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Qu'un dieu vous serve (V, 2)

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Posté(e)

Scène 2 – Arès, Poséidon, Diomède, Chœur des Amazones, Jacques, Jacqueline, les trois religieux, Caius, Volubile, Matamore, Amour

 

Poséidon entre le premier et s’installe dans un coin, Arès le suit et s’installe dans le coin opposé. Si le premier a l’air décidé, le second donne l’impression d’être ailleurs : pour preuve, s’il a toujours son casque sur la tête, il porte également sa lance et son bouclier qu’il jette négligemment à terre comme si ses armes devenaient soudain trop lourdes pour le dieu qu’il est. Suit le jury : les trois religieux se regroupent ensemble, calmement, tandis que Caius, Volubile et Matamore, certes eux aussi groupés, sont plus agités, comme pour marquer une sourde discordance. Les Amazones et Amour entrent les derniers. Si les premières ont l’air grave qu’impose le procès de leur père, le second a tout du délinquant qui ne vient que pour assister à un spectacle afin de passer le temps (par exemple des bâillements ou si c’est possible avachi sur un banc, les pieds posés n’importe comment de manière volontairement ostentatoire et provocatrice).

 

Jacques (à part, à Poséidon) : Seigneur Poséidon, comment devons-nous procéder ?

 

Poséidon (qui ne prend pas la peine de dissimuler sa réponse) : Faites donc à votre guise, ce n’est qu’un procès après tout ! Jouez donc, cela épargne de nombreux soucis !

 

Jacques (très fort, il saura moduler sa voix par la suite) : Bien ! Mesdames et Messieurs, nous sommes donc réunis ce jour pour juger le dieu Arès coupable de… (A Poséidon.) De quoi au fait ?

 

Poséidon : (A part : Laissez-moi faire !) Immortels, mortels, Zeus nous réunit ce jour comme il le fit des éons entiers pour une seule et même raison ou plutôt devrais-je dire (regardant avec insistance Arès) pour une seule et même personne ! Je me contenterai d’évoquer rapidement les faits qui amenèrent à une première condamnation du plus rejeté des dieux. La colline ce jour-là était giboyeuse, aussi nous autres dieux de l’Olympe nous occupions à chasser comme il nous plaisait de le faire jadis. L’air été pur, le plaisir de la chasse humectait nos lèvres et redonnait de la vigueur à nos membres. Les proies abondaient, chacun en prélevait son dû, respectueux du choix de son confrère ou de sa consœur. Mais en même temps, un autre air, vicié celui-ci, et une toute autre chasse ainsi qu’un tout autre plaisir, régnaient dans l’esprit de mon fils. Car j’ai encore honte, aujourd’hui, à évoquer le crime d’Halirrhotios qui surveillait de loin Alcippe, la fille de l’accusé. Quel esprit malin s’empara-t-il de lui, je l’ignore, mais il s’en prit à elle. L’accusé le vit et le tua. Ne croyez pas que le chagrin me conduisit à réclamer vengeance ! Non, loin de là : c’est la soif de justice qui me fit demander aux autres Olympiens de juger ensemble celui qui avait jugé seul. Et sur la colline qui devait prendre son nom, nous décidâmes de condamner, je dois m’enhardir à cracher ce nom de ma bouche, Arès, en l’obligeant à servir les mortels pour une durée encore indéterminée à ce moment-là. Je dois reconnaître qu’Arès, quelle douleur à évoquer ce nom !, exécuta sa peine avec une régularité qui nous étonna, nous autres Olympiens qui étions tant habitués à le voir plein de fureur ! Mais tout ceci est du passé désormais. Vous me pardonnerez cette longue entrée en matière mais elle était nécessaire pour que vous compreniez la chance dont bénéficia Arès : plutôt que le Tartare, dont Zeus le menaça déjà !, il vécut parmi vous, mortels, et vous servit. N’est-ce point là un fruit bien doux pour quelqu’un qui se rendit coupable d’un meurtre ? N’est-ce point là la preuve de la plus suprême bienveillance qui accompagne toujours nos décisions ? Aussi comprenez notre colère, à nous autres Olympiens, quand ce même Arès décide aujourd’hui de réécrire nos mythes ! Nous avons créé et façonné ce monde, de quel droit vient-il défaire ce que nous avons fait ? Nous avons crée et façonné l’homme, de quel droit vient-il manipuler ce que nous avons façonné ? Et de quelle manière qui plus est ! Au moyen de la farce la plus grotesque, avec l’accoutrement le plus ignoble ! Il a jeté aux ordures, dans tous les sens du terme !, ce qui faisait notre mythologie ! Les preuves sont accablantes, la parole divine les a vues ; les témoins sont présents, ils se tairont car ils sont aussi jurés dans ce procès ! Je conçois que ces manières de faire, à vous autres mortels, peuvent vous paraître arbitraires mais tel est l’ordre divin qui conduit le cosmos ! Imaginez que ce soit l’inverse : le cosmos dirigeant l’ordre divin et, par conséquent, l’ordre mortel ! Vous en souffririez tous, sans exception ! Humanité passée, présente, à venir : le moindre être appelé à respirer vivrait dans le chaos ! Tout ce que je vous demande, au nom des Olympiens que je représente ici, c’est que vous condamniez Arès à poursuivre sa peine parmi vous. Elle était arrivée à son terme et il devait reprendre sa place parmi nous. Certes celui-ci l’ignorait mais une action faite dans l’ignorance d’une autre en révèle souvent bien plus sur une personne ! Car si Arès avait su qu’il était désormais libre, n’aurait-il pas, comme vous le dites si joliment, montré patte blanche ? N’aurait-il pas, pour parler plus clairement, jouer les hypocrites ? Bien sûr que oui ! Et c’est ce qui rend son crime, en un sens, encore plus horrible ! Car le coupable qui accepte sa peine se doit de l’accomplir, comme le détenu condamné à être exécuté doit attendre sa peine avec fermeté ! Au lieu de cela, Arès, je m’excuse de m’arrêter encore une fois car j’ai tant de mal à le nommer ! a montré son vrai visage, celui que nous avions condamné la première fois, à savoir celui de l’égoïste qui se fait justice seul et qui seul se croit le centre du monde. J’ai parlé !

 

Un temps. Tout le monde attend la réponse d’Arès. Un temps.

 

Arès (comme s’il avait décidé de parler pour la dernière fois) : Parlons du passé : j’ai vu, j’ai tué, j’ai été coupable. Parlons du présent : je vois, je joue, je suis coupable. Revenons au passé : le dieu premier rejeté parmi les dieux a parlé.

 

Bruits et bousculades dans l’assistance, sauf Amour qui s’en moque.

 

Poséidon : Neveu !

 

Arès : Oncle !

 

Le coryphée : C’en est fini, notre père apporte devant tous le témoignage de sa folie ! Mes sœurs, nous voilà sans père désormais !

 

Chœur des Amazones :

Écoute-nous, Sœur aînée qui nous guide !

Quand le flot de la folie s’empare d’un individu,

Même le plus puissant ne peut résister longtemps !

Abandonnons les hommes et retournons aux femmes !

 

Jacques (criant) : Silence, un peu ! (A part : Je commence vraiment à en avoir assez de cette mythologie !)

 

A la grande surprise de Jacques, le silence se fait.

 

Jacques (ne pouvant s’empêcher de parler tout haut) : Je m’étonne moi-même parfois !

 

Poséidon, à Jacques : Il est temps de procéder au vote maintenant. Les jeux sont faits, je pense.

 

Jacques : Soit. Mesdames et Messieurs du jury (A part : Quel idiot, il n’y a que des hommes ! Encore un coup à se faire taxer de misogynie...), Messieurs je voulais dire, il est temps que vous votiez. (A Poséidon.) On fait comment au fait ?

 

Poséidon (à part, à Jacques) : Nous avons beau être prévoyants, nous autres dieux, nous sommes parfois étourdis… Auriez-vous quelques fragments de pierres, de céramiques, d’amphores pour fabriquer des ostraca ?

 

Jacques (à part, à Poséidon) : Je crains que non mais nous allons improviser si vous le voulez bien, vous commencez tous à me courir sur le haricot ! (Il ramasse des cailloux et les tend à Poséidon.) Tenez.

 

Poséidon (à part, à Jacques) : Un récipient quelconque ?

 

Jacques (à part, à Poséidon) : La vie est dure aussi pour les dieux, n’est-il pas ? Je mettrai mes mains derrière le dos et chacun y déposera son caillou, je ne verrai rien ainsi. Après tout, vous avez déclarez que les jeux étaient faits, n’est-ce pas ?

 

Poséidon (à part, à Jacques) : Vous êtes un mortel plein de ressources.

 

Jacques (à part, à Poséidon) : Fort bien, vous n’aurez qu’à m’inscrire dans votre prochain dictionnaire de mythologie. On peut y aller, là ?

 

Poséidon : (A part : Oui, veuillez m’excuser.) Mortels qui devez juger, je dépose dans vos mains deux cailloux, un blanc et un noir. Chacun à votre tour, vous déposerez dans les mains du président du tribunal la couleur de votre choix. Le blanc signifiera que vous déclarez l’accusé innocent, le noir coupable. Je vous rappelle cependant l’importance cruciale de ce vote car vous ne prenez pas en considération un mortel mais un dieu ! Que cela toutefois ne vous effraie pas ! Procédons, je vous prie.

 

Jacques (avec empressement) : Vous vous présenterez par groupe et dans l’ordre dans lequel vous vous êtes assis ! Le groupe des religieux commencera puis suivront Caius, Volubile et Matamore ! (A part, à Poséidon : On voit bien que vous n’avez jamais été enseignant ! Toujours prévoir les groupes à l’avance, toujours prévoir les groupes à l’avance !)

 

Jacques se retourne, les mains tendues derrière le dos. Chacun, selon l’ordre qu’il a lui-même établi, vient déposer un caillou dans sa main. Jacques en fait le décompte devant tout le monde mais sans que l’on puisse apercevoir les couleurs choisies. La surprise se voit sur son visage avant même qu’il n’ait parlé mais c’est néanmoins d’une voix ferme qu’il s’exprime.

 

Jacques : Égalité ! Trois cailloux blancs, trois cailloux noirs ! (A part : Mince, pour le coup, on n’est pas sortis du tribunal !)

 

Les membres du jury commencent à se chamailler.

 

Volubile (regardant avec hauteur les trois religieux) : Quelle honte ! Vous défendez le contraire de vos convictions !

 

Religieux 1 : Je crois parler au nom de mes camarades en vous rappelant que le vote était anonyme. Respectez donc la procédure, je vous prie ! Et ne jugez donc pas sans savoir !

 

Caius (regardant avec dédain les trois religieux) : Inutile de jouer les saintes-nitouches, l’on sait très bien pour qui vous avez voté !

 

Religieux 2 : Je crois également parler au nom de mes camarades en vous déclarant que c’est une honte de devoir vous rappeler le principe de laïcité. Respectez la neutralité, s’il-vous-plaît !

 

Matamore (regardant avec force les trois religieux) : Neutralité ? Faiblesse plutôt ! Nous savons très bien combien Arès vous a malmenés !

 

Religieux 3 : Je vais répéter mes deux précédents camarades mais, à mon tour, je crois parler en leur nom. Aussi apprenez une chose : nous fûmes vindicatifs envers Arès, c’est vrai, mais ce dieu a accepté le dialogue, contrairement à vous !

 

Poséidon (croisant les bras d’un air moqueur) : Les mortels m’étonneront toujours…

 

Diomède : Quand je pense qu’on a fait tout un tas d’histoires pour une simple pomme d’or ! Tiens quand j’y pense, c’était déjà un trio ! Il faut croire que les trios s’accordent mal !

 

Le coryphée : Le secours viendrait des mortels, nous tombons bien bas !

 

Chœur des Amazones :

Écoute-nous, Sœur aînée qui nous guide !

Celui qui attend du secours de plus faible que lui,

Celui-là ne mérite pas le nom de guerrier !

Abandonnons les hommes et retournons aux femmes !

 

Jacques, à Poséidon : C’est une manie chez elles, le féminisme agressif à l’égard des hommes ?

 

Jacqueline, à Jacques : Jacques, s’il te plaît…

 

Poséidon, à Jacques : Elles sont spéciales, je dois l’avouer, mais le problème demeure : vous allez devoir jouer les arbitres !

 

Jacques & Jacqueline (s’écriant) : Nous ?

 

Poséidon : Oui, vous.

 

Jacques : C’est hors de question…

 

Jacqueline : Nous sommes partie prenante, Arès est notre serviteur…

 

Poséidon : Que voulez-vous que je vous dise ? La responsabilité fait toujours mal.

 

Jacques (à part pour la première phrase puis criant comme précédemment pour rétablir le calme) : Eh bien, soit ! Mesdames et Messieurs ! Zut alors, fermez vos gueules maintenant ! On se croirait en classe, là ! Ce n’est pas Dieu possible ! (A Poséidon.) Veuillez m’excuser mon monothéisme, j’ai du mal à croire en plusieurs créateurs…

 

Poséidon (à part, à Jacques) : Ce n’est rien, une divinité est au-dessus de cela.

 

Jaques : Maintenant que vous vous êtes calmés, écoutez. L’égalité est exacte, vous pouvez la vérifier par vous-mêmes. En qualité de président du tribunal, je vais donc rendre mon verdict et voici ce que je…

 

Jacqueline (à part, à Jacques) : Jacques, tu oublies « nous »…

 

Jacques : (A part : Pardon, ma chérie.) Je disais donc, mon épouse et moi allons rendre notre verdict !

 

Jacques et Jacqueline se retirent dans un coin et parlent tout bas quelques instants.

 

Jacques & Jacqueline (qui sont revenus à leur place) : Coupable !

 

Arès (s’exprimant d’un cri libérateur) : Enfin ! La mortalité a donc ses avantages, elle rend plus clairvoyante que l’immortalité par sa rapidité à ramper sur terre pour y mourir !

 

Un temps. Tout le monde se bouscule. Caius, Volubile et Matamore s’approchent dangereusement des trois religieux ; Amour veut s’immiscer dans l’accrochage à venir ; les Amazones sont également prêtes à se mêler au combat. Poséidon et Diomède procèdent à l’évacuation. Cris et protestations divers. Le calme est rétabli, il ne reste dans le parc que Jacques, Jacqueline, Arès, Poséidon et Diomède.

 

Jacques : Veuillez me laisser seul avec Arès !

 

Jacqueline, à Jacques : En es-tu sûr ? Nous avons toujours fait les choses ensemble !

 

Jacques, à Jacqueline : J’en suis sincèrement désolé et je te prie de ne pas voir dans ma décision une quelconque preuve de machisme. J’ai juste besoin de discuter quelques minutes seul à seul avec lui.

 

A suivre.

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Poseidon écrase de sa divine personne ce nouveau procès, c'est l'occasion pour lui de retrouver sa verve. Que les dieux ont le verbe beau - et non moins haut, malgré les circonstances!

Modifié par Thy Jeanin

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Morceau de bravoure de Poséidon, un suspense qui ne faiblit pas, de la vie et du mouvement, un passage captivant !

La suite, vite !

( ͡~ ͜ʖ ͡° )

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