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Qu'un dieu vous serve (V, 3)

Featured Replies

Posté(e)

Scène 3 – Arès, Jacques

 

Arès et Jacques se regardent un temps.

 

Jacques : Arès.

 

Arès : Monsieur Jacques.

 

Jacques : J’ai comme l’impression que vous avez bien manipulé votre monde.

 

Arès : Ayez les impressions que vous voulez, elles vous appartiennent.

 

Jacques : Oui, je crois que l’on peut voir les choses comme cela…

 

Arès : Si vous voyez, alors vous croyez.

 

Jacques : Une chose néanmoins m’intrigue…

 

Arès : Parce que je ne me suis pas défendu ?

 

Jacques : Non, l’agression sur votre fille…

 

Arès : Le viol vous voulez dire.

 

Jacques : Je comprends… Quel choc cela a dû être pour vous… Un dieu est aussi un père, après tout ! Et la pureté virginale d’une jeune fille…

 

Arès : Oui, elle était pure… aussi pure que l’eau boueuse au fond d’un puits !

 

Jacques : Pardon ?

 

Arès : Faut-il donc être plus clair ? Catin, salope, prostituée, péripatéticienne sont-ils des termes qui vous conviennent mieux ? Vous me surprenez, Monsieur Jacques, à juger comme vous le faites ! Seriez-vous en train de faire le procès de la victime ?

Jacques : Non, bien sûr, vous avez raison, veuillez m’excuser.

 

Arès : Je pensais que ces réflexions étaient d’un autre temps, je me trompais. C’est vrai que c’est beau, un viol, vu de loin… On filme en hors-champs ou l’on s’en détache en se disant qu’après tout, la personne est consentante… J’ai vu cela maintes et maintes fois mais ma plus grande surprise fut de le découvrir dans vos cinémas, quand j’accompagnais l’un de mes maîtres à l’une des premières séances de projection. Mais les choses ne sont plus les mêmes une fois qu’on les approche de près… Alors vous voyez, vous sentez, vous touchez… Vous découvrez la victime dans toute l’horreur qu’elle a vécue : seule, sans espoir, sans possibilité de rédemption tant le jugement d’autrui est sévère ! Ce fut le cas avec Alcippe : quand je revins de la chasse qu’a si longuement racontée mon charmant oncle, je la retrouvais, d’humeur joyeuse, gaie comme un pinson auriez-vous dit. C’était dans une clairière, je lui demandais pourquoi sa toge était légèrement déchirée, sans vraiment y réfléchir car je pensais qu’elle s’était accrochée à une branche. C’est d’ailleurs ce qu’Alcippe prétendit mais c’est sa voix qui la trahit. Habitué comme je le suis aux sanglots sur un champ de bataille ou après, je détectais aussitôt que quelque chose n’allait pas. J’avançais alors, elle recula. Sa main ne put retenir sa toge, je compris. Je voulus m’approcher, elle s’est mise à crier. Sa toge se découvrit tout à fait, son esprit encore plus. Au-delà des bleus, des coups, des marques, c’est sa relation à l’autre, à la nature, à la communauté qui avait été brisée. Il me fallut de longues heures non pour la calmer mais pour l’approcher. Je n’ai pas essayé de la toucher, je savais qu’elle aurait refusé. Je n’ai pas non plus essayé de lui parler, je savais qu’elle n’aurait pas compris. Et d’ailleurs, qu’y a-t-il à comprendre ? Mon approche n’était qu’une présence, un semblant de réconfort, une tentative de prendre en moi ce qu’elle avait subi en elle. Je n’y parvins pas. Nous réussîmes à parler un peu plus tard mais qu’importe l’échange, la douleur reste. C’est comme tout, Monsieur Jacques, vous pouvez me croire : même le récit de guerre le plus honnête du monde ne traduira pas l’horreur de ce qu’on y vit.

 

Jacques : Je ne comprends cependant pas pourquoi les Olympiens vous ont condamné. Je ne m’y connais pas beaucoup en mythologie mais j’ai le souvenir de vengeances perpétrées par vos pairs, Apollon et Artémis par exemple.

 

Arès : C’est pourtant clair, il fallait faire un exemple, un symbole si vous préférez. La fureur que j’incarne à travers ma fonction de dieu devait être canalisée dans le cadre de la loi. L’on n’a point à se faire justice, c’est tout, c’est du moins le message que les Olympiens voulaient envoyer aux mortels. Or, en agissant comme je l’avais fait, en allant tuer l’engeance de mon oncle, je sortais de ma fonction de dieu de la guerre puisque n’étant pas en guerre : j’ai compris très vite le rôle que l’on voulait me voir jouer et je l’ai accepté. Car apprenez ceci, Monsieur Jacques : on interdit la justice personnelle non par préservation de l’ordre public ou par sens moral mais par préservation des élites ; non mais sérieux, si vous pouvez imaginer un renard tuer un autre renard, vous arrivez à concevoir qu’un renard tue un chasseur ? Les millénaires que j’ai passés à vous servir, vous autres les mortels, n’ont fait que confirmer la chose.

 

Jacques : Mais dans votre cas, c’était vous le chasseur…

 

Arès : Non, ce sont les Olympiens, l’ordre établi si vous préférez. Moi, je n’étais, et je ne suis toujours !, que le renard. Et cet ordre doit se perpétuer auprès des mortels car telle est notre fonction à nous autres, les dieux.

 

Jacques : Mais aujourd’hui, vous avez tout fait pour ne pas vous défendre… Vous m’avez terrorisé tout à l’heure pour être sûr que je voterais en votre défaveur.

 

Arès : En effet. Je ne pouvais être sûr de rien, je ne lis pas l’avenir. Diomède m’a informé que l’on me laissait le choix des jurés, j’ai donc sélectionné les trois religieux et ces trois idiots de Caius, Volubile et Matamore. Mais, comment vous l’expliquer ?, je ne peux m’empêcher de voir dans les trois premiers des compagnons de divinité. Il faut bien être remplacé un jour, alors... Et puis je ne pouvais m’empêcher également de taquiner mon oncle : vous avez pu voir à quel point nous nous apprécions, tous les deux ! Quant aux trois idiots que je ne nommerai plus, ils auraient pu changer leur vote dans l’espoir de se racheter auprès de moi. Non, Monsieur Jacques, vous étiez ma garantie et, à ce titre, il m’était nécessaire de vous effrayer. J’espère que vous ne m’en voulez pas trop ?

 

Jacques : Vous avez fait fort…

 

Arès : Je sais mais, là encore je ne sais pas comment vous l’expliquer, mon discours m’a semblé désincarné, manquant de vie si je puis me permettre. Voyez-vous cette araignée qui a tissé sa toile dans le coin du banc ? (Jacques regarde.) Êtes-vous capable d’imaginer la souffrance de ses proies qu’elle dévore vivantes ? Certainement. Mais êtes-vous capable de la ressentir ? Non. C’est pareil pour moi avec la guerre : je suis capable d’imaginer la souffrance des mortels qui se massacrent sous mes yeux, ou que je massacrais !, mais je ne suis pas capable de ressentir leurs peurs, leurs colères, leurs souffrances. Je vous l’ai dit il y a un instant, Monsieur Jacques : même le récit de guerre le plus honnête n’en traduira pas toute l’horreur à qui ne l’a pas vécue. Et, que vous le vouliez ou non, vous êtes la proie et je suis l’araignée.

 

Jacques : Je vois…

 

Arès : Oui, je crois que l’on peut dire cela.

 

Des bruits se font entendre.

 

Jacques : Mais que se passe-t-il donc ?

 

A suivre.

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Une scène qui va jusqu'au fond des choses et nous introduit dans le ressenti le plus profond des uns et des autres.

Un approfondissement bienvenu de cette pièce qui aurait pu paraître à première vue superficielle et légère, et un peu parasitée par le farcesque.

Posté(e)
  • Auteur

Je vous remercie pour votre commentaire, @Alba.

En effet, la douloureuse confession d'Arès donne un tournant inattendu à la pièce qui pouvait apparaître jusque-là comique alors qu'il n'en est rien. Arès, par sa lucidité, devient dangereux pour l'ordre olympien sans compter Jacques, laissé un peu en retrait mais qui, lui aussi, a cette terrible lucidité. Désormais, on bascule sinon dans la tragédie, du moins dans une forme de drame moderne.

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Décidément, riche est cette pièce. Ce passage montre un Arès non seulement subtil mais... humain!

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