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J'ai adopté un écrivain (2/2)

Featured Replies

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Quelque chose m'éveilla.

Un bruit, une odeur ?

Ce n’était pas l’aube, ni même le crépuscule, juste une lumière entre chien et loup, celle qui brouille les contours des choses et les rend complices.

La truffe humide, les oreilles encore pleines d'acouphènes trompeurs, de ceux qui rappellent du déjà vécu sans en avoir l'air, je m'étirai, quelque peu ankylosée.

Le bureau, au bout du couloir, était silencieux.

Je me levai sans bruit, sur la pointe des coussinets.

La porte blindée était entrouverte.

Une lame de lumière orangée en coulait, comme un signet glissé entre deux pages d'un livre dont on veut retenir l'instant.

Je poussai le battant du museau.

Il était là, assis en tailleur au milieu des feuilles éparpillées, la tête penchée comme s’il écoutait quelque chose d’inaudible.

Ses doigts ne couraient plus sur le papier ; ils reposaient, à plat, sur une page couverte d’une écriture serrée.

Il ne bougea pas en me voyant.

Seulement ses yeux, ses puits d’encre, se relevèrent lentement.

Je n’y arrive plus, dit-il.

Sa voix n’était qu'un murmure de pages feuilletées à la patte dans l'arôme d'une tarte aux pommes qui vient soudain adoucir l'hiver à grand renfort de cannelle.

Les mots sont là, je les vois, je les sens, mais ils refusent de traverser.

Comme s’ils me regardaient et qu’ils attendent quelque chose que je ne sais pas leur donner.

Je m’approchai.

Je posai ma tête sur son genou.

Il me caressa machinalement, du bout des doigts, là où commence l’encolure.

Avant, dit-il, j’écrivais pour être lu, pour être aimé, peut-être.

Pour qu’on me dise : tu as raison d’exister, puisque tu écris ça.

Il baissa les yeux sur moi.

Maintenant, je ne sais plus pour qui j’écris.

Je remuai la queue.

Il sourit, d'un sourire fatigué, qui sentait les nuits blanches et les ratures.

Toi, tu ne liras jamais ce que j’écris, hein ?

Je penchai la tête.

Non, en effet.

Je ne lis pas.

Je renifle les phrases avant qu’elles n’existent.

Je dors sur les brouillons.

Je lèche les doigts tachés d’encre.


Alors peut-être que j’écris pour toi, dit-il.

Il se leva, ramassa la liasse de feuilles, la soupesa, comme pour en éprouver le poids et parut satisfait.

Pour que tu aies quelque chose à renifler, demain.

Il posa le manuscrit sur le rebord de la fenêtre, contre la vitre froide.

Les oies sauvages étaient parties depuis longtemps, pourtant je revoyais leur départ en V, comme Victoire.

Il n’y avait plus que le ciel gris, et la promesse tenace de quelque chose qui n’avait pas encore de nom.

Je crois que j’ai fini, dit-il.

Il ne parlait pas du roman.

Il parlait de cette façon qu’il avait de se tenir hors de lui-même, de s’observer écrire comme on regarde couler une rivière qu’on ne traversera pas.

Je m’assis à ses côtés, queue en cercle parfait sur le parquet.

Nous restâmes ainsi jusqu’à ce que la lumière orangée redevienne grise, puis noire.

Il ne repartit pas.

Au matin, je trouvai le manuscrit sur mon panier, à la place où d’habitude je m’endormais.

La première page commençait par ces mots, écrits en violet :

Un mardi d’hiver aussi triste qu’un ciel d’Islande, j’étais sorti sans but précis ...

Je posai la truffe au creux de la reliure.

J'avais fini par comprendre : on n’adopte pas un écrivain.

C’est lui qui vous adopte.

Et parfois, sans qu’on sache très bien comment, c’est vous qui devenez son refuge, son colimaçon, sa niche au bout du monde.

Je fermai les yeux.

De l’autre côté de la porte blindée, j’entendis le grattement léger de la plume, une danse qui n'a pas de fin, et j'eus l'impression que nous étions devenus des chats.

Je lapai délicatement quelques gouttes d'encre et fis immédiatement ma toilette car je venais de me salir les merveilleuses petites gommettes roses que j'avais sous les pattes.

Je m'aperçus que je savais ronronner et ne me privai pas d'en user ; je ne sus jamais qui avait adopté l'autre, d'ailleurs ça n'avait aucune importance ; en bonne chatte au foyer, je ne lisais que les livres de recettes pour satisfaire mon écrivain que j'avais trouvé dans un refuge au bout du monde.

Chien, chat, qu'importe ! Finalement, le ciel d'Islande n'est pas triste.


(joailes -) 11 février 2026 - 23h






Posté(e)
  • Semeur d’échos

De belles réflexions, dans tous les sens du terme, dans ce récit d'inspiration et de métamorphose..

"qui adopte qui ?" : la métaphore est filée jusqu'à une chute surprenante, et donc agréable.

Posté(e)

Un conte qui a du flair et qui retombe sur ses pattes, un joli mélange derrière lequel vous tentez de trouver une réponse à une question en apparence si simple : "Pourquoi écrit-on ?"

Posté(e)
  • Semeur d’échos

Cet écrivain a du chien. L'aurais-tu trouvé à la SPA (Société Protectrice des Auteurs)? Et, d'ailleurs, est-ce lui qui a pris la plume ou l'inverse? La tienne soulève gentiment de profondes questions et c'est un enchantement!

Posté(e)

Il y a dans ton récit quelque chose qui me fait penser à Dickens @Joailes : non pas dans la forme, mais dans cette capacité à faire vibrer le quotidien par le regard d'un être en marge comme ici, le chien puis le chat, qui voit tout, comprend sans juger, qui capte les failles et les grandeurs humaines dans les gestes les plus simples.

Les métaphores lumineuses, la précision sensorielle, la manière de faire exister un écrivain fatigué à travers la présence d'un animal créent une atmosphère où la tendresse n'efface pas la lucidité. Un ravissement d'écriture et de lecture! Merci!🌟

Posté(e)

Belle conteuse comtoise contente qu'on tente de contenter en contemplation de son conte à compte d'auteur.

Me trouve-t-elle commentauteur à la hauteur, ou critique critique qui gratte au portillon ?

Oh ! Mais !!!... La porte s'ouvre ! Elle est là, devant moi ! Que se passe-t-il ! Je ronronne ?

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