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Les Deux îles (II, 1)

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Acte II

Scène 1 – Selkirk, Stradling, le marin, plusieurs autres marins

La scène représente le pont du navire Les Cinq Ports, en 1704. Stradling se tient fièrement à l’avant, observant la mer avec une longue-vue. Selkirk est derrière lui, l’air agacé mais ne disant rien sur le moment. Les marins sont occupés à leurs tâches.

Le marin (tournant autour de Selkirk et s’adressant à lui pendant que les autres ne le voient pas) : Voyez M. Selkirk comment ça marche bien, le retour en arrière ! Nous voilà en cette bonne vieille année 1704, l’année de tous nos malheurs, quoi ! Je me demande même pourquoi j’ai dit qu’elle était bonne ! L’habitude, sans doute ! Et tenez : vous êtes là, l’air agacé, derrière le Capitaine… Ça vous secoue, non ? Alors maintenant que vous avez fait comme qui dirait vos retrouvailles d’antan, moi je vais vous laisser et rejoindre mes compagnons parce qu’on a du boulot ! (Il s’en va rejoindre les autres marins tout en observant Selkirk.)

 

Stradling (abaissant sa longue-vue et se tournant vers Selkirk) : Vous voyez, M. Selkirk, nous avons traversé une sacrée tempête et le navire tient toujours debout ! Allez-vous donc cesser d’avoir cet air renfrogné et vous comporter en vrai marin ? La discipline, bon sang ! Et la hiérarchie, par Dieu !

 

Selkirk (se contenant) : Mon Capitaine, je maintiens ma mise en garde. Notre escale aux îles Juan Fernández fut une bonne chose, je le reconnais : cela nous a permis de refaire nos provisions mais l’Angleterre est encore loin ! Il faudra affronter d’autres tempêtes ! Et surtout le cap Horn ! Le cap le plus redouté parmi les plus redoutés ! Notre navire, avec l’état qui est le sien, ne tiendra pas, mon Capitaine. Je ne cherche pas à me montrer indiscipliné, je veux prévenir, c’est différent.

 

Le marin (lui lançant sans que personne ne fasse attention à lui) : Et vous avez prétendu tout à l’heure que vous aviez parlé par peur et que c’était de l’égoïsme ! Allons donc, la bonne affaire ! Vous étiez un brave gars à l’époque, M. Selkirk !

 

Stradling : Mon navire tiendra car la discipline le veut ainsi et Dieu aussi.

 

Selkirk (même jeu) : Mon Capitaine, avec tout le respect que je vous dois, ce n’est pas une question d’hommes ou de religion ! C’est une question purement technique et je le sais mieux que personne en ma qualité de navigateur ! J’ai regardé les mâts, j’ai observé la coque mais le pire, à mon avis, est le gouvernail. Il…

 

Stradling : Juste de la technique ? Les hommes n’ont rien à voir là-dedans et, surtout, Dieu lui-même ne nous apporterait pas sa bienveillance ? Je vous savais porté à la mutinerie mais point au blasphème ! Reprenez-vous, je vous prie : la marine britannique serait-elle ce qu’elle est sans la volonté de Dieu ? Je reconnais l’importance de la technique, ne vous méprenez pas sur ce point, et n’ignore pas non plus l’importance d’une bonne navigation, mais je vous dis que ce navire tiendra jusqu’à son retour à Londres !

 

Selkirk (élevant le ton) : Cela suffit !

 

Stradling : Comment ? Vous osez, Monsieur ?

 

Selkirk (plus calme, se contenant à nouveau) : Je vous présente mes excuses, mon Capitaine, mais, et je vous le répète, je m’adresse à vous avec tout le respect que je vous dois et ce n’est pas de l’indiscipline de ma part, ce navire n’a pas de quoi tenir une nouvelle tempête ! Je n’ignore pas vos connaissances nautiques et techniques, croyez-le bien, mais de par ma position, j’ai l’œil plus expert que vous, je vous prie de m’excuser de vous le dire ainsi mais c’est le souci de l’équipage qui me fait parler en ces termes !

 

Stradling (d’un ton ironique) : Pas l’œil expert ? Mon navire n’a jamais dévié de sa route que je sache et j’ai supervisé l’ensemble du réapprovisionnement, y compris le bois !

 

Selkirk (même jeu) : Pour la dernière fois, mon Capitaine, le fait de superviser ne donne pas le fait de regarder, encore moins d’observer ! Vous savez diriger votre navire, je ne le conteste pas, mais vous ne savez pas le ménager ! Pire : vous ne savez pas détecter ses blessures. Quand vous voyez une simple échancrure à un mât, vous haussez les épaules mais moi, ce que j’y vois, c’est qu’au prochain grain, ce mât sera bon pour le moulin et nous pour fertiliser les champs… ou plutôt les fonds marins !

 

Stradling (même jeu) : De la poésie, maintenant ?

 

Selkirk (baissant les yeux) : L’image est sans doute mal choisie mais il faut reconnaître qu’il y a une différence entre nous : vous êtes fils de la mer de par votre famille et de par la mienne je suis enfant de la terre. Mon père était cordonnier, c’est ainsi que j’ai commencé, et s’il vous arrive de jurer par Neptune, c’est Cérès qui se trouve dans mon cœur.

 

Stradling (même jeu) : Comme c’est touchant ! Allez-vous remonter jusqu’à Chronos ?

 

Selkirk (se tournant et s’adressant aux marins qui cessent leurs tâches) : Écoutez-moi, vous tous ! Nous avons survécu à une tempête qui était de loin très faible ! Si par malheur, que Dieu nous en préserve, une plus forte s’abat sur nous, nous coulerons !

 

Stradling (avec autorité) : Il ne vous suffit plus de vouloir des mutineries dans l’ombre, vous les révélez au grand jour maintenant ! C’est la cour martiale qui vous attend, M. Selkirk.

 

Selkirk (l’ignorant, toujours à l’équipage) : Mais vous me connaissez, tout de même ! Certains d’entre vous ont déjà voyagé avec moi ! Ils connaissent mes compétences ! Ils savent que s’il m’arrive de me laisser emporter par la colère, je parle avec calme quand c’est mon métier ! Et je vous le répète : au premier coup de grain un peu dur, ce navire ne tiendra pas ! Je vous le prédis même : il rompra d’abord par le gouvernail !

 

Les marins se regardent, puis regardent Stradling et Selkirk, dans un sens comme dans l’autre. On les sent hésiter mais ils ne bougent pas puis baissent le regard et reprennent leurs tâches.

 

Stradling (d’un ton ironique) : Voilà un coup bien réussi, Monsieur le Capitaine !

 

Selkirk (se retournant vers lui, avec colère) : Dans ces conditions, je préfère encore quitter le navire ! Vous n’aurez qu’à me laisser sur la première île venue avec un peu de provisions ! Je refuse d’aller à la mort pour votre bon plaisir.

 

Stradling (plus sérieusement) : Plaisantez-vous ? Est-ce l’air marin qui vous fait changer d’avis ?

 

Selkirk (fermement) : Non, c’est la raison ; mieux : l’évidence !

 

Stradling (haussant les épaules) : Très bien, qu’il en soit ainsi ! Mais je veux que vous sachiez une chose, M. Selkirk : quand je prends une décision, elle est irrévocable.

 

Selkirk (même jeu) : Je le sais. (Il se tourne vers l’équipage.) Mes amis, mes compagnons, j’ai fait mon choix ! A vous de faire le vôtre ! Si nous débarquons, je vous garantis que nous ne resterons pas longtemps sur l’île : un navire passera, c’est assuré d’avance, il nous prendra à son bord et nous pourrons rentrer chez nous !

 

Stradling (d’un ton ironique) : Le long des côtes chiliennes ? Si vous tombez sur des Espagnols, je ne donne pas cher de votre peau ! C’est la prison qui vous attend et, pour ma part, je m’en moque : une prison espagnole vaut peut-être mieux qu’une pendaison anglaise !

 

Selkirk (joignant les mains) : Mes frères ! Je ne peux en dire davantage ! Venez avec moi ! Quelques-uns au moins ! Même si c’est la prison qui nous attend, ne vaut-il pas l’espoir entre quatre murs que le désespoir de la liberté au milieu de la mer ? Qui vous tiendra compagnie sinon les poissons ? Et qui vous dévorera sinon ces mêmes poissons ?

 

Les marins refont le même jeu que précédemment mais, une nouvelle fois, personne ne bouge. Les regards se font encore plus fuyants, les tâches sont exécutées avec plus d’empressement.

 

Stradling : Vous voilà seul, M. Selkirk !

 

Selkirk : Il vaut mieux vivre seul que mourir en nombre.

 

Stradling : Bien ! Comme je vous l’ai dit, quand je prends une décision, je n’y reviens jamais. Je vais aller consulter mes cartes et c’est bien le diable, puisse Dieu me pardonner cette expression, si nous ne trouvons pas un caillou pour que vous y prêchiez vos beaux conseils et vos mutineries ! Et qui sait, après tout, les tortues du Pacifique ont peut-être une bonne oreille ? A les voir se déplacer avec lenteur, c’est qu’elles réfléchissent sûrement longtemps avant de faire un choix. J’espère, M. Selkirk, que vous aurez tout le temps pour apprendre d’elles.

 

Selkirk : Je suis désolé, mon Capitaine, mais vos sarcasmes me laissent froid. Et le sort de l’équipage de même ! La tortue, elle au moins, ne parle pas !

A suivre.

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Une scène très intense, l'action bascule après une confrontation dramatique !

Les caractères s'opposent pour aboutir à un sommet de tension !

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Deux caractères et deux consciences faites pour s'opposer.

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