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Poubelle ardente

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  • Semeur d’échos


Il faut aujourd’hui sortir la poubelle. Pas n’importe laquelle, celle dont le couvercle est mauve. Ce qu’elle recèle est oublié de tous depuis si longtemps que la puanteur est infecte. En l’approchant, j’ai failli me trouver mal tant la pestilence était violente. De plus, mes muscles me trahissent face à ce poids si lourd qu’on pourrait y croire tassé un cadavre d’éléphant en train de macérer. Que les éléphants me pardonnent, ce n’est qu’une comparaison. Le pire est que je ne parviens pas à me rappeler ce qu’elle contient.


J’en suis arrivé à demander à mes voisins : m’avez-vous vu jeter quelque chose de lourd dans ce contenant, un jour ? Que nenni ! Nul ne saurait m’éclairer. Il suffirait, me rétorquerait-on benoîtement, de soulever le couvercle, eh couillon ! Mais non ! Le temps l’aura scellé, car je n’arrive pas à le faire bouger d’un millimètre. Bon sang ! C’est si lourd que je suis inquiet.


Aurais-je tué quelqu’un dont, dans un accès de folie, j’aurais balancé le cadavre à l’intérieur? Mais, voyons, depuis le temps, on aurait remarqué sa disparition. Ce qui m’étonne aussi, c’est la prolifération des coquillages marins – oui ! – tout autour de la structure. On la croirait tirée du déluge, cette poubelle ! Je reste longuement à réfléchir devant ce quasi monolithe, à m’en gratter la tête. Voyons, il ne me manque rien, pourtant, et je n’ai pas changé de régime depuis plus d’un an. Il est vrai que je ne me souviens plus de sa dernière mise au trottoir à l’intention des éboueurs. Et ce qui est remarquable aussi, c’est que, si l’on prend le temps et le courage de humer cette chose, l’odeur répugnante cède petit à petit la place à un vague parfum de boswellia, une plante dont le nom m’est resté dans la tête. Voilà qui me semble être un mystère : d’où est-ce donc que je connais ce végétal et son arôme ?


Il se passe par ailleurs des choses étranges. Le soir, au moment de m’endormir, il me semble que j’oublie quelque chose d’important, qui retient mon attention, bien que deux minutes après je ressente cela comme superfétatoire, comme si j’avais écouté ma propre tête, muette. Le dimanche, le matin, j’ai aussi cette impression culpabilisante, comme si j’avais manqué de faire quelque chose de rituel. Le samedi soir, parfois.


J’en ai parlé au psy qui s’est installé au dessus de mon appartement. Ce fut une séance assez difficile. Toutes ses phrases étaient semées de citations latines prononcées à l’italienne. Un homme austère, la pose empesée, tout de sombre vêtu. Tout le monde se méfie de lui, il fuit le regard des gens et offre parfois des mistrals gagnants tout blancs aux enfants, à qui il affirme qu’on les attend quelque part. Il a tenté de m’aider, quand même. M’a demandé qui j’avais largué dans cette poubelle : mes parents ? Une femme que j’aimais et n’aime plus ? Il s’est mis à extrapoler : mes ambitions, peut-être ? « IL le sait ! » a-t-il susurré en attendant ma réponse qui n’est pas venue. Quelque chose me disait qu’il fallait à ce moment précis approfondir d’urgence : « Qui : IL ? » ai-je demandé instamment. Donnez-moi son adresse ! » Il a hoché la tête : il ne savait pas de qui il avait voulu parler ! C’est alors qu’il m’a avoué qu’IL lui manquait aussi ! Et à bien d’autres. Ahuri, je me suis empressé de préciser que je ne le regrettais pas, moi, puisque je ne savais même pas qu’il existait un IL indéterminé qui gisait dans ma poubelle, sacré nom de nom !


Je n’en suis pas resté là, j’ai téléphoné au service municipal de la voirie qui m’a répondu qu’il fallait tenter de traîner ma poubelle jusqu’à la déchetterie. Ce que je n’ai réussi qu’avec l’aide d’un paysan qui est monté pour cela dans son plus gros tracteur et m’a invité à l’accompagner. Il en pleurait sur le trajet. « C’est lourd comme un bœuf ! » disait-il. « Qu’est-ce que ça peut être ? récidivai-je. – Ma foi, fit-il. Vous n’êtes pas seul à vous trouver dans ce cas. C’est moi qu’on charge d’aider les gens. – Où l’emmenez-vous, cette poubelle? dis-je. Je croyais qu’on rejoignait la déchetterie ? – Si fait, répondit-il. On y va de ç’pas. Mais c’est la nouvelle jaille, celle qui remplace le vieux bâtiment aux cloches. – Qu’est-ce qu’on met là-dedans de spécial ? – Ça ! » Répondit-il. Et d’un coup de menton, désigna ce que nous poussions devant nous avec un bruit d’enfer.

Modifié par Thy Jeanin

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  • Semeur d’échos
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