Aller au contenu
View in the app

A better way to browse. Learn more.

Accents poétiques

A full-screen app on your home screen with push notifications, badges and more.

To install this app on iOS and iPadOS
  1. Tap the Share icon in Safari
  2. Scroll the menu and tap Add to Home Screen.
  3. Tap Add in the top-right corner.
To install this app on Android
  1. Tap the 3-dot menu (⋮) in the top-right corner of the browser.
  2. Tap Add to Home screen or Install app.
  3. Confirm by tapping Install.

Le gobelet des mots

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Le gobelet des mots

Récit fantastique

 

La pluie filtrait sur les ruelles pavées de Saint-Chamant, ce soir d’octobre. Jessica avançait d’un pas pressé entre les façades aux volets clos, poursuivie par cette impression qu’un regard l’observait. L’interclasse devait durer dix minutes ; elle en avait fait une échappée. C’est alors qu’elle aperçut la boutique : minuscule, coincée entre deux immeubles vétustes. Elle ne l’avait jamais encore remarquée. L’enseigne, à moitié décrochée, portait ces mots : Les Poétiques. La clochette tinta à son entrée.

L’intérieur baignait dans une pénombre dorée de lampes à pétrole. Partout, les objets semblaient la contempler : pendules figées, poupées de porcelaine, miroirs anciens. Mais au centre d’une table, isolé du reste, trônait un gobelet de bois sombre. Des lianes sculptées l’enlaçaient, ponctuées d’incrustations de jade irradiant une lumière vive, comme un cœur battant.

- Vous avez l’oreille fine, dit une voix derrière elle. Ce gobelet murmure, parfois.

Jessica sursauta. Un homme étrange venait d’apparaître : grand, voûté, vêtu d’un long manteau sombre. Ses yeux, d’un vert ancien, semblaient usés par une lumière trop forte.

- On l’appelait le Gobelet des mots, reprit-il. Le soupir de poètes errants. Il ne garde rien : il restitue tout. Ce que vous y jetez, mots, prières ou mensonges, il les rend, modifiés. Parfois sous forme de poème ou de formule magique.

- Des poèmes ? répéta-t-elle, esquissant un sourire. Et qu’est-ce qu’ils disent ?

- Cela dépend de ce que vous mettez.

Sa voix vibrait d’un timbre à la limite du funèbre.

- Soyez prudente, mademoiselle. Certains mots ne devraient jamais être dits.

Mais la beauté de l’objet l’ensorcela. Trente euros plus tard, Jessica sortit, le gobelet enveloppé dans un vieux papier de soie. La pluie avait cessé. Dans la vitrine derrière elle, il n’y avait plus rien, seulement son reflet.

La fin de la journée passa trop lentement, à son gré. La lycéenne avait hâte de rentrer chez elle pour regarder de plus près son mystérieux achat. Elle rit pourtant avec ses amis pendant l’heure d’anglais et se moqua du professeur un peu chauve, comme à l’accoutumée.

Rentrée enfin chez elle après dix minutes de bus, elle posa ses affaires dans sa chambre. Ses parents n’étaient pas encore revenus du travail. Le gobelet trônait sur son bureau, à côté de ses cahiers. Sous la lumière de la lampe, les incrustations vertes luisaient doucement, comme si l’objet l’attendait.

Elle prit un papier. Elle écrivit, sans réfléchir : « solitude, miroir, patience ». Puis, après une hésitation, la jeune fille jeta l’ensemble dans le gobelet. Un son faible monta de sa surface. Le papier se défit en poussière. Des mots apparurent dans l’air, suspendus sur une page invisible :

« La solitude n’est qu’un miroir,
Où l’âme se regarde jusqu’à se dissoudre. »

Les lettres palpitèrent puis s’évanouirent. Jessica tremblait. Elle s’assit, fascinée, pendant un long moment.

Les jours suivants, cela devint un rituel. Chaque soir, elle lançait des mots simples : « désir, peur, mémoire ». À chaque fois, le gobelet répondait par un poème, tantôt lumineux, tantôt terrible. Elle notait tout dans un carnet à couverture noire, persuadée qu’elle tenait là un secret fabuleux.

Pourtant, plus elle l’utilisait, plus l’objet changeait. Le bois semblait s’obscurcir, ses veines palpitaient comme des artères. Une nuit, alors qu’elle approchait sa main, elle sentit un battement sous sa paume. Ce soir-là, elle osa inscrire un mot qu’elle n’avait jamais osé redire : « Adrien ». Son ami. Son amour. Mort deux ans auparavant, noyé dans la Syntanges, un soir de fête.

Le silence fut absolu. Puis la chambre devint glaciale. Le gobelet vibra. Une fumée monta, noire, lourde de sel et de cendres.

« Ce qui s’est tu sous l’eau
Connaît le goût de tes larmes. »

Jessica étouffa un cri. Sur le mur, une ombre apparut, familière, penchée sur elle. Une silhouette d’eau ou de souvenir.

Les jours suivants furent erratiques. L’école lui échappa, le sommeil aussi. Le gobelet, maintenant, semblait murmurer sans qu’elle ne le touche. Une nuit d’orage, elle décida de le briser. Elle sortit son carnet, en arracha des pages où elle jeta pêle-mêle : « mort, fin, liberté, pardon ». Une flamme verte s’éleva, et des centaines de vers s’échappèrent, tournoyant dans la pièce comme des papillons brûlés. Les murs vibraient. Son propre nom, crié mille fois, se mêlait à des voix inconnues.

Au centre de cette tempête, Jessica distingua le visage d’Adrien. Il lui souriait. Quand tout se tut, il ne resta qu’une odeur de bois brûlé. Le gobelet était fendu en deux, ses incrustations réduites en poussière. Sur le bureau apparut une phrase, tracée dans la suie  :

« Ceux qui comprennent les mots

N’ont plus besoin de parler. »

 

Terrifiée, la jeune fille se jura de ne plus jamais essayer de faire parler les mots et de cesser tout ce qui pouvait s’approcher de près ou de loin de la magie. Mais le lendemain, en franchissant le portail du lycée, elle crut entendre une voix, discrète mais familière, qui chuchotaient son nom. Et sur un banc, au fond du parc, là où autrefois ils riaient tous deux, elle aperçut, brillant, un fin éclat de jade.

 

FIN

Posté(e)

Un beau texte sur le travail de deuil ; je m'interroge sur le mystérieux propriétaire de la boutique : serait-ce le même que dans votre précédent récit "Quand la vie vous pose un lapin" ?

Modifié par Nils Exo

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci beaucoup pour cette lecture attentive !

Non, ce n'est pas le même que dans ma nouvelle précédente, ces deux personnages ne se ressemblent pas, ni physiquement, ni vestimentairement. Il m'arrive parfois de reprendre des personnages déjà utilisés dans un récit précédent (comme Balzac dans sa Comédie humaine, c'est son fameux retour des personnages), mais je ne manque pas dans ce cas de faire un clin d'œil appuyé au lecteur.

( ͡°_ʖ ~)

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Un conte fantastique où la poésie prend toute sa valeur première. L'ensorceleuse soulève le voile de notre subconscient. Il semble que Jessica n'ait pas fait son deuil.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci beaucoup, Thy Jeanin, pour ces réflexions subtiles..

La poésie est sœur de l'inconscient. Elle cueille à loisir les fleurs métaphoriques qui y poussent. C'est quand notre monde invisible affleure à la surface de la conscience que cette spéléologue fait ses plus belles découvertes...

≖‿≖

Account

Navigation

Configure browser push notifications

Chrome (Android)
  1. Tap the lock icon next to the address bar.
  2. Tap Permissions → Notifications.
  3. Adjust your preference.
Chrome (Desktop)
  1. Click the padlock icon in the address bar.
  2. Select Site settings.
  3. Find Notifications and adjust your preference.