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Tintin jusqu'à 77 ans, j'ai encore de la marge !

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

L'éminent professeur Baptiste Caphe venait de terminer la mise au point de son engin extraordinaire à farfouiller dans les abysses et, criant euréka, se tapa violemment les cuisses du plat de ses mains.

Tout échevelé, ses lunettes de travers et son manteau vert à l'envers, il agita furieusement la clochette pendue à ma porte de verre.

Nous sommes voisins.

Il n'était que cinq heures du matin et je tombai du lit tandis que le chat, pris de frénésie, se mit à miauler comme s'il avait avalé un hareng en biais, coquin de sort !

Je me suis pincée et, sûre que je ne rêvais pas, je suis allée ouvrir.

Pro-pro-fesseur ! qu'est-ce qui ...

Il ne me laissa pas finir ma phrase et pénétra dans le salon, aussi excité qu'un vieux lion devant une gazelle après deux mois de jeûne.

Mon sous-marin est opérationnel ! dit-il en sautillant sur la moquette comme un gamin qui vient de recevoir son premier album de Tintin.

Co-co ment ça ? bégayai-je, en pensant à Laura, ma prof' de solfège.

Vous ne vous rendez pas compte, mon enfant !! Vous allez pouvoir atteindre Challenger Deep !!

Je me pinçai à nouveau.

Laissez-moi faire du café, Professeur, vous allez m'expliquer calmement tout cela.

-C'est un fait, oui, et quelle idée, du chocolat ? L'instant est grave, mon petit !

Je préférai ignorer sa réplique et, lui jetant un regard oblique, courus à la cuisine ; en deux temps, trois mouvements, je préparai un café turc. (pour résister aux ouragans, c'est mon truc.)

C'est qui ce Challenger Deep ? Le frère de Johnny ? Edward aux mains d'argent ? Le pirate des Caraïbes ..?

Je revins au salon avec des pulsations toujours un peu au-dessus de la normale, comme un rat à fond de cale quand il sait que le bateau va couler.

Le professeur semblait un peu calmé ; assis sur le canapé il caressait le chat aux pupilles dilatées.

Il avait déplié sur la table basse une espèce de plan et je vis nettement un bathyscaphe rutilant.

Je pourrais noircir deux ou trois pages pour transcrire les termes techniques dont il me fit don, mais à quoi bon ?

D'ailleurs, je n'ai pas tout retenu et ce qu'il y a d'incongru dans cette histoire, c'est qu'après son réquisitoire, j'acceptai d'aller farfouiller dans les abysses dès le lendemain, de ramener des coraux, des éponges et peut-être le trésor de Rackam le Rouge.

Le professeur repartit, tout content, avec le chat sous le bras, que, visiblement, il avait pris pour son parapluie.

Ma petite voix intérieure me disait des choses assez désagréables, mais c'est toujours ainsi avec Baptiste Caphe : je ne peux rien lui refuser et sa parole est plus jouissive que cinq olives sur un toast au pâté de grive posé sur la table quand tu as un gros creux après une journée interminable.

Par chance, je suis toujours revenue vivante de ses expériences et je dois bien avouer que c'est grâce à lui que j'écris les nouvelles qu'Henri, le mari de ma sœur, publie dans la gazette "La vallée de l'Eure" et, comme je vis à Boisset-les-Prévanches, autant dire que j'ai bien de la chance, vu que le village ne culmine qu'à cent-trente mètres au-dessus du sol, et que les distractions sont aussi rares que les étrennes de mon oncle Léon, l'avare, descendant direct d'Harpagon.


La journée s'annonçait sous les meilleurs auspices, j'appelai oncle Régis à l'hospice, l'heure était propice, juste avant le déjeuner chez les Clarisses ; je me fis deux sandwiches à la saucisse que je partageai avec le chat (il avait bien mérité quelque compensation après ce réveil semblable à un typhon) qui roucoulait des vibrisses, ayant fini par griffer le bras de Baptiste pour revenir ici.

Je regardai le plan plus attentivement : tout me semblait ad hoc.

Six heures : je profitai longuement du chant du coq, me remis du choc et je vis, à l'horizon, poindre les cornes d'aurochs, ça me fit un effet bœuf.

Je suis allée me faire cuire un œuf, pour faire le plein de lutéine et de choline ; j'ai enfilé ma panoplie de randonneuse, ai traversé les deux collines qui me servent d'entraîneur sportif (pour ne pas dire coach) et je suis rentrée au bercail sur le coup de midi, la tête bien vidée de tout souci.

Une bonne douche, ma nuisette pour le jour, mes babouches, j'ai aidé une mouche à se dépêtrer de la toile qu'avait tissée mon araignée manouche qui squatte mon plafond depuis que je pars en mission.

Mon araignée chérie m’a regardée avec mépris.

La mouche m'a dit merci en bourdonnant.

Je ne l’ai pas inventé.

J'ai fait mon sac d'ado à la hâte, prévenu ma cousine Agathe, massé mes omoplates, et, comme une automate, j'ai préparé ma sauce tomate, puis j'ai mangé des pâtes, évidemment, avec ce qu'il faut de piment.

Une infusion de passiflore et, vous n'allez pas me croire, évidemment, mais la Castafiore s'est mise à chanter à faire trembler les murs de Jéricho, j'ai mis sur la platine un vinyle de Sardou en sourdine, le chat a avalé une sardine puis s'est blotti contre ma nuisette de mousseline.

 J'ai une dernière pensée pour ma tante Eléonore qui dit toujours que je suis à l'ouest, alors que je suis au sud, c'est plutôt elle qui a perdu le nord avec sa fille Gertrude, une vraie peste.

Enfin, je suis allée me coucher sous la couette, gardant bien en tête que demain j'irai dans les profondeurs ; j'ai rendez-vous à six heures avec l'éminent Baptiste Caphe ; je n'emmène ni le chat ni la girafe et si je reviens de mon beau voyage, heureuse, telle Ulysse, je vous raconterai .

Si toutefois je ne revenais pas, j'emmène mon carnet étanche et mon encre sympathique ; Régis éditera mon dernier écrit et, à titre posthume, il vaudra peut-être des thunes ou, en tous cas, son pesant d'or.


Allez, je dors !


(joailes -) 15 avril 2026 - 23h 30


Modifié par Joailes

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Un écrit foisonnant, empli d'embranchements multiples, de départs arrêtés et d'échos vibrionnants, mais tout va bien, l'on retombe sur ses pattes au terme de la narration.

Modifié par Alba

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Hélas ! je n’ai plus l’âge de lire Tintin, mais comme j’ai retrouvé une âme d’enfant j’adore lire tes histoires gentiment déjantées.

Jean Riancor.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos
Il y a 8 heures, Jeep a écrit :

Jean Riancor.

Jerry Oci te remercie ! Et si j'arrive à 77 ans, je continuerai, na ! ( ͡~ ͜ʖ ͡° ) On a bien compris que l'âge n'a rien à voir avec l'esprit !

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Pourvu que le sous-marin du professeur Caphe ne cafouille pas et que son moteur ne couvre pas le tien, celui de ton récit. Un ronronnement d'or, ta plume! On embarque le sourire aux lèvres et l'on n'est jamais déçu. Reviens-nous vite, Joailes, des étoiles de mer plein les yeux!

Posté(e)

J'arrive cet année à l'âge fatidique, ayant commencé très jeune !

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Mon bateau a déjà bien dépassé le cap mais je monte toujours vers le col… et j’avoue que les contes de notre chère Joaille sont une canne de prix !

Posté(e)

Un récit drôle et inventif, le titre très bien trouvé ne laissait pas présager de toutes les autres références qui y pullulent.

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