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Le Jardin des Ombres Rieuses [Première partie]

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  • Semeur d’échos

Le Jardin des Ombres Rieuses

Première partie

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Illustration réalisée avec le concours de l'IA

 

Zéphyrin et Zéphyrine étaient un petit couple tranquille de personnes âgées, retraitées, qui vivaient paisiblement dans leur pavillon de banlieue parisienne. Le mari s’adonnait régulièrement au jardinage, c’était sa passion. Il participait d’ailleurs avec plus ou moins de bonheur aux concours horticoles du département. Quant à son épouse, bavarde invétérée, elle retrouvait chaque après-midi ses voisines pour papoter tranquillement chez l’une ou chez l’autre. Elle appréciait également le tricot et ne manquait pas de tricoter chaque hiver un vilain pull horrible pour son époux. Naturellement, les pulls hivernaux restaient dans le placard, jamais Zéphyrin ne voulut en passer un seul. Cela ne la décourageait pas, elle était du genre têtu.

Une fin d’après-midi, à l’été 1995, une faille commença à se former au cœur de ce qui pouvait apparaître comme une retraite paisible et heureuse. En effet, ce soir-là, Zéphyrin, sous un soleil encore brûlant, s’activait au jardin. Il sarclait, binait, nettoyait la grande pelouse centrale un peu jaunie par les canicules répétées. Il dut s’arrêter un instant, la tête lui tournait. Un début de coup de chaleur, sans doute. Il vit soudain les outils de jardin tourner autour de lui dans une ronde folle. Menés par la grande pelle et le râteau, ils dansaient tous en rond et semblaient s’amuser terriblement. Leurs ombres sur le sol ne manquaient pas de ricaner en chœur, tout en battant la mesure.

Terrifié, le vieil homme se sauva à toutes jambes vers la maison paisible. Zéphyrine commençait à préparer le potage du soir en épluchant soigneusement les légumes. Elle vit soudain surgir dans la cuisine son mari affolé, bredouillant, racontant sa mésaventure invraisemblable. La vieille dame ne perdit pas la tête. Elle fit assoir son époux, lui servit un verre d’eau et attendit patiemment qu’il se calme. Elle promit d’aller faire un tour dans le jardin pour vérifier si les outils avaient bien terminé leur sarabande infernale. Finalement, tout rentra dans l’ordre et les deux époux passèrent une soirée tranquille devant leur poste de télévision, comme à l’accoutumée.

Ils se couchèrent tôt, cette nuit-là. Zéphyrin était fatigué. Il avait finalement expliqué que ses hallucinations devaient avoir été causées par une chaleur excessive. Un début de malaise, en quelque sorte. Heureusement qu’il s’était mis rapidement à l’ombre ! Zéphyrine n’avait pas ouvert la bouche, se contentant d’opiner sans commentaire. Mais ce silence ne disait rien qui vaille. La crise passagère de son époux lui avait donné une idée, proprement machiavélique. Il faut dire qu’à soixante-six ans, la perspective de terminer ses jours avec Zéphyrin lui pesait terriblement. Il n’était pas vraiment méchant, non, il était simplement lassant.

Elle savait bien qu’il refuserait toute idée de divorce. Il était attaché à ses habitudes, à ses manies de personne âgée, à son potage du soir et à son linge bien repassé. Il avait remisé au placard depuis longtemps toute idée de devoir conjugal, n’étant pas très porté sur la chose. Pourtant son épouse aurait bien aimé quelques mots doux le soir, quelques gestes tendres le matin. Mais là encore, elle était frustrée. Zéphyrin préférait sa pipe et son jardin à sa femme, c’était évident. Que faire ? La vieille dame se sentait coincée dans sa petite vie d’épouse sans enfant mais non sans désir.

Zéphyrine aurait bien voulu, elle aussi, aller au cinéma comme ses amies les commères du voisinage, et pourquoi pas, faire une croisière dans les îles chaque été. Et les robes ? Elle portait toujours son vieux tablier de ménagère élimé. Zéphyrin, outre qu’il était casanier, souffrait également d’une sorte d’avarice maladive. « Un sou est un sou » était sa devise, et ses sous, il se les gardait pour lui tout seul. Des semences nouvelles, un outil flambant neuf, un abonnement à une revue d’horticulture... Les cadeaux ne manquaient pas pour lui. Il est vrai qu’il avait travaillé dur toute sa vie comme postier, enchaînant les heures supplémentaires pour payer le pavillon de banlieue. Zéphyrine, elle, s’était contentée de tenir la maison. Façon de parler, évidemment, la besogne n’avait pas manqué, Zéphyrin aimait que tout brille comme un sou neuf.

La crise passagère de son époux avait semblé un message des dieux à l’intention de la vieille dame. La voilà, la solution ! Zéphyrin perdait la tête, il ne tarderait pas à sombrer dans la mélancolie et mettrait derechef fin à ses jours. Ce scénario idyllique, Zéphyrine en rêva désormais. Il fallait que cette histoire s’écrive, bon gré, mal gré. Son mari n’avait eu qu’un léger malaise passager ? Il fallait qu’il croit vraiment devenir fou, qu’il perde réellement la tête, que le voisinage soit alerté par le comportement devenu aberrant du vieil homme.

 

(À suivre…)

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