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Les âmes verticales

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Les âmes verticales

 

Je ne saurais dire le jour exact où tout a commencé, car depuis, la notion même de jour s’est dissoute.

Il y eut d’abord une rêverie, une vibration intérieure, comme si mon esprit avait poussé ses racines vers un sol que je n’avais jamais su reconnaître. J’étais dans la cuisine, les doigts de la main droite plongés dans le café que je venais de renverser, quand j’entendis une voix douce me dire : « Tu ne devrais pas t’en vouloir ». La voix venait de mon propre corps. Plus précisément, d’un repli de ma mémoire que je n’avais jamais exploré. Elle me connaissait intimement, mieux que tout autre. C’était moi. Non le moi d’aujourd’hui, mais celui de demain.

Je crus devenir folle, évidemment. Pourtant, à la différence d’un délire, ce que je percevais était d’une clarté absolue. Les images s’imposaient à moi : ma maison, quelques années plus tard, envahie de plantes et mes cheveux grisonnant doucement. Je sentis cette version future de moi-même m’envelopper d’une immense sérénité. Ce n’était pas une apparition. C’était une conversation intérieure avec ma propre continuité, un fil tendu entre plusieurs moi à des instants différents.

Peu après, je rencontrai d’autres « colonnes ». C’est ainsi que nous nous appelons entre nous : des êtres dressés entre les âges, traversés par le temps comme des piliers qu’aucune horloge ne peut mesurer. Certains d’entre nous avaient découvert ce lien par hasard, d’autres par une méditation ou un choc émotionnel intense. Aucun ne l’avait cherché. Et tous partageaient cette étrange lucidité.

Nous ne voyagions pas dans le temps au sens qu’en donneraient les physiciens ; nos corps restaient strictement là où ils étaient. Ce qui voyageait, c’était notre conscience, libre de circuler à travers la trame invisible reliant nos âges. Lorsque l’un de nous « ouvrait la colonne », il communiquait avec ses versions passées et futures. On sentait alors un léger frisson sur la nuque, comme un courant vertical prenant racine dans la moelle épinière. Les pensées s’étiraient, se dédoublaient, se répondaient.

Je me souviens de la première fois où j’ai parlé à mon moi enfant. Elle avait huit ans et s’amusait près d’un lac. J’ai perçu ses émotions comme des bulles translucides qui éclataient dans mon esprit : sa curiosité, sa peur des mauvaises rencontres, son amour du vent. J’ai compris alors combien mon présent, si encombré de regrets, lui paraissait déjà un miracle. Elle me contemplait dans le futur comme une montagne contemplerait son ombre.

Puis vinrent les échanges avec celle que je deviendrai. Elle m’a parlé de la douceur de la lenteur, de la paix que l’on ressent quand on cesse de mesurer la durée. Elle disait : « Le monde s’agite, mais le temps, lui, ne passe pas ; il nous traverse, c’est tout. » À cet instant, je compris que ce savoir était dangereux pour ceux qui s’y ouvriraient sans maturité. Car il rend tout possible, mais aussi tout dérisoire.

Nous, colonnes pensantes, ne sommes pas des prophètes. Nous ne connaissons pas l’avenir comme un récit déjà écrit. Nous l’éprouvons comme un espace de variations, de branches qui se développent selon les conversations que nous entretenons entre nos différents âges. Parfois, un mot soufflé à mon moi de vingt ans suffira à réorienter ma trajectoire, et je sentirai, dans le présent, le monde se réorganiser discrètement autour de cette correction minime. C’est une science infiniment délicate : trop parler au passé, et l’on efface son propre socle ; trop écouter le futur, et l’on se détache du réel.

Au fil du temps - ou plutôt, de ce qui en tenait lieu - nous avons compris que nos échanges formaient un réseau. Nos consciences intriquées ressemblaient à une architecture invisible, comme une forêt de stèles lumineuses émergeant dans la nuit humaine. Quand l’une vibrait, les autres ressentaient ce frémissement. Il devint clair que cette expérience n’était pas seulement individuelle : nous participions à une métamorphose collective, à la naissance d’un nouvel organe du vivant, un esprit étalé sur des siècles.

Un jour, lors d’une méditation commune, nous avons senti le lien aller plus loin. Non seulement dans le futur, mais au-delà des générations. Nous avons perçu les consciences de ceux qui viendraient après nous : des enfants, des descendants inconnus, leurs pensées enveloppant nos propres existences d’une lumière tendre. Le futur humain n’était plus une abstraction ; il nous parlait. Ce fut à ce moment précis que nous avons compris notre rôle : non pas dominer le temps, mais le cultiver. Être les jardiniers verticaux de la chronologie.

J’écris ces mots dans un temps qui n’est plus, si tant est qu’ils soient vraiment écrits. Peut-être les liras-tu dans dix ans, ou dans une autre vie. Peut-être même ressens-tu déjà ces frissons que produit l’ouverture de ta propre colonne. Si c’est le cas, ne résiste pas. Laisse venir la conversation. Elle ne te volera rien ; elle te rendra à toi-même.

Nous ne sommes pas des anomalies, mais des prémices. Les premiers à comprendre que l’âme, depuis toujours, n’a jamais été prisonnière du temps. Et quand je ferme les yeux, je vois toutes nos vies dressées, tels des piliers dans un temple infini, traversés de silence et habités de feu. Des colonnes pensantes, c’est vrai, et surtout, des êtres enfin complets.

 

FIN

 

Modifié par Alba

Posté(e)

Une belle relecture des voyages temporels avec ces "colonnes" capables de communiquer en même temps et venant pourtant de générations différentes, un conte plein de sagesse qui invite à profiter du temps présent !

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci Nils, pour cette lecture et ces mots !

C'est un récit dont l'idée m'est tout naturellement : après tout, nous voyageons dans le temps lorsque nous nous remémorons. Pourquoi ne pas le faire également vers l'autre moi, celui ou celle du futur ? Il ou elle nous attend.

Tant qu'à faire, autant s'y prendre collectivement. Voilà les colonnes du Temple de Mémoire érigées.

La suite est encore à inventer...

( ͡~ ͜ʖ ͡° )

Posté(e)
  • Semeur d’échos

"Les âmes verticales" est un texte d'une grande maturité et d'une profonde humanité.

Sous les habits de la fiction spéculative, il explore avec une grande sensibilité les questions fondamentales de notre rapport au temps et à nous-mêmes.

Il nous invite à concevoir notre vie non comme une ligne, mais comme un accord à plusieurs voix, et à devenir, peut-être, les jardiniers de notre propre chronologie intérieure.

C'est une œuvre qui célèbre la possibilité d'un être enfin complet, réconcilié avec la totalité de son existence.


Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci Joailes pour cette analyse !

Jardiniers de nous-mêmes, certes, voilà une belle formule ! Mais aussi jardiniers du monde, tout est évidemment lié, c'est une composante importante de ce récit.

Nous ne sommes pas seuls au monde, contrairement à ce que pensent certains égoïstes.

( ̄个 ̄)

Posté(e)

Beau texte de science-fiction contemplative, dans la lignée de Ted Chiang ou Ursula K. Le Guin!

l'idée centrale est brillante : et si notre identité n'était pas fragmentée dans le temps mais formait une "colonne" vertébrale ? Au lieu du voyage temporel classique, c'est la conscience qui circule. Cela ouvre des questions vertigineuses sur le libre arbitre, l'identité, la mémoire.

C'est un texte ambitieux que tu nous livres là @Alba , conceptuellement riche et d'une belle tenue stylistique!

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci Vol Au Vent pour ces mots !

La prochaine fois, je serai bathyscaphe dans ma baignoire.

Un récit aux petits oignons...

≖‿≖

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Science fiction à visée philosophique? On se prend à rêver que cela soit possible. Pourtant, qu'est-ce que l'âme, demande le scientifique. Le mot me plaît, répond le poète. Non satisfaite d'être divertissante, ta plume fait méditer.

Posté(e)
  • Auteur
  • Semeur d’échos

Merci pour ta lecture et ce commentaire sensé et intéressant, qui élargit la réflexion, Thy Jeanin !

Tout le monde a son opinion sur l'âme. C'est comme Dieu. Chacun en parle, personne ne les a vus. Mais cela suffit à les faire exister. Et les théories reprennent de plus belle...

͡° ͜ʖ ͡ –

  • 1 mois plus tard...
Posté(e)
  • Semeur d’échos

Ton post dans Résonances poétiques m'a interpellée. Il me semblait avoir déjà aperçu ce titre.

Je choisis donc de lire ta prose avant d'écouter ton poème pour me laisser guider par tes mots..

C'est un très beau texte, dense et profond., Alba. C'est une très belle rêverie... un beau cheminement de la conscience au travers des colonnes...de soi.

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