été évacués.

« Mon bon Brunulphe, je suis très ennuyé. Quand j’ai demandé à notre chère nécromancienne de retrouver Olphire, je ne m’attendais pas à ce qu’elle s’en tienne là. J’avais bon espoir que, s’il elle la retrouvait jamais, elle nous la ramène. J’avoue, je n’ai pas dû être suffisamment précis. Mais elle a été payée pour nous ramener Olphire, pas pour nous envoyer une gentille petite lettre avec des histoires de rédemption et autres bêtises.

― Qu’ai-je à voir dans tout ça ? s’enquit Brunulphe en haussant les épaules. Je devais seulement l’assister dans sa mission, rien de plus.

― Oui, mais vois-tu, c’est toi qui porte à ta ceinture la bourse que je lui ai donnée pour la payer d’avance. Et, à ce qu’il semble, la moitié de la somme a disparu entre les cuisses des besogneuses de cet établissement, où je répugne de m’être déplacé.

― Vous avez peut-être des goûts plus raffinés, mais je peux vous dire que vous ne connaissez pas Safina, ni Reina, ni... »

Un fou rire collectif partit de l’étage, ponctué de murmures étouffés et de « chut » incisifs.

« ... Je vais vous dire. J’ai pas mal roulé ma bosse et j’ai rarement eu l’occasion de trouver un personnel de maison aussi qualifié...

― Tais-toi !!! C’est la première fois que tu as autant d’argent sur toi. Cet or devait servir à rendre sa fille au bourgmestre et toi, tu... Tu... Tu t’en sers pour... Étripez-moi cet avorton !

― Oh ! Attendez ! Doucement, pria Brunulphe en écartant les mains. On a trouvé Olphire. Donc, on a fait la moitié du boulot. Vous pouvez récupérer l’autre moitié de l’argent et nous serons quittes.

― Non ! Tu vas retrouver la nécromancienne et vous allez m’arracher Olphire de ce temple !

― Mais, je ne sais pas où elle est », mentit Brunulphe.

Il y avait peu de chances que Maïa l’aide à « arracher » la fille du bourgmestre du Temple de la Lumière. Et Brunulphe lui-même n’avait aucune envie d’enlever une prêtresse. Il n’avait pas l’intention de se retrouver mêlé aux affaires du Temple, sans compter que ça pouvait signifier d’être poursuivi par les paladins de la Lumière, qui, malgré leur nom prestigieux, étaient craints partout à travers le monde. Erbogaste ne prendrait jamais le risque de s’attaquer à l’Ordre de la Lumière directement. Aussi voulait-il que le barde et la nécromancienne fassent le travail pour lui. Il valait mieux affronter un dragon que de se retrouver confronté à l’Ordre. Après tout, les dragons laissaient parfois une chance à leurs victimes.

« Nous verrons ça..., dit Erbogaste, pensif. Trêve de billevesées ! Enchaînez-moi ça et emmenez-le au cachot. Ah, tu connais Safina, tu connais Rémina...

― Reina, le corrigea Brunulphe. Elle est incroyable, elle sait faire de ces choses...

― ... Tu ne connais pas encore Yarogdru, je crois. C’est le bourreau officiel de la cité. Il s’y entend à merveille en matière de torture. Tu verras. Lui aussi est très délicat. Tu nous diras où elle est et vous finirez le travail pour lequel vous avez été payés.

― Mais... Vous prenez un risque, hasarda Brunulphe.

― Ah bon ! Lequel ?

― Je me suis lié d’amitié avec Maïa.

― La nécromancienne ?

― Elle est dangereuse et ne vous laissera pas faire, dit-il sans conviction.

― Pauvre idiot, ricana l’intendant. Les nécromanciens n’ont pas d’amis. »


* * *


Le pauvre Brunulphe fut battu par les hommes d’armes et jeté dans un cul de basse-fosse et passa en un clin d’œil de la compagnie des femmes à celle des rats. Il envisagea la visite du bourreau avec philosophie, car il ne manquait pas de courage. De toute façon, il valait mieux mourir dans la prison du bourgmestre que dans les geôles de l’Ordre. S’attaquer au Temple, c’était se mettre les paladins sur le dos, qui vous remettaient entre les mains des Inquisiteurs. Et là... Mieux valait mourir sans dire un mot de Maïa qui devait l’attendre au Temple de la Lumière. Ou qui, sans l’attendre, avait déjà pris la route du Sud.

Il n’y avait pas même un tas de paille humide dans son cachot, mais il se coucha à même le sol avec la ferme intention de dormir. S’il devait affronter le bourreau, il aurait besoin de toutes ses forces. Ses meilleures chances étaient de ne pas dire un mot et d’attendre que faiblisse la colère d’Erbogaste.

Il fut réveillé par des hurlements étouffés et... des croassements lointains ? Il s’étira et s’aperçut que les rats avaient disparu. Le peu de lumière qui filtrait par la trappe en fer rouillé au-dessus de lui laissait penser qu’il devait déjà faire nuit, mais il n’avait pas l’impression d’avoir dormi si longtemps. Il se leva péniblement. Le sol dur et humide n’avait pas été tendre avec lui. La trappe n’était pas suffisamment haute qu’il ne put l’atteindre en sautant. Après tout, c’était un cul de basse-fosse. Il ne fallait pas trop d’espace pour les malchanceux qu’on y enfermait.

Il se hissa à la force des bras, malgré la douleur des coups qu’il avait reçus, pour jeter un œil à la réserve. Personne. Et une odeur méphitique se répandait dans l’air. Les croassements lointains et les cris lui parurent redoubler. Qu’est-ce que cela pouvait bien être ? Une attaque ? Tant pis. Il n’avait pas l’intention de courir sa chance avec de nouveaux maîtres. Il sortit de son grelot un passe partout et se mit en demeure d’ouvrir le cadenas de la trappe. Il ne lui fallut pas longtemps pour faire jouer le mécanisme et ouvrir l’anneau.

Il lui fut difficile de soulever la trappe. Il fallait s’agripper au rebord de pierre d’une main et soulever la trappe de l’autre, suffisamment pour atteindre quelque prise sur le sol de la réserve tout en supportant le poids de la lourde trappe sur son dos. Il y parvint enfin et se glissa silencieusement entre les sacs et tonneaux de la réserve du corps des gardes. Les cris et les croassements augmentaient à mesure qu’il progressait.

L’échelle en bois grinçait affreusement, mais les pièces supérieures semblaient vides. En haut de l’échelle, il ne trouva personne. Tout semblait avoir été abandonné précipitamment. Pas un chat, pas un rat. Des pièces d’équipement et des armes traînaient çà et là. Brunulphe en profita pour s’emparer d’une dague bien effilée.

« Toi, ma mignonne, tu pourras m’être utile. »

Enfin, il s’approcha de la porte qui s’ouvrit d’un seul mouvement sur la silouhette d’Erbogaste que la barde reconnut à la voix :

« Vous. Sortez ! »

Brunulphe pensa avoir mal entendu et voulut se justifier :

« J’ai entendu des cris. J’étais inquiet. Je voulais savoir...

― Allez-vous-en, dit-il en lui rendant sa bourse. Suivez votre amie et ne remettez plus jamais les pieds ici.

― Mais... Je ne comprends pas...

― Dehors ! »

Erbogaste s’écarta pour le laisser passer.

Il ne faisait pas nuit. C’était l’après-midi. Mais des nuages noirs planaient au-dessus de la cité. Des corbeaux tournoyaient par milliers dans un ciel ténébreux qu’ils emplissaient de leurs croassements lugubres. Sur les places et dans les rues, il n’y avait pas âme qui vive, seulement des centaines de corps décharnés que visitait parfois quelque vol de corbeau vorace et qui semblaient attendre patiemment, debout, tournés vers Brunulphe. Au milieu d’eux, sur une litière que tiraient deux chevaux morts, dont le cheval sans tête du champ de bataille de Pont-Archeron, Maïa était assise, ses cheveux d’un blanc pur animés de leur mouvement propre, flottant surnaturellement autour de ses yeux gris qui brillaient.

« Si je m’attendais... », commença Brunulphe avec un demi-sourire aux lèvres.

Maïa lui sourit en retour.

« Je vous manquais ?

― Il me manque en effet un barde bavard et lubrique qui ne craint pas la proximité des morts, admit Maïa. Ça pourra toujours m’être utile. »

Erbogaste s’avança maladroitement vers eux, en gardant ses distances avec les morts.

« Je vous en prie, implora-t-il. Libérez la cité.

― Nous allons partir, le rassura Maïa. Avec les morts et les corbeaux. Comme vous le voyez, j’ai été très patiente avec vous, mais vous avez fini par dépasser les bornes. Ne vous avisez plus jamais de vous en prendre à un nécromancien. Quant à la fille, ajouta-t-elle. Si j’apprends un jour qu’on l’a forcée à sortir du Temple, je reviendrai.

― Pardon, Madame, nous respecterons vos instructions, dit-il, la mort dans l’âme.

― Au revoir, Erbogaste. Et gardez à l’esprit que si vous m’ennuyez encore une fois, vous pourriez m’être très utile après votre mort. »

Erbogaste ne répondit pas et s’assit pour digérer l’information. C’était décidément trop pour lui. Brunulphe rejoignit Maïa sur la litière, sans plus faire attention aux morts qui l’entouraient. Le sinistre cortège fit demi-tour et sortit de la ville, accompagné toujours du croassement des corbeaux. Les gens réfugiés dans leurs maisons n’osaient seulement risquer un regard au dehors, entre les planches de leurs volets fermés. Ils invoquaient la Lumière.


* * *


À peine sortis de la ville, le barde et la nécromancienne descendirent de la litière et les morts retournèrent au champ de bataille de Pont-Archeron.

« Ne devrions-nous pas continuer un moment avec les morts ? s’enquit Brunulphe. Voilà une escorte des plus sûres.

― Il y a peu de chances qu’on nous suive, remarqua Maïa. Et nous avons tout intérêt à disparaître rapidement... Ma Mère ? »

Au milieu du chemin qui menait vers le Sud, la supérieure du Temple de la Lumière était debout et les attendait.

« Ainsi, vous révélez votre véritable nature. Vous m’aviez pourtant laissé une bonne impression.

― La Lumière soit sur vous, Ma Mère, dit Maïa en s’inclinant.

― Et sur vous ! la menaça-t-elle.

― Les morts sont tranquilles et retournent au tombeau. L’injustice faite à mon acolyte est réparée. Olphire restera parmi les desservantes du culte. L’harmonie est rétablie.

― Est-il possible que vous ayez employé des moyens aussi... vils, pour faire le bien ?

― J’ai fait ce que me dictait mon cœur. J’ai protégé l’ascension d’Olphire vers la Lumière.

― Très bien. Je vous crois. Ce n’est pas moi qui vous dénoncerait aux paladins, mais vous vous doutez bien qu’ils ne tarderont pas à vous poursuivre.

― Je le sais, Ma Mère. Puisse le mal venir sur moi et vous épargner.

― Les Ténèbres au service de la Lumière... Je le vois de mes yeux et j’ai peine à y croire.

― Pardon d’avoir dérangé la paix des morts, Ma Mère. Je n’ai pas eu d’autres choix. Les citadins auront besoin des soins du Temple pour se remettre de l’épreuve.

― Je m’en charge. Allez en paix, mon enfant. La Lumière soit sur vous.

― Et sur vous, Ma Mère », dit Maïa en s’inclinant.

Maïa s’avança sur la route, suivie de Brunulphe. La supérieure ne bougea pas, attendant que Maïa passe près d’elle, mais la nécromancienne s’avança vers elle et s’agenouilla à ses pieds, ôta sa capuche et posa ses mains jointes sur son cœur. La supérieure posa sa main droite sur son front et la marque dorée des paladins apparut sur ses joues : deux longues larmes d’or surmontées chacune de la garde d’une épée.

« Est-ce possible ? murmura la supérieure d’une voix altérée par l’émotion.

― Oui, Ma Mère, je n’oublie pas le credo. Si vous avez besoin de moi, appelez-moi en songe et j’accourrai.

― Soyez bénie, enfant de Lumière, articula-t-elle difficilement. Puissent vos frères et vos sœurs vous reconnaître dans l’épreuve.

― Soyez bénie, Ma Mère. »

Maïa se leva, hésita. La supérieure pleurait. Elle la prit dans ses bras, puis reprit sa route.


* * *

« Et maintenant ? » s’enquit Brunulphe.

Ils marchaient tous deux l’un près de l’autre, suivant de loin la route du Sud.

« Maintenant, Olphire va pouvoir se racheter. »

La voix de Maïa était plus éraillée que d’habitude.

« Vous allez bien ?

― Je suis épuisée. »

Et comme Brunulphe la regardait avec inquiétude :

« C’est beaucoup d’énergie d’appeler tous les corbeaux des environs et de faire se lever mille cadavres.

― Sans compter ces nuages noirs.

― Coup de chance. Je n’y suis pour rien. Le temps était simplement exécrable.

― ... Quand je disais ’Et maintenant ?’, je voulais parler de nous.

― Ah ! Maintenant, tous les paladins des environs vont nous poursuivre pour nous livrer aux Inquisiteurs. Notre seule chance de survie, c’est d’atteindre Dent-de-lune.

― La cité des mages ?

― J’en ai peur.

― Elle n’a pas dix ans à tenir contre les royaumes de l’Ouest et l’Ordre réunis. On nous prendra pour des espions.

― J’ai mes entrées. C’est là-bas que je me suis réfugiée quand je suis devenue nécromancienne.

― Mais moi, ils ne me laisseront pas entrer.

― Ils laissent entrer tout le monde et Dent-de-lune est déjà remplie d’espions, ce qui ne l’empêche de résister aux assauts de l’Ordre et des royaumes de l’Ouest réunis. De toute façon, c’est ça ou nous livrer à l’Ordre. Les Inquisiteurs nous brûleraient immédiatement pour expier nos ténèbres sans même nous poser de questions.

― Mais comment allons-nous passer à travers toutes ces armées qui encerclent la cité ?

― Ce n’est pas un problème. Après tout, il est rare que les mages empruntent des voies directes et non magiques.

― Vous voulez dire que nous avons deux semaines à marcher sans nous faire repérer, alors que l’Ordre recherchera une géante et son serviteur court sur pattes ?

― C’est ça. Il faudra être discret Brunulphe. Discret, entends-tu ?

― Très bien. Je ferai de mon mieux. Je vous suis. Après tout, vous êtes revenue me chercher. Je veux dire... Personne n’a jamais fait ça pour moi...

― Ce n’est guère étonnant. Va savoir pourquoi, je me suis peut-être attaché à tes pitreries. Non, en fait non. Il serait plus juste de dire que je n’ai pas aimé la façon dont ils t’ont traité.

― Un paladin reste un paladin, j’imagine.

― Et puis tu n’as pas dit où j’étais, sinon ils m’auraient trouvée. Je suis restée longtemps à t’attendre près du Temple. Avant de me dire que tu devais être ivre mort au Hibou perdu. Ce sont tes conquêtes nocturnes qui m’ont dit qu’on t’avait emmené. Et tu as réussi à sortir tout seul de ta cellule.

― Vous avez remarqué.

― Ce n’est pas rien. Et tu m’as rejointe sans hésiter sur la litière, au milieu des morts. La plupart auraient fui. Donc, barde, crocheteur de serrure, courageux. J’ai cru comprendre que tu savais te servir d’une dague. Tu n’es pas si nul que tu en as l’air.

― C’est gentil à vous de le remarquer.

― Bien sûr, tu es toujours le roi des idiots et une catastrophe ambulante. Tu as vidé la moitié de la bourse que je t’ai confiée en plaisirs discutables.

― On n’a qu’une vie ! se défendit Brunulphe.

― Justement. Qui sait quelles maladies tu es allé m’attraper dans ce bouge infâme ! Il va sans dire que nous ne pourrons pas nous permettre de nous arrêter à tous les bordels sur la route et que tu ne pourras pas non plus forniquer avec toutes les prostituées d’ici à Dent-de-lune.

― Malheureusement non.

― Tu n’as pas un peu honte ?

― Vraiment pas. Regardez-moi un peu et dites-moi qui voudrait coucher avec moi sans recevoir une généreuse compensation financière.

― Sans commentaire. Allez, doublons le pas. Nous avons une longue route devant nous. »

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  • Semeur d’échos

Un beau texte d'antan et peut-être une suite annoncée à la dernière ligne ?

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  • Semeur d’échos

Truculent et improbable duo, sorte de Holmes et Watson entre deux univers. Très agréable récit, fort bien rédigé.

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Une trame bien agencée dans un univers de fantasy fort bien retranscrit et qui offre de nombreuses possibilités ; comme @Alba on peut espérer une suite, voire plusieurs...

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  • Auteur

Une suite... Pourquoi pas ? Il faudra d'abord que l'inspiration me visite...

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