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Les Mouches blanches [Première partie]

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  • Semeur d’échos

Les Mouches blanches

Première partie

 

kqkh.jpgIllustration du récit réalisée avec le concours de l’IA

 

Dans le grand laboratoire de psycho-sociologie de l’Université Paris-Lenoir, c’était l’heure que préférait Artus. Le jeune maître-assistant avait vu tout le long du jour défiler les étudiants, se succéder les cours sans discontinuer et décliner la lumière du jour de ce 8 février 2032. À présent, tout le monde était parti, sauf les universitaires les plus chevronnés. Il pouvait se détendre et pourquoi pas, poursuivre la conversation qu’il avait initiée la veille avec le professeur Laurent, responsable de l’unité de recherches.

L’échange avait commencé ainsi :

- Professeur, j’ai réfléchi à ce vous m’avez confié hier soir, ce trouble, ce désarroi qui vous avaient saisi face aux résultats des derniers travaux auxquels vous vous êtes livré. Oui, ce phénomène étrange et concomitant d’hyper-socialisation de la société et de perte de tout lien social véritable. Ce sont des constatations extrêmement inquiétantes. L’être humain est-il en train de muter ?

Cette dernière phrase avait été prononcée sur le ton de la plaisanterie. Artus ne voyait vraiment pas les raisons pour lesquelles le professeur Laurent s’alarmait autant. Certes, les gens étaient égoïstes et individualistes dans les sociétés modernes. Mais était-ce véritablement dramatique ? Après tout, on a bien le droit de déguster des nuggets de poulet tout seul devant son ordinateur le soir après le travail sans être pour autant un danger public.

Le professeur Laurent regarda son assistant avec sérieux et gravité.

- Vous avez raison, Artus, ce n’est pas grave. C’est tragique, cela veut dire tout simplement la fin de l’humanité. De l’humanité véritable, en réalité.

- Donc, nous mutons ?

Artus souriait toujours.

- Oui, cher ami, nous mutons. Nous ne serons d’ailleurs bientôt absolument plus des humains, tels qu’ils ont pu évoluer depuis des millénaires. Nous nous coupons progressivement non seulement de nos racines, mais de nous-mêmes.

- - Nous devenons autre chose, alors. Des lapins de garenne, je présume ?

Artus s’esclaffa.

- Des mouches, plus précisément, Artus. Sans plus de cervelle digne de ce nom, mais une légèreté implacable, des déplacements à courte vue et purement réflexes. Le vent guide la mouche. L’opinion du leader charismatique dirige le nouvel humain, cette mouche blanche.

- Une mouche blanche à présent, professeur ? Et pourquoi pas jaune ?

- Ne riez pas, Artus, cela n’a rien de drôle.

- Expliquez-vous, professeur !

- L’être humain nouveau n’a plus d’âme. Plus grave, il n’a plus de conscience morale, de principes ou d’éducation ayant pour origine les leçons du passé et la sagesse des anciens.

- Et alors ?

- Alors, le conditionnement auquel il est livré corps et âme depuis sa plus tendre enfance actuellement (le bébé est installé à trois mois devant les écrans) le conduit à secréter une sorte de carapace translucide, de protection contre autrui, de barrière contre tout ce qui est extérieur à lui-même et à ses croyances construites par autrui. Ce « lui-même » est un bien grand mot. Il n’a plus d’intériorité ni de réflexion personnelle, encore moins de jugement autonome.  L’absence d’empathie est totale. Il peut être défini comme une solitude parmi d’autres solitudes, revêtu seulement de sa carapace blanche anti contact, soumis à des actes réflexes.

- Une mouche blanche.

- Oui, non plus un être humain, mais une mouche blanche, tragiquement caparaçonnée d’illusions et de certitudes.

- C’est le progrès, professeur !

- En effet, Artus, c’est le progrès, au détriment de l’humanité qui lui a donné naissance.

- Mais qui dirige ou qui contrôle cette volière de mouches blanches ?

- Les Invisibles. Toutes ces ondes, toutes ces prescriptions d’un monde ultra branché qui échappent même à leur source. La machine s’est emballée et les mouches flottent dans le vide à une vitesse accélérée. Le système se nourrit de lui-même, il a échappé à tout contrôle.

- C’est l’Intelligence Artificielle qui aura le dernier mot ?

- L’homme, ou plutôt ce qui s’appelait auparavant être humain, est devenu « intelligence artificielle » lui-même. Il ne reconnaît plus ses semblables comme tels, il n’a d’intimité, ou ce qu’il croit être vestige, simulacre d’intimité, qu’avec les machines, forums et réseaux soi-disant sociaux.

- Cela ne date pas d’hier, professeur ! Les hommes ont toujours adoré leur voiture.

- Oui, Artus, cela fut une évolution. Sauf que maintenant, c’est une révolution : l’homme est devenu machine. La moins perfectionnée de ses machines, puisqu’il dépend de toutes. Relié à tout, maître de rien.

 

(À suivre…)

Modifié par Alba

  • Le titre a été modifié en Les Mouches blanches [Première partie]

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