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Qu'un dieu vous serve (V, 11 & 12)

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Posté(e)

Scène 11 – Arès, Jacques, trois policiers

 

Jacques : Vous aviez raison, Arès : la séparation a été partagée… et dans tous les sens du terme ! Mais je vois encore des problèmes arriver ! Cette journée n’en finira donc jamais !

 

Entrent trois policiers qui ne se rendent pas compte de la présence d’Arès, invisible pour eux.

 

Policier 1 : Bonjour Monsieur, Police nationale, nous souhaitions vous parler.

 

Jacques : Bonjour Messieurs, c’est à quel sujet ?

 

Policier 2 : Nous avons reçu au commissariat trois personnes qui vous accusent d’avoir craché sur elles.

 

Jacques : Comment ? Mais c’est de la diffamation ! J’ai…

 

Policier 3 : Excusez-nous Monsieur mais ce n’est pas la peine de le prendre sur ce ton. Nous venons simplement vous rapporter les faits et régler la question à l’amiable comme le souhaitent ces trois messieurs.

 

Jacques : A l’amiable ? Vous plaisantez ? Ils racontent n’importe quoi !

 

Policier 2 : Pourquoi dites-vous cela, Monsieur ? Nous avons des preuves…

 

Jacques : Des preuves ? J’ai déclaré à Caius, Volubile et Matamore, puisqu’il s’agit évidemment de ces trois-là, n’est-ce pas ?, que je crachais sur leurs titres, leurs fonctions et leurs uniformes ! Et c’est la vérité ! C’est une métaphore peut-être déplacée mais je l’assume, pleine et entière !

 

Policier 3 : Pourquoi êtes-vous si vindicatif, Monsieur ? Nous venons seulement vous parler. Ces trois messieurs ne demandent qu’à régler cette affaire le plus rapidement possible. Et puisque vous parliez de preuves, ils nous ont montré leurs habits, tout pleins de crachats.

 

Arès, à Jacques : Un mot, Monsieur Jacques. Ordonnez, j’obéirai.

Jacques : C’est une honte, c’est une infamie ! Ce sont eux-mêmes qui auront craché sur leurs vêtements pour m’incriminer ! Je vous le répète : je crachais sur ce qu’ils représentent, pas sur eux ! Je ne peux tolérer que…

 

Policier 2 : Écoutez Monsieur, ce n’est pas la peine de le prendre sur ce ton ! Nous ne vous avons rien fait, nous venons seulement…

 

Jacques : Oui, je sais, régler cette affaire à l’amiable. Vous me l’avez déjà répété deux fois, j’ai entendu !

 

Policier 3 : Mais vous avez besoin d’être comme cela, aussi énervé ? Et pourquoi vous dites aussi que vous crachez sur notre uniforme ? Qu’est-ce qu’on vous a fait ?

 

Jacques : Rien justement, et c’est bien le problème ! Quand j’ai voulu déposer plainte il y a dix ans, vous m’avez écouté ? Non ! Mais vous écoutez Caius, Volubile et Matamore parce que ce sont des représentants de l’ordre social, tout comme vous d’ailleurs ! Voilà pourquoi j’ai dit que je crachais : c’est pour manifester mon désaccord, ma désapprobation, ma colère face à votre système ! C’est ma manière à moi d’exprimer ma violence mais sans être violent !

 

Policier 2 : Mais qu’est-ce que vous racontez ? Nous sommes là pour défendre les citoyens, Monsieur, et nous ne faisons pas de partialité.

 

Jacques : Alors faisons un test ADN pour vérifier que ce sont bien mes crachats…

 

Policier 1 : Il y a des impératifs plus urgents. Nous n’avons ni les moyens, ni le temps…

 

Jacques : Non, bien sûr, comme par hasard vous refusez d’avoir recours à des prélèvements qui m’innocenteraient sous le prétexte que cette méthode est lente et coûte chère ! Par contre, pour écouter les plaintes de trois diffamateurs, là vous avez le temps ! Et quand j’ai voulu déposer plainte pour menace de mort, c’était carrément à moi de fournir les preuves ! Le monde à l’envers ! « La menace n’est pas caractérisée » : voilà ce qui m’a été répondu à l’époque !

 

Arès, à Jacques : Un mot, Monsieur Jacques. Ordonnez, j’obéirai. Et ce sera avec plaisir !

Policier 2 : Monsieur, il faut arrêter de le prendre sur ce ton. Si la menace n’était pas caractérisée, le collègue a eu raison de ne pas l’enregistrer.

 

Policier 3 : Et par ailleurs, nous ne venons pas refaire le passé mais parler du présent : trois personnes vous accusent et, tout ce qu’elles demandent, ce sont des excuses pour éviter une plainte. Je trouve pour ma part que Messieurs Caius, Volubile et Matamore sont très tolérants, contrairement à vous.

 

Jacques : Les menaces n’étaient pas caractérisées ? Et je ne suis pas tolérant ? Reprenons dans ce cas les faits dans l’ordre ! On m’a insulté, on m’a jeté contre un mur, on m’a menacé de crever mes pneus, on m’a menacé de me cambrioler, on m’a lancé « Faites attention, la prochaine fois, je vous tue » ! Qu’est-ce qu’il vous aurait fallu d’autre ? Que je fournisse le jour, le lieu et le mode opératoire de mon agresseur ? Et vous me parlez maintenant de m’excuser alors que je n’ai rien fait ? Qui est le plus tolérant dans ce cas, dites-le moi un peu ? Trois notables qui persiflent à tout-va, inventent des preuves, sont incapables de se remettre en question ou un citoyen comme moi qui a enduré tout un tas de vexations sans réagir ?

 

Policier 1 : Écoutez Monsieur, vous aggravez votre cas, là ! Il faut savoir faire preuve d’un peu de diplomatie dans la vie…

 

Policier 2 : D’ailleurs, pourquoi dites-vous qu’on ne fait pas notre travail ?

 

Jacques : Je ne n’ai pas dit cela ! J’ai déclaré au contraire que vous faisiez trop bien votre travail ! La preuve : vous vous déplacez pour des gens comme Caius, Volubile et Matamore mais pour des gens comme moi, des gens de la cité, vous ne venez pas ! J’admire la rapidité avec laquelle vous êtes venus, d’ailleurs !

 

Policier 3 : Vous racontez n’importe quoi, Monsieur. Hier encore, nous sommes intervenus dans l’immeuble à côté de chez vous !

 

Jacques : En effet ! Une intervention en six mois, belle statistique ! Et là, pourquoi venez-vous ? Uniquement pour faire de la figuration, c’est-à-dire représenter l’ordre social parce que cela vous gêne qu’un petit comme moi ouvre la bouche !

Policier 2 : Nous vous prierons d’arrêter de faire le procès de la police. Vous avez été menacé, oui et alors ? Dans tout ce que j’entends, je ne vois rien qui justifie un dépôt de plainte. Le collègue a eu raison, il faut l’accepter, c’est tout. Et puis c’était il y a dix ans, il faudrait arrêter d’être rancunier… Là, nous vous parlons d’un fait qui date d’aujourd’hui et nous venons vous proposer une solution.

 

Arès, à Jacques : Un mot, Monsieur Jacques, un seul mot de votre part et je les écrase ! Ordonnez, j’obéirai !

 

Jacques le regarde.

 

Policier 3 : Ça vous dérangerait de nous regarder en face quand on vous parle ?

 

Policier 2 : Et il paraît aussi que vous êtes content qu’on s’égorge dans la rue ?

 

Jacques : Absolument pas ! On vous a raconté des mensonges ! J’ai déclaré que maintenant, ça rigolait moins dans les rues parce qu’on s’y égorgeait ! Et c’est la vérité : il y a dix ans, vous vous moquiez des menaces de mort que j’ai subies mais aujourd’hui, ça ne rigole plus ! J’ai voulu prévenir des dangers qui menaçaient la société mais rien… Il aura fallu des centaines de morts, de blessés, de handicapés et de traumatisés pour que vous réagissiez ! J’ai encore la lettre que j’ai adressée à mes supérieurs hiérarchiques, laissez-moi juste le temps de vous la rapporter et vous verrez : vous aurez l’impression qu’elle a été écrite hier alors qu’elle date de plus de dix ans !

 

Policier 3 : Eh bien il faut venir nous voir aujourd’hui, Monsieur…

 

Jacques : Certainement pas ! Je n’ai plus aucune confiance en l’État ! Venir éteindre l’incendie quand la maison est en cendres, je ne vois pas l’intérêt !

 

Policier 2 : Et pourquoi donc ?

 

Jacques : Parce que je considère que vous n’êtes pas les forces de l’ordre mais les forces de l’ordre social, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Voilà à quoi sert votre uniforme : uniquement à représenter votre autorité pour impressionner les gens comme moi mais flatter les gens comme Caius, Volubile et Matamore ! Voilà ce que j’appelle une éducation au mépris !

 

Policier 3 : Une éducation au mépris ? Mais que racontez-vous donc encore, Monsieur ?

 

Jacques : Toute ma vie j’ai enduré ! Enfant, un de vos collègues lâche son chien policier sur moi mais ça le fait bien rigoler ! Adolescent, un convoi de militaires passe dans la rue et l’on m’insulte ; j’imagine que, là encore, ça a dû bien rire dans le camion ! Jeune adulte, je me présente à un campement militaire quand le garde m’agite sa mitraillette sous le nez ! Vous n’allez tout de même pas me dire que c’est là une attitude normale pour des personnes qui sont censées représenter l’autorité de l’État ? Parce que, pour moi, c’est très clair : ces gestes ne visent qu’à faire comprendre au plus faible qu’une fois adulte, il a intérêt à se taire ! C’est cela, ce que j’appelle l’éducation au mépris !

 

Policier 2 : Vous confondez vraiment tout, Monsieur ! Vous généralisez à partir de simples faits ! Nous sommes au service de toute la population, pas au service d’une minorité.

 

Jacques : Allons donc ! Vous voulez encore des preuves ? Huit mois après avoir été menacé, j’ai été juré aux assises. Un soir, en quittant le tribunal, trois voyous viennent s’en prendre à moi. Cela n’a duré que dix secondes mais comme un autre juré a prétendu qu’ils étaient présents dans le tribunal, vous avez sorti l’artillerie lourde : un commando pour m’escorter jusqu’au commissariat, cinq voitures qui quadrillaient le secteur, le commandant qui me donne du « Monsieur le juré » avec sa langue qui ressemblait à une serpillière et l’un de vos collègues qui a été obligé de faire une heure supplémentaire qu’on ne lui a certainement pas payée… Car là, bien sûr, il y a eu plainte ! Habitant d’une cité, je ne suis rien ; juré, je deviens tout ! Je n’ose imaginer l’engueulade que s’est prise le commandant de ce commissariat, ça a dû chauffer au téléphone pour qu’il réagisse aussi rudement ! Vous parlez d’une justice !

 

Policier 3 : Bien, cela suffit ! Maintenant, Monsieur, il va falloir prendre une décision : allez-vous présenter vos excuses à Messieurs Caius, Volubile et Matamore ?

 

Arès : Un mot, Monsieur Jacques ! Mais ce mot doit être dit ou écrit, c’est le contrat !

 

Jacques (le regardant puis regardant les policiers) : Non.

Policier 2 : Très bien, Monsieur ! C’est vous qui l’aurez voulu ! Nous venions proposer une solution mais, visiblement, vous n’en voulez pas. Voici donc votre convocation pour le commissariat demain, à 9 heures. Je vous conseille de ne pas être en retard…

 

Jacques : Et vous avez besoin d’être trois pour venir me dire tout ça ?

 

Policier 3 : C’est une question de sécurité, Monsieur. C’est le règlement, c’est tout. Si ça ne compte pas pour vous, nous ne vous retenons pas.

 

Jacques : Moi non plus !

 

Policier 1 : Très bien Monsieur. Dans ce cas, au revoir et à demain.

 

Jacques : Pour ma part, je ne vous saluerai pas, désolé. Je sais que c’est malpoli, que j’aggrave mon cas mais j’en ai assez !

 

Policier 2 : Ajouter l’impolitesse à la colère ne mène à rien mais si ça peut vous soulager… Bonne journée.

 

Policier 3 : Bonne journée également.

Scène 12 – Arès, Jacques

 

Arès : Je ne vous comprends pas, Monsieur Jacques, ou plutôt j’ai trop peur de comprendre…

 

Jacques : Si vous comprenez, Arès, c’est que vous devenez humain. Vous souvenez-vous du renard et du chasseur ?

 

Arès : Bien sûr.

 

Jacques : Eh bien, vous venez de vivre cette scène. Je ne suis peut-être qu’un renard, pas très rusé qui plus est !, mais je n’irai pas jusqu’à tuer le chasseur. Je suis ainsi fait, Arès, c’est peut-être dans ma nature mais je n’y peux rien. Et c’est peut-être la grande différence : un dieu comme vous ne ressent pas la mort, un mortel comme moi si.

 

A suivre.

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Heureusement que nos tracas quotidiens ne prennent pas cette ampleur argumentative, on n'en sortirait pas! Voilà que les policiers deviennent paranos et se livrent aux sophismes sous l’œil invisible d'Arès prêt à régler l'affaire... à sa manière.

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Beaux développements dans cette scène de haute tenue !

Le suite, vite !

( ͡~ ͜ʖ ͡° )

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Une belle satire de la société, Nills.

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