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Un Monde peut en cacher un autre [Deuxième partie]

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Un monde peut en cacher un autre

Deuxième partie

 

Le lutin mâle, ce poète des salles d’attente au caractère si particulier, me regarda d’un air courroucé et me lança négligemment :

- Mais enfin, fillette, il n’est pas « 11h30 » ! Cela n’a aucun sens. Il faut compter en pommes de pin et en écureuils volants, à défaut, en sourires oubliés. N’oubliez pas de saupoudrer d’un zeste de nébulosités et d’un soupçon de poésie. Alors, quelle heure est-il, VÉRITABLEMENT ?

Il fronça les sourcils et branla du chef, tandis que ses oreilles allaient à droite et à gauche, sans doute pour appuyer ses dires. Seigneur ! J’avais véritablement affaire à des lutins, ou à des illuminés. Je ne sus que répondre et balbutiai quelque chose d’indistinct. Ma réponse parut le satisfaire.

- C’est parfait maintenant, vous voyez, avec un effort, on y arrive ! Ah ! les jeunes !

J’acquiesçai poliment, en dépit de mes soixante-dix printemps, impatiente de voir le couple appelé par l’infirmière. Mais le temps passait et l’attente se prolongeait. Allions-nous atteindre l’heure du déjeuner ? C’est à cet instant que la dame lutin se mit à son tour à me regarder fixement, mais sans hostilité. Elle semblait contempler un insecte d’un nouveau genre, avec la plus grande curiosité. Au bout de quelques minutes, je ne résistai pas. Je demandai innocemment :

- Vous voulez quelque chose, madame ?

Nommer « madame » une créature aussi bizarre me parut croquignol mais il fallait sauvegarder les apparences, n’est-ce pas ? Elle me demanda aussitôt dans un torrent de mots brouillons si j’avais deviné à qui j’avais affaire. Je répondis derechef en cachant mon rire que, bien sûr, je conversais avec la reine de Saba et son illustre époux, le pharaon Ramsès II. La réponse fut cinglante et définitive.

- Vous n’y êtes pas. Nous sommes deux lutins du pays de Ker-Nova, bien loin d’ici, en visite dans ce service de rhumatologie, pour accomplir notre mission. Laquelle ? Nous n’en savons rien mais elle nous a amenés ici. N’en dites rien à personne. Cela ferait mauvais effet.

J’opinai avec enthousiasme (il ne fallait surtout pas faire monter la tension, cela pouvait s’avérer dangereux).

- Mais oui, bien sûr, suis-je bête ! Et… quels sont vos projets, si je puis me permettre ?

- Notre mission est accomplie. Nous allons nous en aller et rentrer chez nous. C’est le moment Trois plumes ont sonné au clocher des nuages. Au revoir, madame. Portez-vous bien et oubliez-nous.

Sur ces mots un tantinet étranges, et sans attendre ma réponse, le couple se leva d’un commun accord et d’une démarche trottinante, se dirigea vers la fenêtre. Sans hésiter, le lutin mâle ouvrit le battant et les deux créatures, décidément bien surprenantes, s’envolèrent derechef dans le ciel parisien après avoir déployé de minuscules ailes de satin. Je les vis tourbillonner avec grâce un moment dans la brume de la capitale puis s’éloigner lentement en battant des ailes, tels deux cygnes aux grandes oreilles.

Incroyable ! je n’en revenais pas. Je me précipitai à la fenêtre de ce 11ème étage. Non, personne ne s’était écrasé en contrebas. Le couple de lutins volants avait disparu sans tambour ni trompette. Ce fut à ce moment précis que j’entendis l’infirmière de service m’appeler. Le médecin allait me recevoir. Je voulus parler à la soignante du duo de lutins partis sans laisser d’adresse.

- Il y avait un couple avant moi. Un homme et une femme. D’assez petite taille et vêtus de façon un peu bizarre.

- Vous plaisantez ? Vous êtes la dernière ce matin. Le docteur vous attend.

- Mais cela fait longtemps que je patiente !

- Longtemps ? Cela fait exactement dix minutes que je vous ai demandé d’aller vous asseoir en salle d’attente. Allez-y, madame.

Je regardai ma montre : 10h40. Elle avait raison. J’étais arrivée à 10h30. Sans dire un mot de plus, c’était bien inutile, je gagnai le cabinet de consultation. Je réfléchirai à tout cela un peu plus tard. Je doutais de pouvoir élucider tous ces mystères. La vie est pleine de surprises, il faut se faire une raison…

 

FIN

 

 

 

 

 

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Une raison qui pourrait douter d'elle-même et qui fait la révérence à une Imagination souveraine! J'en suis admiratif. Finalement fort mignons, ces semi-merveilleux semi-science fictionnesques personnages! Mais j'y songe: quelle était la spécialité du médecin? 😉

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci Thierry pour cette lecture et ce commentaire attentifs !

Non, pas de magie à l'hôpital. Puisque tu poses la question, le médecin (un autre scoop : c'était une femme, je raconte là ma visite de vendredi matin) était rhumatologue.

C'est dit dans le conte : "Nous sommes deux lutins du pays de Ker-Nova, bien loin d’ici, en visite dans ce service de rhumatologie, pour..."

( ͡°_ʖ ~)

Posté(e)

Le Temps devient donc une matière élastique si j'ose dire avec ces lutins, voilà qui va plaire à Einstein ; une belle lecture en tout cas !

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci beaucoup, Nils, pour cette lecture et cette conclusion !

Les "cygnes aux grandes oreilles" (une expression qui me fait rire aux éclats) réservent bien des surprises à leurs lecteurs...

( ͡°_ʖ ~)

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