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Chers lépidoptères

Featured Replies

Posté(e)

Hier nous étions jeudi, le jour de la semaine où, quelle que soit la météo je rends visite à mon grand père.

Je ne me déplace qu’à roller électrique alors le temps qu’il fait ça compte, surtout par temps de verglas mais comme le printemps est déjà là, cela ne risque pas d'arriver dans ma région.

Hier après-midi donc, il faisait beau.

Lorsque je suis arrivée chez lui, Grand-Père comme souvent par beau temps s’occupait au jardin. Je l’ai salué de loin avant d’entrer dans le pavillon.

J’ai commencé par aérer son bureau (toujours un peu confiné) puis je me suis affairée au rangement du joyeux capharnaüm qui y règne et que J’affectionne tant. J’y trouve une ambiance à la fois exotique et étonnamment protectrice, c’est un lieu lumineux. Je m’y sens bien.

C’est aussi l’endroit préféré où Grand-Père aime à se reposer, lire, je crois même qu’il y écrit parfois quelque poème. Son repère en quelque sorte.   

J’ai ensuite donné un coup de chiffon à la commode qui trône dans la pièce.

Un meuble assez monumental. Grand-Père en a rempli les tiroirs de mille vestiges, objets anciens, amulettes et bizarreries dénichées au cours de ses voyages proches ou lointains…

Mon grand-père a tendance à perdre un peu ses mots et il en est conscient.

C’est pourquoi je lui ai demandé (et obtenu) l’autorisation de fouiner dans les recoins de cette commode, « sa commode à secrets », pressentant que je pourrais peut-être y glaner quelque trésor qui lui ferait remonter d’heureux souvenirs et lui donnerait ce plaisir de me conter un bout de sa vie tout en nourrissant aussi mon imagination débordante.

C’est ainsi qu’hier après-midi, tirant à moi le plus grand tiroir de la commode, celui du bas, je suis tombée sur une valisette de bois sombre, joliment cerclée de baguettes claires, belle à souhait, je ne l’avais jamais remarquée auparavant.

Je l’ai sortie et ouverte, sans hésiter et sans difficulté (elle aurait pu être fermée à clé, mais non).

Elle contenait un flacon bizarre à moitié rempli d’un liquide un peu rose,

un petit sachet de plastique transparent semblant contenir du plâtre,

une pince à épiler, des aiguilles d’entomologie,

une plaque genre polystyrène de dimension moyenne,

de la naphtaline et une petite boite en bois verni, fermée par une agrafe dorée.

Bigre, me dis-je. Mais qu’est-ce-que et à quoi donc tout cela à Grand-Père a-t-il pu servir ?

Je n’avais pas seulement essayé d’envisager une réponse à mon questionnement que mon regard se posa sur la couverture noire d’un grimoire paraissant très âgé.

Je dis cela car ladite couverture, poussiéreuse par endroits, était traversée de filaments décollés, de ridules et de petites boursoufflures de peau cartonnée.

On y déchiffrait tout de même un titre : « Manuel du parfait lépidoptèriste ».

Me voilà renseignée !

Comment vous expliquer. J’adore les papillons. J’aimerais savoir les attirer, les capturer, les garder pour les regarder flotter légèrement au gré de légers courants de brise, me rassasier de leurs couleurs vives, effleurer leurs ailes de soie et tout cela sans filet.

(Je me suis dit en pensant à Grand-Père « les chats ne font pas des chiens tout de même !».)

Et dès la première page du livre, je découvris par quel moyen délicat attirer les papillons que j’aime tant.

De bons conseils étaient prodigués aux lépidoptérophiles. En fait on dit aussi lépidoptéronécrophiles mais je n’aime pas ce dernier mot à cause du suffixe « nécrophile», qui me fait un effet bizarre.

Je préfère tellement voir évoluer les papillons bien vivants.

Le livre précisait donc en préambule que la meilleure façon de côtoyer les précieux insectes consistait tout d’abord à planter dans son jardin un arbre particulier, le buddleia davidii.

Ce nom veut dire « qui attire les papillons » (ça ne s’invente pas).

L’arbre viendrait de Chine ou du Japon et il est décrit comme très décoratif, produisant de magnifiques petites fleurs parfumées.

A moi les joyeux papillonnages me dis-je !

Et commença alors un sacré rêve….et même un rêve sacré !

Papillons de jour, papillons de nuit vous voici !

Je suis étendue à même la pelouse près du buddleia davidii à l’odeur suave,

Moi, narcisse de Saron traversant un parterre de cosmos bipinnatus mauve pâle.

Venez, voyez, chers anges aux ailes de satin,

Respirez ces nectars de miel, de myrrhe, de vin pourpre et de cannelle

Et lorsque la nuit tombera je tendrai pour vous un drap blanc et soyeux

À peine éclairé par la lune, mes chers papillons,

Vous pourrez vous y poser jusqu’aux premières rosées matinales…

C’est alors que tout ébaubie je vis passer un Morpho cypris de Colombie ! je l’adore, quelle sublime couleur bleue iridescente, mêlée de nacre translucide.

Connaissez-vous les femelles aussi ? Elles sont plus grandes que les mâles et arborent une jolie couleur mordorée.

Oh voici un Papilio machaon !  Oui le vrai, l’apollon venu d’Afrique du Nord.

Jaune et or on le dit aussi « grand porte-queue ».

Je le suivis des yeux avant d’être hypnotisée par les ocelles roses et mouvantes d’un sublime Antherina suraka de Madagascar qui s’était posé, tout vibrant sur ma main.

Alors je me fis orchidée et me laissai entraîner par une myriade de Paons du jour scintillants qui évoluaient en constellation.

Quelle envolée à laquelle je fus conviée mes amis !

J’en arborai des petites taches bleues auréolées de jaune qui m’avaient gagné le cou et le visage, les pommettes et jusqu’au dessous des yeux.

Vous savez comme moi que le papillon est une créature sublime mais fugace et éphémère, ce qui confère tant de valeur à sa beauté.

Je ne savais plus où donner de la tête, allais-je donc disparaître dans ce nuage lépidoptérien ?

                                                   

                                                

...........

                                                   

« Veux-tu, ma chérie, que je te raconte comment me prit la passion des papillons ? »

J’ouvris les yeux, Grand-Père était là, assis sur son pouf de cuir élimé devant la valisette ouverte. Il regardait le vieux manuel noir  posé sur le guéridon à côté de la commode.

Il avait les galoches toutes crottées, alors je lui apportai ses pantoufles chaudes et toute ouïe, m’installai confortablement entre deux coussins à ses côtés.

Ah le bureau de mon grand-père ! Je vous le disais, cette pièce a quelque chose de magique …

Modifié par Ameline

Posté(e)

Un bien beau récit, qui mêle rêve, science et nostalgie ; les affaires de nos grands-parents regorgent souvent en effet de "petits bijoux" qui font le plus grand bien !

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Un conte charmant, empli du battement d'ailes soyeux des gracieux papillons !

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Nous voudrions savoir, aussi... 😉cette passion des papillons, d'où vient-elle ?

J’en arborai des petites taches bleues auréolées de jaune qui m’avaient gagné le cou et le visage, les pommettes et jusqu’au dessous des yeux.

Quelle magie, Ameline ! Des créatures fabuleuses...

Posté(e)
  • Auteur

Merci pour vos réactions !

"Nous voudrions savoir, aussi... 😉cette passion des papillons, d'où vient-elle ?" Sophie, c'est un texte de pure fiction. 😊 Certes j'aime beaucoup regarder les papillons voleter, et j'ai bien aimé jouer dans ce texte avec leurs noms expressifs .

Ceci-dit j'en ai observé quelques espèces endémiques lors de mon enfance outre-mer 🧚

Modifié par Ameline

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Jolie lecture, tous ces papillons par lesquels le grand-père est attiré lui-même, comme un effet de transmission dont sa petite fille hérite!

Posté(e)
  • Semeur d’échos

J'aime beaucoup cette façon d'écrire, cette plume errante qui vole, survole, comme les papillons. L'idée du grand-père est pleine de tendresse et rend la lecture d'autant plus ... aérienne.

Posté(e)

Les papillons sans souvenir, ils vivent un été trop chaud, un printemps parfumé et déjà le vent les poussent outre-mer. J'ai un souvenir chez mes grands-parents, un baril de lessive en carton, une ouverture sur le dessus créé de toute part, des fougères pour attraper les papillons (attention à leurs écailles colorées) et à la fin de l'après-midi, ouvrir le baril et les regarder s'envoler tous ensemble, blancs, paons, jaunes, marrons, flambés, macaons et bien entendu bleus.

Merci pour cette aventure.

Posté(e)
  • Semeur d’échos

"Nous voudrions savoir, aussi... 😉cette passion des papillons, d'où vient-elle ?" Sophie, c'est un texte de pure fiction. 😊 Certes j'aime beaucoup regarder les papillons voleter, et j'ai bien aimé jouer dans ce texte avec leurs noms expressifs .

Ceci-dit j'en ai observé quelques espèces endémiques lors de mon enfance outre-mer 🧚

Merci Ameline pour ta réponse. Les noms sont très beaux... Ils éveillent l'imaginaire.

J'ai aussi passé mon enfance outre mer. 😉

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