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Accents poétiques

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Un dernier vers avec la Mort

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Un dernier vers avec la Mort

 

Il était un peu plus de minuit quand la Mort frappa à la porte du Poète. Rien qu’un léger coup, presque courtois, comme si elle rendait une visite prévue de longue date. Elle entra sans attendre qu’on la prie. C’était une dame d’une élégance inquiétante : longue robe noire de soie mate, gants assortis, visage d’albâtre et regard profond comme un puits sans fond. Dans sa main gantée, elle portait un petit sac noir, lisse et impeccable.

- Bonsoir, dit-elle d’une voix calme, presque douce. C’est l’heure.

Le Poète leva les yeux de son carnet, où tremblait un dernier vers interrompu. Sa plume suspendue dessinait encore dans l’air des arabesques d’encre invisible.

- L’heure ? répéta-t-il. L’heure de quoi ?

- De partir. Vous êtes convoqué au Bureau des admissions. Aux Enfers, pour être plus précise.

Le Poète posa sa plume, se leva lentement et s’inclina comme pour saluer une invitée de marque.

- Hélas… vous arrivez un peu trop tôt, chère dame. J’ébauchais mon dernier poème. Accordez-moi, je vous prie, un dernier vers.

La Mort plissa les yeux, contrariée. Elle soupira.

- Très bien, un vers. Mais pas deux.

Le Poète remercia d’un signe et attrapa sa veste usée.

- Alors sortons. J’écris mieux en marchant. Paris de nuit est un grimoire qui se feuillette à chaque pas.

Ils descendirent dans l’escalier humide, et la Mort, par courtoisie, lui laissa la main courante. Dehors, le vent balayait la ville d’un souffle tiède, parfumé de tabac et de pluie passée. Le ciel, voilé, gardait un éclat de cuivre.

Ils marchèrent ainsi, côte à côte, dans l’animation nocturne, à travers les boulevards où s’égaraient les noctambules : dames en manteaux de plumes, étudiants du Quartier Latin, clochards philosophes, silhouettes perdues dans la fumée bleue des lampadaires.

- Vous aimez Paris, constata la Mort.

- Comment ne pas l’aimer ? C’est ici que les mots naissent le soir et meurent au matin. Et moi, j’habite entre ces deux heures.

Elle tourna vers lui son regard noir, curieusement attendri.

- Vous parlez bien, monsieur le Poète. C’est presque dommage…

Ils arrivèrent devant un bar discret, au nom effacé : Le Clair-Obscur. La Mort poussa la porte. L’intérieur baignait dans une lumière douce, presque sépulcrale. Des couples chuchotaient dans des alcôves, un piano laissait couler des notes couleur d’ambre. Un serveur s’approcha.

- Que désirez-vous, madame ? demanda-t-il, impeccablement neutre.

- Un jus de tomate. Bien rouge, s’il vous plaît.

- Et monsieur ?

Le Poète sourit.

- Un manuscrit vierge. Relié de cuir, s’il se peut. Gravé à mon nom.

Le serveur s’inclina sans sourire et disparut. Quelques minutes plus tard, il revint déposer un grand folio devant le Poète et un verre sanglant devant la Mort.

- Votre commande.

Le Poète caressa le papier, y trempa sa plume invisible et commença à écrire. Son écriture glissait si vite qu’on aurait dit qu’il transcrivait une musique intérieure. Quand il eut terminé, il ferma le manuscrit d’un geste théâtral et le tendit à la Mort qui sirotait son breuvage.

- Vous me permettrez, madame, de vous en offrir la primeur.

- À quoi bon, puisque bientôt vous ne serez plus là ?

- Justement. Ce poème est ma trace, mon passeport d’immortalité.

La Mort ouvrit le manuscrit. Les premières lignes brillaient d’un éclat doré, comme si l’encre avait capté la lumière de l’âme elle-même. Elle lut. Une larme fit briller un instant sa joue pâle. Tandis qu’elle tournait la dernière page, le Poète, très doucement, se leva. Il effleura le rebord du bar, salua le pianiste d’un signe complice et marcha vers l’issue de secours. La porte grinça à peine. Il s’éclipsa dans le dédale des ruelles, avalé par l’air frais de Paris.

Quand la Mort leva enfin les yeux, il ne restait devant elle qu’un manuscrit ouvert et la trace d’un rire silencieux dans l’air tiède.

- Insolent…, murmura-t-elle.

Elle se leva brusquement. Trop tard. Le Poète avait fui.

Dehors, il courait, son chapeau à la main, les cheveux ébouriffés par le vent, les yeux levés vers les toits. Une Lune ronde éclairait les ardoises et son éclat blanchissait la Seine. Il gagna les quais, puis les rues et disparut au-delà des faubourgs.

On dit que la Mort, ce soir-là, erra longuement dans Paris, furieuse. En vain. Le Poète demeura introuvable. On raconte aussi qu’il avait gagné les territoires protégés par la Lune, quelque part entre rêve et souvenir. Là-bas, il vivait paisiblement, un carnet à la main, entouré d’oiseaux d’argent et de souvenirs lumineux. Parfois, il écrivait des strophes si légères qu’elles flottaient jusqu’à la Terre et troublaient l’encre des jeunes Poètes.

Et, par les nuits de pleine Lune, il arrive que quelque promeneur affirme voir, suspendue entre les étoiles, la silhouette d’un homme penché sur un grand livre invisible, traçant dans la lumière silencieuse les derniers mots du soir.

 

FIN

Posté(e)

@Alba J'apprécie le jeu de mots : un dernier ver(re)s avec la Mort,

et bien sûr l'ensemble du conte fantastique qui m'a tenu accroché jusqu'au bout ..

Moralité : on peut déjouer la mort, si on sait l'amadouer !

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci beaucoup, Martialys, pour ces mots et cette lecture !

Malheureusement, ce n'est qu'un conte. On n'échappe pas à la mort, elle nous contemple dans notre propre miroir !

Posté(e)

Laisser une dame boire seule dans un bar, quand bien même c'est la Mort en personne, ce n'est pas très galant mais, cela dit, je comprends le Poète...

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Très amusant commentaire, Nils, je reconnais bien là votre galanterie légendaire...

Cela dit, je ne sais pas si, en fait, le Poète a réussi à sauver sa vie. Les bras de la Lune sont un mol oreiller mais un peu étouffant, à la longue...

( ͡~ ͜ʖ ͡~)

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Superbe récit, poétique et émouvant! 💫La mort est dupée, le poète est-il sauvé? C'est la poésie qui l'est.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci Thy Jeanin pour ces mots !

On peut encore rêver, mais il faut courir très vite pour éviter les balles...

( ͡~ ͜ʖ ͡° )

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