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Clair-obscur

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

 

          L’incendie s’approchait mais la nuit n’était point encore tombée sur cette face de la Terre. Ma longue marche m’avait conduit là à travers un silence presque total. Seuls l’avaient troublé la dévotion chorale des oiseaux, le pianotement continu du vent. Mais à peine l’astre solaire avait-il baissé la garde que tout se tut.

 

          Elle était là, petite chapelle en pierres appareillées que le temps n’avait pas tout à fait usées. Sa toiture semblait toujours prête à glisser, victime d’une antique vanité rendue obsolète par le poids des siècles.

 

          La petite porte de bois, comme chaque fois, s’ouvrait sans grincer sous la plus petite pression de mes doigts, ce qui tenait du miracle : comme on ne l’ouvrait jamais, elle eût dû être rouillée. Cette hauteur avait autrefois connu le culte de Bélénos. On disait qu’elle avait été dédiée à saint Michel, que le crépuscule était favorable à l’apparition de l’Archange, que celui-ci n’était pas ce qu’on nous fait croire.

 

          A l’intérieur, les bancs. Parallèles. Massés. Désespérément vides. Comme en prière pour l’éternité. Un seul vitrail latéral de chaque côté. Je restai debout, les yeux fixés sur l’autel, sorte de dalle de marbre d’une blancheur impossible, après plus d’un millénaire.

 

          J’y songeais – ce petit monument construit d’abord en bois – avait été fondé ici juste avant l’invasion romaine. Sans doute pour y perpétuer des rites liés aux arbres sacrés. Tout autour, il restait des essences inhabituelles de pommiers endémiques.

 

          Perdu dans ces pensées, je me sentais progressivement troublé. Etait-ce parce que j’apercevais une sorte de brume monter autour de moi ? Cela était parti du fond de la chapelle et glissait maintenant autour des bancs jusqu’à cerner mes genoux. Comment, me demandais-je, s’il s’agissait d’un phénomène météorologique, cela pouvait-il se déclencher aussi soudainement et progresser avec une telle rapidité ?

 

          Dehors, la brume montait-elle également ? Je me souvenais d’avoir lu les horaires des marées du jour. Si nous étions bien près de l’océan, la mer était théoriquement étale.

 

          J’en étais là de mes réflexions quand je vis quelque chose cligner, au-dessus de l’autel. Un éclat d’or qui se faisait d’autant mieux voir que la nuit paraissait prête à s’installer. Un déplacement de la lumière solaire aurait pu justifier cet éclat, mais son intermittence m’inquiéta. Jusqu’à devenir une surprise un peu violente lorsque, de la brume baignant l’autel, une forme se précisa. C’était celle d’un carnyx.

 

          Un carnyx qui bientôt bougea, suspendu dans les airs ! Le départ fut imperceptible et jusque-là, hypnotisé par ce spectacle inexplicable, je ne réagissais presque plus. Mais au moment où l’instrument, toujours flottant dans les airs, à hauteur de poitrine, se mit à contourner les bancs, à gauche, pour se rapprocher de moi, la panique me prit !

 

          C’était un long tuyau de bronze. En bas un bec pour souffler; en haut, l’effigie de quelque animal symbolique, loup ou sanglier, gueule ouverte, par où ne sortait aucun son.

 

          Je fis un effort surhumain pour bouger mon corps, me dévisser en quelque sorte de la dalle sur laquelle je me tenais et j’y réussis. La porte d’entrée serait-elle ouverte ? Je courus à toutes jambes et n’eus aucun mal à sortir. Dehors, retrouvant toute ma lucidité, je décidai de retourner à l’intérieur, pour vérifier que je n’avais pas été victime d’une hallucination. Je ne pus : la porte était solidement close !

 

          Reculant d’horreur, je m’apprêtais à m’enfuir sur le flanc de cette colline par lequel je l’avais escaladée. Mais quelque chose me retenait. Je me sentais délicieusement bien. Comme si les arbres autour de moi, la terre sous mes pieds, le ciel au-dessus de ma tête, le vent sur mes épaules, tout cherchait la caresse et la tendresse.

 

          Et tout à coup, cela me prit, comme une obligation commandée des profondeurs de mon cerveau : j’embrassais les arbres sacrés (je les avais repérés avant d’entrer) et – comment le dire ? – ils me le rendaient, je sentais des vibrations positives. Aussitôt fait, je me dirigeai, comme un officiant accomplissant son sacerdoce, vers l’allée couverte que l’on appelle, au pays, la Matrice des fées. Le bouchon en était déposé, ce qui n’est pas normal. Fouilles en cours ? Mais alors, le site fût interdit et protégé. Je ne me posai nulle question et me précipitai dans le trou. Pour rien y faire, sinon ressentir ce lieu comme une aire sacrée et m’en sentir au mieux.

 

          Dès que je m’en fus retiré, je m’empressai d’accomplir ma dernière tâche. Je me précipitai, avant que la nuit ne tombât tout à fait – c’était une nécessité, je la sentais – vers un menhir. Je ne restai qu’un instant à me demander que faire. Il me fut dicté par je ne sais quel instinct, d’apposer les mains, la droite puis la gauche, sur le fût, le temps d’un souffle. Aussitôt, il se mit à neiger !

 

          Mais ce n’était pas de neige qu’il s’agissait. Des nuages de pétales blancs enveloppaient la pierre, qui retombaient jusqu’au sol. J’en fus couvert. Venaient-ils des frondaisons voisines ? Je scrutai l’alentour et c’est alors que je compris.

 

          Le printemps venait de s’annoncer.

Modifié par Thy Jeanin

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Un très beau récit, empli de mystère, de suspense et de symboles !

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Bravo pour la grande maîtrise du rythme et cette capacité à instaurer une atmosphère de merveilleux inquiétant et un traitement original du syncrétisme religieux. 

J'ai pensé à Pierre Loti : le sens sacré breton, la description des chapelles perdues et la fusion entre l’individu et un paysage imprégné de croyances anciennes.

La petite chapelle en pierres appareillées, la toiture prête à glisser, rappellent ces édifices qui sont des personnages à part entière, témoins d’un monde en voie de disparition, mais toujours agissant. Bravo !

Posté(e)
  • Semeur d’échos

C'est un très beau texte, Thy Jeanin. Il est des lieux chargés en vibrations... on les ressent fortement.

Les petites chapelles esseulées sont si touchantes.

Posté(e)

Superbe texte ! ou l'art d'entrer dans le merveilleux avec le narrateur comme un fait presque habituel ...

Thy Jeanin , parcourant votre texte, je me suis sentie comme dans l'univers de Murakami où l'étrangeté vous porte et ne vous semble pas si irréelle que cela sans comprendre pourquoi. 🙌

Posté(e)

Voilà un texte qui donne envie de retourner au paganisme mais sa conclusion me semble un peu en décalage avec la météo actuelle (du moins du côté de chez moi) !

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