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L'île mystérieuse (2)

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  • Semeur d’échos

Je me suis réveillée à l'aube de fort belle humeur, au bruit et à l'odeur enchanteurs d'un percolateur.

Je ne sais pas si vous avez déjà vécu avec un kangourou, mais le mien, en tous cas, est un champion en matière de petit déjeuner.

Il arrive tout pimpant, souriant, avec un plateau en bois de merisier, sur lequel il a déposé un bol fumant de café et quelques tartines grillées, beurrés et confiturées.

Et il a ce petit geste discret, affectueux, qui dit que si tout allait mal, tout ira mieux.

Un lever de soleil de toute beauté se répand dans la chambrette, couleur de sirop d'abricot et quelques mouettes blagueuses font trempette.

Je trouvai Harry très beau, dans cette lumière et songeai en faire une toile.

Il me fit un clin d'œil et, sa serviette sous le bras, partit pour la crique.

Je me suis servi un autre café et, me saisissant du carnet trouvé la veille, suis allée m'asseoir sur une chaise en forme d'oreille sur le ponton branlant.

Les pages du début étaient des notes d'observation ; l'hôte précédent consignait les heures de marée, les angles du soleil, les fissures dans le ciel à l'ouest, les oiseaux qui volaient à l'envers ... et cette phrase, répétée trois fois et soulignée en rouge : L'île bouge. Elle n'est plus à sa place.

Et puis, en dernière page, un dessin : une silhouette coiffée d’un fez, tenant une valise, avec une flèche et la mention : Djemal Alestoma : ne pas le regarder dans les yeux.

Tout ceci me laissa plutôt songeuse ; si c'était le roman d'un écrivain, pourquoi l'aurait-il laissé là ?

Une odeur  vint soudain à mes narines : celle du pain marocain, celle-là même dont la recette figurait dans le carnet.

Une odeur de semoule, de beurre fondu et de miel, qui venait non pas du cabanon, mais de la crique turquoise.

Je m'y rendis : Harry était assis et avait entrepris de nettoyer sa poche, en observant quelque anguille sous roche : une petite barque était amarrée qui n’était pas là la veille.

Elle était peinte en bleu, avec des motifs géométriques, et, sur le banc, un fez rouge était posé.

Je rouvris le carnet : une nouvelle phrase était apparue, entre deux lignes, de la même encre rouge que la précédente, mais plus fraîche :

Il est déjà là. Il prend le thé à l’intérieur. Méfie-toi !

Je me retournai vers le cabanon.

La porte était ouverte. J'étais sûre de l'avoir fermée quand j'étais sortie.

Harry pataugeait tout heureux en poussant de petits cris.

Ne voulant pas gâcher sa joie enfantine, je refoulai tout ça dans un coin obscur de ma matière grise et plongeai à ses côtés, ce qui le mit en grande liesse.

Il avait emporté son seau et sa pelle et nous fîmes un beau château orné de coquillages.

Oh, Harry Stote, si tu savais combien je t'aime ! me dis-je, en m'extasiant sur son corps callipyge.

On a joué toute la matinée, je n'allais quand même pas gâcher les vacances d'un kangourou avec mes histoires à dormir debout !

Il a adoré le pain marocain que j'avais confectionné avant de le rejoindre.

J'ai déchiré les pages du carnet, bien décidée à tout reprendre depuis le début ; la barque avait disparu et quand nous sommes arrivés au cabanon, il s'est exclamé comme un petit garçon qui vient de recevoir son premier camion, des étoiles plein les yeux.

J'ai introduit la clé dans la serrure, il s'est gratté la poche avec frénésie, - signe de contentement chez lui, je l'ai déjà dit -

La porte s'ouvrit sur une odeur de vieux bois, de menthe sauvage et de mimosa.

L'intérieur tenait d'un palais : deux jolies chambres climatisées, une salle de bains spacieuse avec un jacuzzi digne d'un hôtel cinq étoiles, une cuisine immense, avec des placards remplis jusqu'à outrance, d'épices et autres délices ; aux murs, des étagères avec les livres qu'il faut avoir lus au moins une fois dans sa vie, de Zola en passant par Saint-Exupéry, Victor Hugo et tout le tralala.

Harry, lui, s'était déjà installé sur une méridienne capitonnée de velours vert, les pattes en l'air, en poussant un soupir de contentement. (et donc, en se grattant la poche)

Il en extirpa quelques petits gâteaux secs aux amandes qu'il mangea goulûment.

J'ouvris les fenêtres parées de petits rideaux oranges qui diffusaient, avec la complicité du soleil, une lumière sublime.

La vue était saisissante : l'île était bordée de falaises crayeuses où nichaient des mouettes rieuses.

Au centre, un bosquet de charmes, et, derrière le cabanon, une petite crique secrète où l'eau se teintait de turquoise.

Il y avait même un mât avec une hampe, et un drapeau qui nous souhaitait la bienvenue.

Nous passâmes l'après-midi à nous installer, à marquer notre territoire.

Harry, avec sa manie de tout renifler et de fouiller partout, ouvrait tous les placards, émerveillé.

Le frigo affichait complet ; nous nous sommes régalés de coquilles Saint-Jacques avec une purée aphrodisiaque au gingembre et au citron vert.

Il n'a pas trouvé de carnet, et a sombré dans les bras de Morphée.

J'ai (re)commencé mon récit, je n'ai jamais travaillé dans une joaillerie, jamais volé de collier ; je suis juste en vacances avec mon pote Harry dans un petit paradis où il n'arrive que ce que j'écris.

J'ai secoué la nappe où, dans une fine couche de farine, Djamal Alestoma avait écrit : j'arrive demain j'ai besoin de témoins. Demain, à l'aube, l'île part ...

Quand on est écrivain, ce qu'il y a de bien, c'est qu'on peut choisir son destin et celui des siens.

Harry Stote ronfle, des fois il parle en dormant et je prends des notes sur mon carnet à spirales.

L'ignorant affirme, le savant doute, le sage réfléchit. 
J'ai réfléchi, je suis sortie profiter des beautés de la nuit et j'ai jeté ma plume à la mer.

Bien m'en a pris : Harry avait bonne mine, il avait un peu grossi et se grattait la poche sans arrêt.

Quinze jours ont passé ainsi, je n'ai jamais rencontré Djamal Alestoma, on a laissé la clé dans le canot et j'ai repris mon travail à la joaillerie où Jacques et Syrac Use m'attendaient avec impatience, à Saint-Pompon, en Dordogne.

J'ai vendu un solitaire à une douairière, ce dont je fus félicitée, j'ai reçu une prime que j'ai mis de côté, et j'ai bien en vue deux bracelets que j'ai presque fourgués à un ami, Oussama Palaironet qui les a trouvés très chouettes.

Je ne sais plus si je l'ai mentionné, mais Harry Stote écrit des romans policiers ; à chaque vente, il met dans la cagnotte ses droits d'auteur gagnés.

Pour nos prochaines vacances, on a déjà repéré un bel endroit six étoiles, Harry et moi.

Je dois vendre encore ma toile, six grenats ; Harry cinq romans et c'est dans la poche !

(joailes -) 4 août 2026 - 21 h 25



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