Aller au contenu
View in the app

A better way to browse. Learn more.

Accents poétiques

A full-screen app on your home screen with push notifications, badges and more.

To install this app on iOS and iPadOS
  1. Tap the Share icon in Safari
  2. Scroll the menu and tap Add to Home Screen.
  3. Tap Add in the top-right corner.
To install this app on Android
  1. Tap the 3-dot menu (⋮) in the top-right corner of the browser.
  2. Tap Add to Home screen or Install app.
  3. Confirm by tapping Install.

Les Deux îles (II, 3)

Featured Replies

Posté(e)

Scène 3 – Selkirk, Stradling, le marin, plusieurs autres marins, des geôliers

 

La scène représente le navire Les Cinq Ports échoué sur une plage chilienne. Des morceaux de bois traînent un peu partout, des flaques d’eau sont présentes pour témoigner de la violence de la tempête. De même le ciel est encore chargé de nuages. Des cadavres sont également dispersés. Les marins survivants s’affairent comme ils peuvent, Stradling au milieu d’eux. Selkirk et le marin sont sur le côté et, comme un symbole, le gouvernail est planté dans le sable, mais à l’envers, en plein milieu de la scène.

 

Le marin : Vous voyez, M. Selkirk, comme je vous le disais, nous aussi, on a connu nos malheurs ! On vous a pas écouté et on en a payé le prix, un prix très élevé : plus de la moitié de l’équipage a pas survécu. Ce que vous voyez là, c’est tout ce qu’il restait de notre navire. Pour le gouvernail, je suis plus trop sûr s’il était bien là mais, là encore, comme je vous le disais, il y a revoir et il y a revivre ! Cette fois, c’est moi qui suis présent dans la scène et c’est vous qui regardez ! Et moi, je fais pas comme vous, je vous annonce la couleur dès le début : moi, je revois pas, je revis ! Alors s’il y a des détails qui changent, faudra pas m’en vouloir mais ça, vous pourrez jamais le savoir !

 

Le marin court se placer près d’une flaque, le corps allongé sur le ventre, la tête dans l’eau. Stradling se précipite pour voir s’il est encore en vie et le retourne.

 

Stradling : Allons ! Respirez, je vous en conjure ! Allez, respire, que je te dis !

 

Le marin (recrachant de l’eau et parlant avec difficulté) : Merci, mon vieux ! (Il s’aperçoit qu’il s’adresse à Stradling.) Oh, pardon mon Capitaine !

 

Stradling : Au diable la hiérarchie ! Elle disparaît quand le malheur vous tombe dessus ! Je suis bien heureux que vous soyez vivant ! Bien heureux, oui ! (Le marin veut se relever, Stradling l’en empêche.) Non, vous êtes encore trop faible. Ne négligez pas le peu de force qui vous reste. C’est à moi de m’épuiser, oui, à moi : le seul fautif !

 

Stradling se relève, court d’un cadavre à l’autre vérifier s’il y a encore des survivants. Mais à chaque fois il s’arrête un instant, constatant qu’il ne peut plus rien faire. Les autres marins le regardent, certains l’air désespéré et d’autres l’air accusateur. L’un d’eux semble plus agressif, prêt à lui bondir dessus. Il s’approche.

 

Le marin (pour détourner son attention) : Mon Capitaine, quels sont vos ordres ? (Sur ces mots, l’autre marin s’arrête. Ce geste a été aperçu par Stradling qui n’en laisse rien percevoir.)

 

Stradling : Il faut nous compter ! Mettez-vous tous par cinq, ce sera plus facile ! Si l’un d’entre vous est trop faible pour se lever, que ses camarades l’aident ! Et si personne ne le fait, mes deux bras seuls suffiront à vous relever tous ! Comme l’orgueil blessé donne parfois un sursaut d’énergie ! Qu’il m’en donne suffisamment pour payer ma faute, jour après jour !

 

Le marin (tandis que ses camarades obéissent et se rassemblent) : Mon Capitaine, ce n’est peut-être pas le moment !

 

Stradling : Au contraire, mon ami, au contraire ! (Il s’approche des marins, tous répartis par cinq, les regarde les uns après les autres.) Écoutez-moi, vous tous ! J’aurais dû faire réparer le navire, j’aurais dû écouter notre navigateur, j’aurais dû éviter de blesser Monsieur… (Il secoue la tête de dénégation.) L’orgueil, toujours l’orgueil ! Je n’arriverai donc pas à prononcer son nom, même en cet instant ! Après tout, ce sont là les affaires de deux hommes mais quand une dispute laisse la place à la catastrophe, on ne peut plus parler : on ne peut que constater les dégâts. J’ai péché, mes braves, et vous en avez payez le prix ! Mais je vous en prie, je vous en supplie, je vous en conjure : ne payez pas davantage que votre douleur ! C’est moi et moi seul qui dois porter le poids de la culpabilité et elle sera lourde ! Toute ma vie, je resterai avec la voûte de vos regards vers moi, cruels, angoissés, perdus, accusateurs, qui peut le dire ? (Il regarde plus intensément le marin qui, il y a quelques instants, s’apprêtait à lui bondir dessus.) Je ne suis plus aveugle, la tempête m’aura nettoyé les yeux ! Je sais lire vos regards et je sais que certains veulent se mutiner ! Qu’ils le fassent, je ne leur en voudrai pas ! Il faut bien payer quand on dispose de l’autorité et que l’on en fait n’importe quoi ! J’ai toujours été un fervent croyant en notre Dieu mais je n’en demeure pas moins homme de la mer et donc un peu superstitieux. J’espère que le Seigneur ne m’en voudra pas, d’ailleurs je pense qu’il a l’habitude avec les marins ! Il m’arrivait souvent d’évoquer le dieu Neptune, désormais j’évoquerai le titan Atlas. Mais il n’y aura aucun jardin pour moi, seulement un désert aride de corps, de pleurs, de désolations. Et les larmes qui couleront ne feront rien repousser ! Si encore ces larmes pouvaient faire renaître mon brave équipage ! Croyez-bien que je pleurerais toute l’eau de mon corps pour ne rappeler que l’un des vôtres à la vie ! En ces instants cruels, des cascades d’or ne remplaceraient pas des cascades d’eau ! Malheureusement je ne suis pas le Créateur ! Mais je lui en veux, vous pouvez me croire, car s’il voulait me faire payer mon orgueil, pourquoi vous toucher, vous ? Je ne comprends pas : existe-il, ce Dieu dont j’aimais tant me gargariser ? Le retrouverais-je un jour ? (Il secoue de nouveau la tête.) Pardonnez-moi, ma bouche devrait vous apporter du réconfort, elle ne vous fait supporter que le blasphème !

 

Selkirk commence à se déplacer, allant d’un cadavre à un autre. Il tente à son tour de les tirer à lui mais ne peut pas les saisir. Il regarde ses mains qui restent, ballantes, dans l’air.

 

Selkirk : Qu’ai-je fait ? Pourquoi ne me suis-je pas montré plus insistant, plus convaincant ?

 

Personne ne l’entend, sauf le marin qui le regarde.

 

Le marin : Vous pouviez rien faire, M. Selkirk ! C’était notre choix à tous de suivre le Capitaine !

 

Stradling remarque le gouvernail. Il le regarde comme si c’était la première fois qu’il le voyait. Il s’en approche, le touche, le tâte. Selkirk s’approche aussi, mais de l’autre côté, ce qui fait que chacun se retrouve l’un en face de l’autre avec le gouvernail les séparant.

 

Stradling (touchant le gouvernail) : Il avait raison !

 

Selkirk (touchant la main de Stradling) : Il avait tort !

 

Le marin (faisant des grands gestes, apeuré) : Mon Capitaine ! Des Espagnols !

 

Des geôliers apparaissent depuis l’autre bout de la scène.

 

Stradling : Tous derrière moi, mon équipage ! Si quelqu’un doit payer, c’est moi ! Et nous représentons Sa Majesté, nous tâterons certainement de la prison mais nous ne nous sommes pas des pirates : ce n’est pas la corde qui nous attend mais, très certainement, quatre murs bien solides. Et pour combien de temps, hélas ?

 

Selkirk (les voyant obéir) : Ils obéissent ? Ce n’est pas possible ! Dieu me damne ! La peur ou la hiérarchie ?

 

Le marin (qui quitte l’équipage pour rejoindre Selkirk) : Les deux, M. Selkirk. Je vous l’avais dit tout à l’heure : moi, je revis, je revois pas ! Alors je vous réponds : bien sûr la peur nous a fait nous mettre derrière le Capitaine car c’était lui le responsable mais, dans une telle situation, la hiérarchie, c’est comme la peur, c’est juste un autre nom pour désigner le responsable. Et je vais vous dire, M. Selkirk, y’a même une troisième hypothèse mais celle-là, vous pouvez pas y penser, perdu que vous êtes sur votre île ! Je vais quand même vous laisser cogiter un temps mais j’y crois pas trop !

 

Selkirk (pensif) : Laquelle ?

 

Le marin : La communauté.

 

A suivre.

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Une scène dense, tendue, extrême. Les caractères se révèlent en profondeur, la tension dramatique est à son comble et l'action progresse sans faille. La fin est une apothéose symbolique et signifiante. Belle lecture, grand moment.

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Une scène-clef tout à fait captivante, à laquelle je ne m'attendais pas.

Account

Navigation

Configure browser push notifications

Chrome (Android)
  1. Tap the lock icon next to the address bar.
  2. Tap Permissions → Notifications.
  3. Adjust your preference.
Chrome (Desktop)
  1. Click the padlock icon in the address bar.
  2. Select Site settings.
  3. Find Notifications and adjust your preference.