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L'odeur du grain

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  • Semeur d’échos

Personne ne s'est jamais soucié des greniers en voie de disparition et pourtant, j'en parle avec émotion parce que, sur ma liste, ça fait partie des souvenirs qui me rendent triste.

Je ne veux pas passer pour une vieille ringarde amère qui ressasse sans cesse "c'était mieux avant" mais quand j'y pense, ça me fend le coeur comme disait César dans la partie de cartes ...

Il faut dire que le grenier de ma grand-mère n'était pas un grenier ordinaire.

C'était une brocante, un musée, un cabinet de curiosités qui n'avait jamais entendu parler de tri sélectif.

On y montait par un escalier si raide qu'on arrivait en haut déjà essoufflé, ce qui nous laissait tout le temps de nous demander ce qu'on venait y faire.

Là, dans la pénombre, on trouvait des choses ... qui n'existent plus.

Pas des vieilleries, non : des objets qui ont purement et simplement déserté le réel.

Le fameux fil de fer à découper le savon, par exemple.

Personne n'a jamais su comment il fonctionnait, mais tout le monde s'accordait à dire qu'il était indispensable.

À côté, la boîte à chaussures pleine de boutons dépareillés, dont chacun attendait le jour glorieux où il remplacerait celui qui venait de sauter d'un manteau, jour qui, statistiquement, n'arrivait jamais et ces boîtes en fer pleines à ras-bord de lettres d'amor ...

Il y avait aussi le peigne de mon arrière-grand-père, un homme dont la moustache, disait-on, s'était envolée avant lui.

Et puis la machine à écrire sur laquelle plus aucune lettre ne voulait s'imprimer, mais qu'on gardait au cas où .

Au cas où quoi, personne ne le savait, mais on respectait .

Plus loin, le fer à repasser en fonte qui pesait le poids d'un petit âne mort et qu'on n'avait pas branché depuis des lustres, pour la bonne raison qu'il ne se branchait pas.

Et les diapositives des vacances des premiers congés payés, que l'on n'avait jamais projetées parce que le projecteur, lui, avait rendu l'âme.

Le plus troublant, c'était le ticket de loterie soigneusement conservé dans une enveloppe, avec la mention à vérifier.

Ma grand-mère l'a vérifié pendant trente ans.

Il n'a jamais rien gagné, mais il faut reconnaître qu'il ne perdait pas non plus, alors on l'a gardé, les numéros se sont effacés de toutes façons.

Et puis il y avait l'objet sans nom, celui qu'on tournait dans ses mains sans pouvoir l'identifier : un truc en bois, tordu, avec une vis rouillée et une ficelle.

Chaque membre de la famille avait sa théorie.

Mon oncle pensait que c'était un outil de vigneron ; ma tante, un chausse-pied pour enfants ; les cousins parlaient de bilboquet et le grand-père était certain qu'il s'agissait d'un coquillage dans lequel on avait soufflé, un soir, le nom de quelqu'un resté à terre.

Fermé hermétiquement, il gardait la voix au chaud. Quand la mer devenait trop grosse, le marin le portait à son oreille : ce n'était pas la mer qu'il entendait, c'était chez lui.

Le mystère reste entier, ce qui, quelque part, était sa principale utilité.

Bref, ce grenier était une leçon d'humilité pour tout inventeur de génie : des générations y avaient entassé l'inutile avec un soin qu'elles n'avaient jamais accordé au nécessaire.

Et quand on redescendait l'escalier, on ne ramenait rien, mais on avait l'impression d'avoir rapporté l'essentiel.

Aujourd'hui, tout ça a disparu.

Remplacez le grenier par un espace de stockage en libre-service, les boutons dépareillés ont fini dans la poubelle, ainsi que le peigne à moustache, les boîtes de lettres d'amour enrubannées et les cartes de vœux, les objets non-identifiés et vous aurez une idée de ce qu'on a perdu : un endroit où les choses n'existaient plus, mais où elles continuaient quand même de compter.

Alors j'ai eu une idée, un peu folle : ouvrir un musée.

Pas un vrai, avec des vitrines et un gardien, mais un musée d'objets de grenier, avec l'odeur des choses passées ...

Une salle pour les boutons dépareillés, il y en avait de si beaux, en nacre, en or, en forme d'ancre ; une autre pour les peignes à moustache, pour les tickets de loterie jamais gagnants et les vieux souvenirs des marins qui tenaient tant à leur port d'attache ...

On y entrerait sans billet, on y parlerait à voix basse, et sur les murs on aurait écrit, en lettres dorées : Ici reposent les objets qui comptaient autrefois

Personne ne viendrait, sans doute.

Ou peut-être que si.

Peut-être que des gens pousseraient la porte en se demandant ce qu'ils font là, et qu'ils resteraient une heure, deux heures, devant une boîte à chaussures, à se rappeler soudain un manteau, un bouton, une main qui le recousait.

Et en sortant, ils auraient ce regard un peu vague qu'on a en quittant les lieux où l'on a retrouvé quelque chose qu'on ne cherchait pas, qui est toujours là, tapi au fond du cœur.

C'est un comble : les combles gardaient l'odeur du grain et il n'en reste rien.

Toutes les maisons ont été démolies, faisant place à des immeubles ; bien sûr, je n'ai jamais ouvert de musée mais dans mes rêves, je monte encore souvent au grenier et je revois tous ces objets, témoins d'un autre temps.

C'était mieux avant ...

Le grenier était en haut, la cave est en bas ; fais dodo, Colas mon p'tit frère,
Fais dodo, t'auras du lolo.
Maman est en haut
Qui fait du gâteau,
Papa est en bas ...

(jaoiles -) 26 octobre 2026 -

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