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Dystopia [Première partie]

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Dystopia

 

Première partie

5fsn.jpg

L'arrestation de Jack, illustration réalisée avec le concours de l'IA

 

 

Jack Landier rentra chez lui fatigué, en ce beau soir d’avril 2132. La journée avait été longue, assez morne et répétitive. Il était comptable chez Brown & Berryer, une entreprise de vins et spiritueux à la renommée internationale. Ses colonnes de chiffres le hantaient encore tandis qu’il empruntait les transports en commun puis amorçait le dernier virage dans la direction de son appartement. Il vivait modestement au troisième étage d’un petit immeuble du quartier des Tanneurs à Mirabilia. L’essentiel en fait n’était pas le métier qu’il exerçait ni ses occupations au quotidien. L’important était d’être parfaitement inséré dans la société, sans souci ni problème.

C’était le cas de Jack. Il avait pris soin de s’inscrire dans deux clubs de loisirs municipaux, en plus de son emploi de comptable respectable. Il était connu, reconnu et son célibat, provisoire, pensait-on, ne lui était plus reproché. Sur la planète Dystopia, il ne faisait pas bon être seul ou isolé. Il fallait participer à quelque chose, et avec le sourire. Tout ce qui n’était pas communautaire était suspect. Les convocations pour enquête au commissariat des Bonnes Mœurs venaient vite. Ce soir-là, Jack avait hâte de mettre quelque chose au micro-ondes et de dîner bien tranquillement devant son poste de télévision.

Le téléviseur était le seul loisir privé autorisé maintenant. Les errements du siècle passé, empli d’écrans, de smartphones et d’ordinateurs, qui avaient failli mener à une guerre mondiale et à l’extinction de l’espèce humaine, n’étaient plus tolérés. Le seul média permis dorénavant avait su remplacer la diversité d’autrefois par la qualité. Les jeux télévisés, par exemple, d’un suspense à couper le souffle, étaient extraordinaires. Jack les adorait, comme tous ses concitoyens, d’ailleurs. C’était le seul vote qui leur restait : choisir son jeu préféré, parmi une liste de dix. Le jeu gagnant repartait pour une nouvelle saison. Toute notion de politique était en effet abolie sur Dystopia. Un gouvernement central et universel s’occupait du bien commun.

Au moment où Jack allait passer à table, des coups sourds ébranlèrent le chambranle de la porte d’entrée. Le jeune homme se précipita pour voir ce qui se passait. Un choc plus important retentit. La porte s’ouvrit brusquement sous la poussée vigoureuse. Un groupe d’hommes en uniforme noir se précipita dans le petit appartement du comptable. Sans dire un mot, la horde le traîna à l’extérieur de l’immeuble sous les yeux incrédules des voisins. Là, il fut jeté dans un fourgon cellulaire et emmené en lieu sûr pour y être interrogé. Ligoté, menotté, Jack fut rapidement présenté à un juge, un homme grand, sévère, à l’air implacable. Il crut devenir fou quand il entendit la sentence du magistrat : il passerait une heure plus tard, soit à vingt-et-une heures précises, devant un peloton d’exécution. Son crime ? Atteinte à la sûreté de l’Etat et complots divers.

Jack n’avait donc plus qu’une heure à vivre. On lui demanda s’il voulait écrire une lettre, faire son testament, laisser ses dernières volontés. Désirait-il manger quelque chose de bon, un fruit, un gâteau ? Boire une coupe de champagne, peut-être ? Tout cela était possible. Qu’il s’exprime. Mais vite. Le jeune homme, accablé, refusa tout « cadeau » supplémentaire. La sentence lui suffisait. Il resta prostré, anéanti, dans son coin. Les gardiens tournaient autour de lui, essayant de le faire parler. En vain. Jack savait qu’il n’y avait plus rien à faire. Se débattre, discuter, n’aurait rien changé. Il n’était pas en position de se défendre. Et il aurait seulement perdu sa dignité. C’était la seule chose qui lui restait.

À vingt-et-une heures, deux gardiens ordonnèrent à Jack de se lever, il fut poussé dans une cour intérieure éclairée à l’électricité. Le jeune homme frissonna : il faisait si froid ! On le poussa contre un mur où il fut garrotté. Un bandeau pour les yeux lui fut proposé. Il refusa. Il voulait voir ses assassins en face avant de mourir. Dernier acte libre, dernière parole volontaire, ultime geste de dignité de son existence. Puisqu’il devait mourir, il mourrait debout. Il regarda devant lui. Il eut conscience qu’involontairement, un flot de larmes ruisselait de ses yeux.

(À suivre…)

 

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