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Les Deux îles (II, 2)

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Posté(e)

Scène 2 – Selkirk, le marin

 

La scène représente la plage de l’île Más a Tierra. C’est une plage au dénuement extrême : du sable, quelques rochers. Les affaires de Selkirk sont éparses, à terre : une arme, des outils, un peu de provisions. Selkirk et le marin sont sur le côté.

 

Le marin (poussant Selkirk qui refuse de bouger) : Nous y voilà, M. Selkirk ! Même année mais pas même lieu ! Celui-là, vous le connaissez mieux que personne ! Je me souviens très bien du jour où on vous y a laissé, croyez-le ou non ! Je sais bien que vous pensez le contraire dans votre vilaine tête écossaise mais, la nuit qui a suivi votre dispute avec le Capitaine, on en a parlé, les camarades et moi. J’étais pas de quart à ce moment-là mais mon hamac avait beau être plutôt confortable, ma tête, elle, elle l’était pas ! Et celle des autres aussi, vous pouvez me croire ! On se doutait bien que vous aviez plus raison que le Capitaine mais on voulait pas vous suivre parce que c’est comme ça : c’est le Capitaine qui parle, c’est tout ! Mais je vois que vous voulez pas bouger ? J’imagine que ça doit vous secouer pas mal d’être à nouveau sur ce caillou, non ? Vous préférez quoi : revoir la scène, celle de votre première nuit, ou la revivre ? Faut faire attention, M. Selkirk, parce que c’est pas la même chose, revoir et revivre : y’a des petits détails qui changent entre les deux ! Mais moi, je m’en moque : je veux vous voir, alors vous vous bougez !

 

Le marin pousse Selkirk qui demeure droit un certain temps. Puis il se met à ramasser ses affaires, les unes après les autres, les palpant, les serrant contre lui.

 

Selkirk : Je m’en souviens comme si c’était hier… ou demain peut-être. (Il se tourne vers le marin.) Vous avez raison, c’est ma première nuit sur l’île. J’ai vu le navire partir, j’ai crié, je me suis mis à genoux, j’ai supplié ! Et j’entendais vos rires ! Et j’entendais vos certitudes ! Vous avez moins joué les fiers, après ! Moi, après m’être vainement époumoné, je n’en pouvais plus… Plus que la voix, c’est le cœur qui se taisait… Alors je me suis assis sur ce rocher (il en désigne un) et j’ai pensé, j’ai médité, j’ai réfléchi. Les nuits sont agréables dit-on, quand on peut être seul, quand on peut laisser aller son esprit, quand on s’évade au moyen de notre imagination. Mais vous pouvez me croire, une nuit sur une île déserte, après avoir crié pendant des heures, ce n’est pas agréable. Je ne sais pas non plus si l’on peut appeler cela un enfer : existe-t-il un mot pour traduire cet entre-deux ? (Des bruits se font entendre, sans doute des cris d’animaux, c’est difficile à définir. Selkirk bondit.) Avez-vous entendu ? Voilà la définition que je cherchais : entendre ce qu’on ne reconnaît pas, se dire que c’est peut-être un humain qui vient vous accueillir ou, au contraire, craindre qu’il ne s’agisse de quelque animal nocturne prêt à vous égorger ! Et garder cette émotion, cette surprise du ventre, pendant des jours, des mois, des années ! Je ne crois pas que ma première nuit fut la plus terrible car l’espoir était encore en moi : votre navire allait peut-être revenir, qui pouvait le dire ? En même temps, maintenant que j’y pense avec le recul, cette première nuit fut sans doute la plus décisive : celle où vous vous dites qu’il n’y a pas d’espoir, qu’il n’y aura jamais d’espoir. J’ai le ventre creux, il faut bien penser à se ravitailler, que diable ! (Il fouille dans ses provisions, commence à manger beaucoup puis s’arrête.) Non : gardons-en pour plus tard ! Il faut s’organiser ! Ma tête écossaise, disiez-vous tout à l’heure ! Elle réclame de l’ordre, de la discipline, un œil expert comme sur mon navire ! Car cette plage, c’est la proue de mon navire ! Ai-je un couteau avec moi ? (Il fouille dans ses poches puis dans ses outils.) Oui, j’en ai un ! Gravons le nom de mon beau bateau ! Comment s’appellera-t-il ? (Il s’arrête un instant, pensif.) Mais me suis-je posé la question ? Je ne sais plus… Une île a-t-elle besoin d’un nom après tout ? Oui : je parle de mon navire, du mien, à moi. Celui-là, personne ne me dira quoi y faire ! Personne ! Et surtout pas le Capitaine Thomas Stradling ! (Il frisonne.) Il fait froid tout d’un coup ! Vite, il me faut préparer un feu… Mais comment faire ? (Il va et vient, ramassant quelques branches pour en faire un tas et se saisissant de deux cailloux.) Comme nos ancêtres, le silex ! (Il frotte les deux cailloux, en vain. Il réessaye, s’énerve.) Ciel, mais qu’est-ce qu’un feu ? Il tombe du ciel aussi facilement qu’une corneille qui fond sur une coque de noix ! Et moi, maître de navigation, je ne peux même pas faire jaillir une étincelle ! Mais… suis-je encore un homme alors ? Oui ! L’humanité a bien survécu pendant des millénaires sans feu, je pourrai bien survivre pendant quelques jours, le temps qu’une coque, pardon : qu’un navire se présente ! Mais c’est qu’il commence vraiment à faire froid ! (Il frissonne de nouveau, tente de se réchauffer avec ses bras.) Dans les mers du Sud, cela ne pardonne pas : c’est comme en plein désert. Le jour, une chaleur terrible ; la nuit, un froid à vous enterrer ! Mais quand j’y pense, je vis dans un désert ! (Il regarde autour de lui.) Ce rocher, n’est-ce pas une dune de sable ? (Il prend une poignée de sable qu’il laisse filer entre ses doigts.) Ce sable, n’est-ce pas un rocher ? C’est ma première nuit ici et voilà que je perds la tête, déjà ! Cela commence bien ! Comment me l’a-t-il sortie, celle-là ? Ah, oui : « La discipline, bon sang ! Et la hiérarchie, par Dieu ! » Et je possède les deux : j’ai le sang des terres écossaises qui coulent dans mes veines et nous ne sommes pas hommes à nous laisser dominer si facilement ! Et comme j’aime Dieu, je l’ai d’ailleurs prié, il m’entendra, c’est certain. (Il voit le marin comme si c’était la première fois.) Mais le Seigneur m’a entendu ! Il m’a envoyé de la compagnie, après des mois d’attente ! Que Dieu soit loué ! Que sa bienveillance illumine les mers ! Et que cette île devienne sa chapelle centrale ! Viens à moi, mon frère ! Tu as suivi mon conseil, tu ne sombreras pas avec les autres, nous attendrons ; tu es mon sauveur, tu viens sûrement d’un navire… mais où se trouve donc ta chaloupe, mon ami ? Me ferais-tu une farce ?

 

Selkirk veut s’avancer mais le marin est plus prompt et le secoue énergiquement.

 

Le marin : Non, M. Selkirk. Je ne suis pas un sauveur et personne n’est venu après vous avoir abandonné, du moins pas quelqu’un du navire. Il vous aura fallu attendre quatre ans, quatre mois et quatre jours et c’étaient des pirates : vous vous souvenez ?

 

Selkirk (brutalement, le repoussant) : Qui êtes-vous, vous ?

 

Le marin : Juste un homme, M. Selkirk ! Un marin pour être plus précis qui vous a connus tous les deux, le Capitaine Stradling et vous ! Et je suis en train de voir que notre petit retour dans le passé fonctionne plutôt bien, non ? Ça vous réactive, hein ? C’est comme ça qu’on aurait dû faire avec vous… et dès le début ! Et ça ne fait que commencer, croyez-moi ! Alors maintenant, on poursuit ce voyage tous les deux, main dans la main comme on dit, d’une île à une autre car, nous aussi, M. Selkirk, on l’a connue, notre île !

 

A suivre.

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Une scène tendue, une émotion extrême, des caractères forts...

Que va-t-il se passer ?

ヘ(* 。* ヘ)

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Un bond dans le temps. Le changement de scène se faisait en toute liberté avant le classicisme français. Ici, il semble que l'on ait pris pied dans un retour fantastique.

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